Frédéric Forte et Jacques Jouet: contrainte, forme, écriture (Entretien)

Frédéric Forte, Nous allons perdre deux minutes de lumière

Dos, pensée (poème), revenant de Jacques Jouet et Nous allons perdre deux minutes de lumière de Frédéric Forte paraissent respectivement en 2019 et 2021 aux éditions P.O.L. Membres de l’Oulipo, les deux auteurs intègrent différentes contraintes dans leur travail d’écriture. Entretien avec Frédéric Forte et Jacques Jouet.

Dos, pensée (poème), revenant est le troisième volume d’un ensemble considérable s’inscrivant sur une durée de 4 années, selon des protocoles qui se fondent notamment sur l’écriture quotidienne d’un poème. Dans Nous allons perdre deux minutes de lumière, Frédéric Forte, vous investissez sous d’autres contraintes formelles, dans des réglages précis d’écriture, l’expérience du quotidien. Comment se sont mises en place les contraintes dans ces livres ? Peut-on parler d’un programme d’écriture ?

Jacques Jouet : Frédéric Forte et moi, côte à côte, avons récemment proposé une lecture publique de poésie à Marseille, au CipM, et sans que nous nous soyons concertés, j’ai noté que la datation était présente ici et là de façon insistante. Un poème est quelque part et en un certain moment. Cela peut être un programme d’écriture parmi d’autres. Je tiens à celui-ci. Nous en avons d’autres.

Frédéric Forte : Pour ma part, si programme il y a eu, il a tout simplement découlé de la phrase-titre, entendue un jour à la météo. Je l’ai perçue à la fois comme un modèle de phrase et un modèle de vers. Il fallait aussi que la structure du livre en résulte, bien sûr. Une phrase de douze syllabes et sept mots. Cela a donné un poème de sept chants, chacun composé de sept strophes de douze dodécasyllabes. Mon programme, c’était ça : composer le poème en déployant le titre aussi bien dans cette dimension objective issue de la phrase que dans la tonalité plus subjective que j’en percevais.

Quels sont dans votre travail les enjeux de ces contraintes d’écriture ?

Frédéric Forte : Je dirais 1) le plaisir : en me donnant des contraintes pour écrire, je suis un peu comme un enfant qui invente les règles d’un jeu éphémère tout seul dans sa chambre, ce jeu devient quelque temps, sans doute pour lui seul, la chose la plus sérieuse au monde ; 2) l’idée que la forme elle aussi fait sens : c’est-à-dire que l’utilisation de règles, de contraintes n’est pas une prouesse gratuite, mais que la forme porte en elle, tout autant que ce qui est dit, ce de quoi il est profondément question dans le livre ; 3) l’exploration : en élaborant de nouvelles formes, en me donnant des règles neuves, je me retrouve, dans l’écriture, en terrain inconnu, cela me permet de prendre des directions inattendues et m’évite, je l’espère, de trop me répéter. Bien sûr, il y a aussi, d’un livre à l’autre, des ressemblances, mais, pour moi, il faut que l’écriture bouge à chaque fois.

Jacques Jouet : Les contraintes d’écriture sont pour moi des relais pour aboutir à des formes. Pour qu’une forme apparaisse, il aura fallu que des contraintes plus ou moins arbitraires aient défriché le champ et extrait du minerai. Les contraintes sont, autant qu’il est possible, claires et transparentes. Aucun mystère en elles, elles servent à pousser devant elles les mystères véritables, les déplacer, les mettre en mouvement, les faire parler, les affoler. Si les contraintes agissent avec force, elles enfantent des formes.

Un matériau hétérogène entre dans le texte poétique qui est notamment issu d’observations picturales resserrées en particulier autour de l’œuvre de Paul Gauguin pour Jacques Jouet ou encore issu d’observations dans des espaces urbains (métro parisien par exemple pour l’un et l’autre), ou pour Frédéric Forte, dans une approche réflexive, des notations qui ont trait au travail d’écriture. Dans Nous allons perdre deux minutes de lumière, ce quotidien commun, partagé et paradoxalement peu souvent introduit dans les textes poétiques (autour notamment du registre de la vie familiale, des enfants) est remarquablement maintenu à une juste distance. Quel matériau avez-vous l’un et l’autre souhaité privilégier dans le projet d’écriture ?

Frédéric Forte : J’ai tenté de tenir cette tonalité dont j’ai parlé plus haut. Un quotidien à la fois intime et commun, en effet. En gros, « raconter ma vie », celle de tous les jours, de façon à ce que tout le monde puisse y retrouver la sienne. Et donner aussi à percevoir une sorte de merveilleux infraordinaire, celui que j’entends justement dans le titre : la magie d’une phrase toute simple prononcée par la présentatrice de la météo.

Jacques Jouet : Il n’y a de matériau privilégié que de façon provisoire. Une image obsédante (la gravure de Gauguin Manao Tupapau pour moi) mérite bien quatre années de méditation. Un navet qui sèche avec ses copains déjà secs tout autant. L’art de poésie qui est parfois vu comme éthéré a d’abord les pieds sur terre.

Les titres de vos livres Navet, Linge, œil- de-vieux (1998) et Dos, pensée (poème), revenant (2021) se structurent rigoureusement autour de 3 composants. Pouvez-vous apporter, Jacques Jouet, quelques précisions sur la mise en place de ces titres ? Comment interagissent leurs différents éléments ? Se renvoient-ils d’un livre à l’autre ou sont-ils à considérer de façon distincte ?

Jacques Jouet : Ces deux titres sont distincts, en dépit de leur structure identique. Ils ne parlent pas des mêmes choses. Le premier liste les trois objets qui constituaient la « nature morte » concrète dont je partais pour écrire : un navet en cours de vieillissement, un linge jaune, un œil-de-vieux qui est une loupe inverse de paysagiste (elle n’agrandit pas l’image, mais la rapetisse), carroyée de traits noirs imprimés sur le verre biconcave. Le second liste trois éléments d’une gravure sur bois de Paul Gauguin Manao Tupapau : le dos d’une femme, le fait que cette femme pense à quelqu’un ou que ce quelqu’un pense à elle, ce quelqu’un est un revenant, un mort.

Dans un précédent livre Été 18 (L’Usage, 2020) qui est explicitement un journal, le rapport au réel, Frédéric Forte, dans le travail d’écriture, est ainsi évoqué : « Je vivais légèrement décollé du réel – ou le nez à sa vitre, ce qui revenait au même. » Il est également question dans ce livre, de « collecte » et d’une « espèce de chasse à l’affût ». Est-ce que cette approche du réel est la même pour ce dernier livre Nous allons perdre deux minutes de lumière ou privilégie-t-elle ici d’autres modalités, d’autres façons de le saisir ?

Frédéric Forte : En fait, j’ai écrit Été 18 un an après Nous allons perdre deux minutes de lumière et les aléas de l’édition ont inversé la chronologie. Mais vous avez raison, les deux livres sont très proches, de ce point de vue. Simplement là où Nous allons perdre… fonctionne dans un continuum, un tuilage permanent des petits événements du quotidien, Été 18 est fait de « choses ramassées », à chaque jour sa collection d’objets glanés sur le chemin, c’est-à-dire son poème (projet qui doit beaucoup, d’ailleurs, au « poème du jour » de Jacques Jouet). Il y a un peu la même différence entre Été 18 et Nous allons perdre… qu’entre une série de photographies et un montage vidéo : images arrêtées d’un côté, en mouvement de l’autre.

Quels sont précisément les échos de ce livre à la série poème du jour de Jacques Jouet ? Le texte est-il régi selon les mêmes modalités d’écriture ?

Frédéric Forte : Il y a l’idée de tenir un rythme d’écriture, que l’écriture d’un poème peut être une activité du quotidien. Là où Jacques s’interdit de retoucher quoi que ce soit une fois sa journée terminée, je me suis permis de modifier très légèrement certains vers d’Été 18, mais en n’enlevant ni n’ajoutant aucune matière à ce que j’avais saisi le jour même. Et une forme s’est spontanément élaborée dans les premiers jours, là où d’habitude je prémédite les choses en amont. Je constituais une petite réserve d’énoncés, généralement cinq, qui devaient me servir, par un travail de montage, à composer – je devrais dire « bricoler » – un poème. Pendant cet été-là, je pensais à Jacques avec un peu de honte en me disant que je n’avais qu’une saison à « faire » alors que lui écrivait son poème du jour sans jamais fléchir depuis près de trente ans ! Même ses « jours sans » sont des jours avec.

Les poèmes de Dos, pensée (poème), revenant sont datés et comportent systématiquement une indication de lieu dessinant ainsi une géographie personnelle où prédomine la référence à Paris. Plusieurs séries de poèmes structurent l’ensemble : poèmes de métro, poèmes portraits, poèmes adressés ainsi qu’une série intitulée poèmes de métro sans métro. Quel statut occupe chacune de ces séries ? De quelle façon circulent ces séries d’un livre à l’autre ?

Jacques Jouet : Chaque procédure sérielle abordée peut toujours être reprise dans une série ultérieure. Elle ne l’est pas nécessairement. Lorsque la forme est adulte, en quelque sorte elle s’épuise. Il faut alors passer à une autre investigation en attendant de trouver une nouvelle jeunesse. Le poème de métro, par exemple, s’est renouvelé par des lieux de métro qui n’étaient pas parisiens (Lille, Lyon, Londres, Moscou, Le Caire, Izmir, Rio, Pékin, Copenhague, Budapest…) ou par le poème de métro sans métro dont avait eu l’idée Hervé Le Tellier en adaptant la procédure à toute espèce de déplacement. De même le poème adressé concernait d’abord des amis, à présent des inconnus.

Dans Nous allons perdre deux minutes de lumière, la table en fin de volume reprend le découpage du titre (un mot du titre pour chacune des sections) en y associant sa traduction en écriture braille. Les sections au fil du texte sont par contre notées uniquement en braille (sans relief). La table dans Été 18 est une table d’orientation reprenant un découpage cette fois par lieux / durée de séjour et dates. Est-il possible d’apporter quelques indications sur cette attention portée à la table qui clôture chacun des deux livres ? 

Frédéric Forte : Je crois qu’il y a dans les deux cas la tentation de faire du livre un objet formel, que le lecteur peut s’approprier de différentes façons. Dans le cas de Nous allons perdre… l’idée d’utiliser le braille a même précédé l’écriture. Je voulais pour chaque chant des titres qui découlent du principe d’écriture, mais je n’avais pas envie que ce soit trop explicite. Finalement, en écrivant ces mots en pseudo-braille, je nous rends partiellement aveugle à ce qui se passe dans le poème. On avance tous à l’aveuglette dans nos vies. La table vient apporter une clef de lecture supplémentaire, pour ceux que ça intéresse. Dans Été 18, la table « géographique » est une idée de la maquettiste, Elisa Budin. J’ai adhéré tout de suite parce que cela ajoute à ces poèmes ordonnés chronologiquement une dimension spatiale. On peut, si on le souhaite, se mettre à lire uniquement les poèmes parisiens ou ceux écrits aux États-Unis.

Dans votre dernier livre, Jacques Jouet, on lit au cours du volume la reprise du titre avec ces variations : 18 juillet 2002, Sainte-Croix / (…) / Dos, pensée (poème), revenant. / Dos, pincée (peinture), revenant. / 28 juillet 2002, Paris / Dos, pensée (poème) revenant est-il / un creuset ? Parfois / de formes de poésie. De Navet, Linge, œil-de-vieux (1998) à Dos, pensée (poème), revenant (2021), quel statut occupe la peinture dans votre travail d’écriture ?  

Jacques Jouet : Navet, Linge, œil-de-vieux est « dédié aux peintres ». Quand j’ai commencé Le poème du jour, je me suis dit que j’allais voler aux peintres la nature morte. Tout naturellement, j’ai continué à leur voler leurs spécialités : le paysage, le portrait, le portrait de groupe, la peinture d’Histoire, la gravure, l’abstraction, le collage… La peinture est l’une des sources les plus constantes des poèmes que je compose.

Dans Nous allons perdre deux minutes de lumière, la phrase-titre entendue est l’élément déclencheur du texte. Une collecte (Théâtre Typographique, 2009) se compose à partir du Manuel d’ethnographie de Marcel Mauss ; Dire ouf (P.O.L, 2016) à partir des chansons du groupe Deerhoof incorporant différents éléments typographiques, dessins, éléments graphiques en référence également au groupe. Chacun de ces livres repose sur une structure déterminée et renouvelée. Le travail d’écriture se fonde-t-il, à chaque livre, d’emblée, sur la mise en place d’un nouveau dispositif précis ?  

Frédéric Forte : La réponse est oui ! Quelquefois, tout (ou presque) est clair avant que j’aie écrit le moindre mot, d’autres fois la chose s’élabore dans le temps de l’écriture. Mais il est vrai que le plaisir de conceptualiser le livre est aussi important pour moi que le plaisir de l’écrire.

Quels sont vos projets d’écriture ?

Frédéric Forte : J’en ai deux en cours. J’ai écrit l’année dernière pour la revue Catastrophes une couronne de sonnets (14+1 poèmes), Le sentiment général, que j’ai décidé de prolonger par une suite intitulée « Sentiments particuliers » — chacun de ses poèmes découlant de chaque vers des sonnets de départ. Mais c’est très contraint et j’avance lentement. Et puis j’ai commencé un autre projet, que j’appelle fig. (comme feue la revue créée par Jean Daive, mais je ne m’en suis aperçu qu’après) dans lequel les poèmes sont écrits à partir d’entretiens que je réalise avec différentes personnes autour de figures tirées du livre Pratique pour fabriquer scènes et machines de théâtre de Nicola Sabbattini. Les deux premiers poèmes ont paru cette année dans la revue Senna Hoy.

Jacques Jouet : Principalement : 1) le PPP, Projet poétique planétaire : c’est la généralisation du poème adressé du jour. Chaque être humain vivant habitant cette planète recevra un poème original composé pour lui et envoyé à son adresse par voie postale. J’ai commencé le 29 mai 2013. Un poème chaque jour, jusqu’à la mort. Je pars du département de l’Ain (01) en prenant l’annuaire du téléphone. À ce jour (2 juin 2021) je suis aidé dans cette tâche par quatre poètes amis : Jean-Paul Honoré, Cécile Riou, Natali Leduc et Patrick Biau. D’autres poètes, professionnels ou amateurs, participent ponctuellement. 2) un ensemble de romans, longs ou brefs, La République roman. Il y a, à ce jour, 79 items dans la série dont la publication commence en 1978. Certains parmi les plus récents sont inédits : La naissance de Mek-Ouyes, La retraite de Mek-Ouyes, Valentine expliquée, Madame Greuse, Le perdant volontaire, Dames du chantier, etc.

Jacques Jouet, Dos, pensée (poème), revenant, éditions P.O.L, 2019, 480 pages, 24 € — Lire des extraits.
Frédéric Forte, Nous allons perdre deux minutes de lumière, éditions P.O.L, 2021, 80 pages, 13 € — Lire des extraits