Yohan Manca : « Tout le paradoxe de la césure et du lien » (Mes frères et moi)

Mes frères et moi, de Yohan Manca. © SINGLE MAN PRODUCTIONS

« Demain je ferai comme eux », nous confie Nour, 14 ans, en regardant ses trois grands frères jouer au foot sur la plage. Ainsi commence le premier long métrage de Yohan Manca, Mes frères et moi, présenté dans la section Un Certain Regard au Festival de Cannes 2021. Rencontre et entretien avec Yohan Manca.

Balcons où l’on fume une clope et où les voisins se saluent, linge qui sèche au vent : la caméra donne à voir une banlieue baignée par le soleil, où les groupes de tout âge se forment autour de jeux, de matchs de foot, de danses, de barbecues. Tel est le décor de ce film où la représentation de la banlieue et de ses habitants est volontairement éloignée de tout stéréotype.

Quatre frères. Nour, jeune garçon malicieux, doux, sensible, plein d’espoir. Hedi, mâchoire serrée et regard noir, pour qui tout est imprégné de la haine de sa condition. Mo, séducteur en slip jaune, essuyant toutes les plaies et les larmes par le dialogue et le rire. Abel, portant le lourd fardeau de l’aîné désillusionné, témoin le plus fiable de l’histoire familiale, des deuils et des espoirs balayés. Au sein d’un petit logement où se trouve le lit de mort de leur mère, et où les stickers Panini collés sur un petit piano côtoient les photos de famille accrochées sur le frigo, la violence est omniprésente sans jamais rompre les liens, sans jamais nier l’amour indicible qu’ils se portent.

Le temps d’un été, nous suivons Nour dans son quotidien : le jour, il effectue des TIG au sein de son collège, le soir il écoute « Una Furtiva Lagrima » interprété par Pavarotti en mangeant de la pastèque près de sa mère plongée dans le coma. Lors d’une journée de travail, il rencontre Sarah, professeure de chant lyrique, dont la pédagogie séduit le jeune garçon et le conduit à intégrer son cours. Au sein d’une atmosphère douce, où la lumière traversant les rideaux baigne la pièce d’un rose apaisant, le jeune homme apprend peu à peu à s’exprimer autrement. Lors de ces cours, Nour ne découvre pas le chant lyrique, mais il apprend qu’il a le droit de se l’approprier, malgré les oppositions et le jugement de ses frères, et malgré sa condition sociale. Comme le dira Sarah : « maintenant, il a le chant pour lui ».

Ce film donne à voir un chemin tout tracé qui dévie pourtant lorsque la passion pour l’art et la beauté s’impose comme voie nécessaire. Une flamme si vive qu’elle pousse à bannir les préjugés pour aller vers un monde jusqu’alors inenvisageable, où Verdi peut côtoyer Sefyu. Parcours initiatique où l’origine n’est jamais rejetée, le film se conclut par ces paroles aussi déterminées qu’incertaines : « Demain, je me demande à quoi ça va ressembler. Demain, ça joue de moins en moins au foot. Demain, je pars ».

Mes frères et moi, de Yohan Manca © SINGLE MAN PRODUCTIONS

Plus jeune, vous avez pratiqué le théâtre. Pourquoi avez-vous décidé de vous tourner vers le cinéma ? Qu’implique ce changement dans votre pratique ?

Je ne le vis pas comme un changement, c’est juste un moment de ta vie où tu as plus envie de faire ça. Après, c’est vrai que les choses s’emballent très vite au cinéma, et le théâtre demande beaucoup de temps : c’est souvent une mise à disposition de 6 mois minimum entre la création et le jeu. Disons que, pour l’instant, j’ai une boulimie d’écrire des scénarios et de faire du cinéma, donc je me concentre là-dessus.

Ce film est une adaptation d’une pièce que vous avez mise en scène et jouée lorsque vous aviez 17 ans, Pourquoi mes frères et moi on est parti, de Hédi Tillette de Clermont-Tonnerre. Pourquoi ce choix ?

J’avais envie de retrouver l’essence, la couleur de la pièce dans mon premier film. C’est très librement inspiré, ça n’a plus grand-chose à voir mais il y avait déjà cette fratrie au bord de la mer, cette chaleur, cette envie de s’émanciper par l’art. C’est la première pièce que j’ai montée, donc c’était assez drôle de s’en inspirer pour qu’elle fasse partie de cette première aventure qu’est le film. Tout cela passe par une évidence, une envie viscérale de faire les choses, pour l’instant je n’arrive pas à faire autrement.

Le titre de la pièce a légèrement été modifié, pourquoi ?

Dans Mes frères et moi, il y avait quelque chose qui était le film en fait. Mes frères… et moi, il y a tout le paradoxe de la césure et du lien très fort qui les unit.

La pièce est composée de quatre monologues qui se suivent et lors desquels les quatre frères racontent leurs parcours. Seulement quelques scènes sont dialoguées. Ne retrouve-t-on pas cela dans le film d’une certaine manière ?

Oui, ils ont chacun leur parcours de vie, chacun leur caractère bien défini. Tout ce qui les lie, c’est l’amour : l’amour qu’il y a entre eux, celui qu’ils portent à leur mère. J’avais aussi envie de raconter toute la complexité de l’être humain, enfin à ce que j’en sais pour mon jeune âge et à ma petite échelle : on a tous un rapport à la violence différent, on a tous un rapport à l’amour différent, on a tous un rapport différent à l’argent ou encore à la religion. Il y a donc un petit peu de ça : j’avais envie de faire de ces quatre frères un bilan de ce que j’avais appris de la vie.

Ces différences sont assez flagrantes entre les quatre frères et se retrouvent socialement à des échelles plus grandes. Est-ce cela qui est dépeint au sein de ce huis clos qu’est l’appartement, lieu central de leurs rencontres ?  

Oui, c’est exactement cela. C’est un milieu social que j’avais envie de peindre avec mes souvenirs, en apportant un regard que l’on ne voit que trop peu au cinéma : montrer qu’il y a aussi de la beauté dans ses endroits-là, beaucoup d’amour, et que l’on peut représenter ce milieu autrement qu’avec une caméra à l’épaule dégueulasse comme sur BFMTV.

Yohan Manca © Léa Warrin

Il s’agit d’un film évitant le cliché. On ne tombe pas dans le roman d’apprentissage où le héros serait totalement opposé et confronté à son environnement, et où il finirait par s’émanciper de sa misère initiale pour accéder à un milieu bourgeois par l’art. Ni dans le cliché inverse qui serait une forme de fatalité, où le jeune garçon ne ferait face qu’à une fracture entre son monde et l’art. C’est cet entre-deux qui est présenté, celui où l’on apprend sans pour autant rejeter.

Je déteste le manichéisme, c’est quelque chose qui m’angoisse. Mettre tout et tout le monde dans les cases mène à la fin de tout, selon moi : à la fin de la justice, de tout cela. J’avais envie de montrer des nuances, de ne pas être dans le truc trop rose ou trop sombre. J’avais envie que l’on aime même les salauds. Hedi, l’un des grands frères, est quand même un salaud, notamment avec toute la violence qu’il représente. Mais ce n’est pas qu’un salaud, car on n’est jamais seulement un salaud.

C’est donc un film sur la nuance, et sur les différents chemins que l’on peut prendre, parfois même à l’échelle d’une seule existence. Ces quatre frères pourraient correspondre aussi à différentes étapes de la vie, de la jeunesse encore naïve à l’âge de toutes les responsabilités, en passant par l’insouciance et la rébellion.  Comment avez-vous travaillé ces quatre personnages ?

Oui, tout à fait. Pour le travail des personnages, je travaille de manière assez impulsive. J’ai repris des traits définis dans la pièce. Je sais juste que j’avais envie de raconter ce genre de mec-là et ce genre de mec-là, etc. Le jeu des acteurs est aussi important : il fallait mettre la liberté au bon endroit, en l’encadrant tout de même par le texte, cela reste une question de nuance. Ce travail se fait plus tard, au cours du travail de répétition. J’aime beaucoup travailler avec les acteurs, surtout que là c’est vraiment ma team. On faisait ça en famille, sur un film sur la famille.

Dans quelle mesure ce film comporte-t-il une dimension autobiographique ?

Cette dimension autobiographique est évidente, mais il y a néanmoins une grosse différence : je n’ai pas vécu cette fratrie, cette vie de famille. Mais le fait de se retrouver à un âge déterminant, en plein doute, et de choisir le chemin de l’art alors que ce n’était pas du tout le chemin que je m’apprêtais à prendre est très proche de mon vécu.

On remarque souvent à l’image que les moments de grâce que peut connaître Nour sont coupés brusquement par quelque chose qui vient de l’extérieur : le directeur des TIG qui vient hurler pour que Nour finisse la peinture du collège, le grand frère qui crie de baisser le son des enceintes, la police qui arrive pour une perquisition, …

J’aime bien ça. Le film marche énormément là-dessus. Quand on est trop dans le cliché, quelque chose vient nous rattraper, quand on est trop dans l’émotion, quelque chose vient nous faire rire. Ça ne marche pas forcément dans tous les films, mais j’avais l’impression que dans ce film-là, si tu laisses la séquence rouler, tu plonges dans les écueils des films que t’as pas envie de voir : les trucs tout beaux avec la belle lumière, le flare qui va tomber pile dans son œil au moment où il va dire « je vais faire du piano ». Il y avait des écueils comme ça que je voulais éviter.

La beauté rompue soudainement, vécue par les personnages, se ressent d’ailleurs aussi chez les spectateurs. Là où l’on pourrait facilement se laisser emporter par la beauté de la musique, qui est un moyen presque facile de susciter l’émotion, nous sommes rattrapés par le rire ou la violence de certaines images. Comment la violence est-elle traitée dans le film ?

Déjà, la violence au sein d’une fratrie c’est quelque chose. J’ai toujours été marqué par les coups que les frères peuvent se mettre dans la gueule alors qu’ils s’aiment beaucoup. Et puis la banalité de la violence dans ces quartiers-là est un sujet que je voulais vraiment traiter, je voulais la rendre banale moi-même. J’ai grandi comme ça, j’ai été éduqué comme ça, donc ça m’a valu de sales détours car j’avais de mauvais réflexes dans la vie. C’est quelque chose que je voulais raconter, parler de cette manière de faire très méditerranéenne.

La place de la musique est évidente dans ce film, de l’opéra au rap. Mais le silence est aussi au cœur du montage, traité comme un pendant et qui impose aussi sa force.

Cela vient beaucoup de ma monteuse, Clémence Diard. Elle avait envie de ces rythmes et ces latences, et elle a eu raison du tout au tout. Pour moi, elle est la cheffe d’orchestre, là où le réalisateur serait le directeur de l’opéra où l’œuvre est jouée. C’est elle qui imprime le rythme. Ces silences lui reviennent. Après, il y a aussi beaucoup de silences dus aux non-dits, aux dialogues qui n’ont pas lieu.

Il n’y a pas que de l’opéra, dans ce film. Lors d’une scène, Hedi écoute un son de rap, Molotov 4 de Sefyu, pendant qu’il découpe et emballe ses barrettes de shit dans la partition de la Traviata. Il y a une part d’ironie assez forte, mais cela dit peut-être quelque chose du traitement de la musique dans le film en général.

Pour moi, c’était évident de montrer que tu peux écouter du rap et t’émouvoir devant  « Una Furtiva Lagrima ». On m’a souvent dit que l’opéra pouvait être exogène à la vie de quartier, alors que pour moi c’est un raisonnement très fasciste. J’avais envie de mettre un coup de poing là-dedans, en mettant successivement une image avec La Traviata et une image avec Sefyu, pour questionner aussi l’effet que cela fait sur le spectateur. Aussi, selon moi, il y a dans le rap quelque chose d’aussi viscéral que chez Verdi quand il parle de sa femme dans La Traviata. C’est tout aussi bouleversant.

Mes frères et moi, de Yohan Manca © SINGLE MAN PRODUCTIONS

On remarque que ce sont surtout les jeunes filles et les femmes qui sont tournées vers la musique, qu’il s’agisse de Sarah la professeure ou des élèves. Est-ce un choix délibéré ?

Dans les cours de chant dans les quartiers, il n’y a que des filles. C’était une évidence. Les profs de chant sont souvent des femmes. Je ne suis pas allé chercher plus loin. Mais il y a aussi quelque chose de beau au fond : la mère de Nour disparaît et une nouvelle mère de substitution apparaît à travers cette professeure. Aussi, j’ai écrit le rôle pour Judith Chemla, qui est chanteuse lyrique et la mère de ma fille. Elle a un rôle difficile : il fallait qu’elle reste juste, pédagogue sans devenir la sauveuse.

On remarque aussi un rejet de tout ce que la musique a d’institutionnel et d’élitiste. La partition donnée à Nour par Sarah termine en emballage de shit et personne ne s’en émeut, Nour se rend à l’opéra et se trouve ému mais très vite on montre aussi ce que ce milieu a de mondain : le cocktail bourgeois qui a lieu juste après la représentation, etc.  

Je n’ai pas forcément réfléchi à tout ça. Ça s’est créé sur le moment, mais je voulais vraiment que Nour ne sache pas lire la musique sur une partition et qu’il rejette même cet apprentissage. Pour le reste, cela m’a échappé, et c’est ça qui est beau aussi.

Le rôle de la mère occupe une très grande place. Elle est ce personnage autour duquel la famille gravite, à travers lequel le premier rapport à la musique classique est évoqué, et pourtant son état la laisse dans le silence le plus total. Qu’est-ce qu’elle est, finalement ?

Elle est le point de repère, elle est le liant, et à la fois elle est aussi le poids. Encore une fois, ce n’est pas binaire. La complexité de la situation est évidente : ils sont tous là parce qu’ils l’aiment, l’amour qu’elle leur porte en retour est perceptible même dans son silence, et pourtant sa mort est une forme de libération. Mais je n’ai rien à dire là-dessus finalement, dans le sens où moi aussi j’ai été spectateur de l’histoire que j’ai écrite. Il y a quelque chose qui vit sa vie dans un film : j’ai été très surpris de me rendre compte au fur et à mesure de l’écriture et du tournage que la disparition de la mère est une libération pour les frères. Je ne l’avais pas pensé si frontalement.

Vous avez déjà tourné des courts métrages. Qu’est-ce qui a motivé le passage à ce premier long métrage ?

Le format du court métrage ne correspond pas vraiment à ce que je veux faire. J’aime développer des personnages, les sentir dans leurs dialogues, et pour cela il faut du temps. Le court métrage ne correspond pas à cela selon moi. J’ai besoin que l’on s’attache aux personnages d’une certaine manière, et pour cela ils doivent pouvoir développer leur psychologie. Je ne conscientise pas que mon propos est très centré sur la psychologie, mais je cherche avant tout à raconter des sujets et des personnages auxquels je crois, des pensées que j’ai envie de défendre.

Comment avez-vous travaillé les images du point de vue technique pour que cela réponde au propos du film ?

 

Avec le directeur de la photographie, Marco Graziaplena, on s’est vite dit qu’il fallait faire le film en 16mm afin de ne pas être dans ce que l’on a l’habitude de voir dans les films et vidéos sur les quartiers. On voulait aussi rendre le film intemporel par ses couleurs et son grain, par son esthétisme. On avait des références pour cela : le cinéma japonais et coréen pour les petits espaces intérieurs, des références de comédies italiennes des années 60, des images assez iconiques en somme.

La première et la dernière image du film, où l’on voit les frères jouer au foot sur la plage avec d’autres jeunes garçons, créent un effet cyclique, comme pour permettre au spectateur de comparer la situation initiale et la situation finale. On retrouve aussi la même musique. Où se passe véritablement le changement entre ce début et cette fin ?

L’émancipation se passe avant tout dans la tête de Nour, et c’est d’ailleurs pour ça qu’il nous regarde. C’est un personnage qui évolue sans changer factuellement de cadre, c’est pour cela que les phrases du début et de la fin se répondent.

Mes frères et moi, film de Yohan Manca. Sortie en salles : janvier 2022. Avec Maël Rouin Berrandou, Judith Chemla, Dali Benssalah, Sofian Khammes, Moncef Farfar, Luc Schwarz, Olivier Loustau, Olga Milshtein, Loretta Fajeau-Leffray, Maïlys Bianco.