Constellation de printemps (8) : à la frontière

© Alix Rosset

Dans deux semaines, ce sera l’été. Il faut donc accélérer un peu : la pile des ouvrages à “traiter” n’est pas épuisée. Elle fait plaisir à voir. Tout n’est pas perdu en ces temps de manque. Tirons quelques volumes de cette pile, disons sept – c’était trois la dernière fois, ce serait bien que ce soit cinq la prochaine fois – et admettons que ce huitième épisode soit l’avant-dernier de la saison. C’est parti.

1.

Quelque chose de propre aux éditions P.O.L : les livres de poésie sont imprimés sur du plus beau papier, toujours en offset, cahiers cousus – ce sont de beaux livres qui ne sont pas pour autant vendus plus cher –, tandis que les ouvrages en prose, roman ou non, sont, depuis un bon moment déjà, cahiers non cousus, en impression numérique. Cette division entre les genres a été établie dans les années 1990 (1992 me semble-t-il). Qu’elle perdure, malgré les coûts de fabrication, est remarquable. La poésie doit-elle bénéficier d’un traitement privilégié ? Certains s’en offusquent, d’autres s’en régalent, profitant du plaisir de la lecture sur papier ivoire, appréciable à l’œil comme au toucher. Les publications de Danielle Mémoire (on en compte aujourd’hui vingt-et-une) sont toutes, à l’exception des premières (elle commence à publier en 1984), sous couverture blanche (présentant en relief des bandes verticales – quatre environ par cm). Il en est de même pour celles de Marie de Quatrebarbes (qui n’a publié pour l’instant que deux livres chez cet éditeur). Tandis que les vingt-quatre ouvrages de Christian Prigent chez P.O.L sont parfois couverture ivoire, parfois couverture blanche. Cela se vérifie aussi bien pour l’ensemble de ses publications que pour sa série Chino : quatre volumes à ce jour, dont deux “romans en vers”, l’un des deux bénéficiant de la fabrication “poésie”, l’autre non.

Ce pourrait être une idée de faire des chroniques où on ne rendrait compte que des détails matériels, concernant le papier, la typographie, le format, le mode d’impression… Mais on s’en lasserait rapidement. Alors, parlons de ce qui est imprimé, en caractères noirs sur papier blanc, dans les derniers livres de ces trois auteurs parus chez P.O.L en cette fin de printemps. Commençons par Quelque membre de notre cercle de Danielle Mémoire. Le plaisir pris à sa lecture m’a conduit à faire un tour du côté de ses précédents ouvrages. J’en ouvre un au hasard et tombe sur : “Vie et littérature, en maintes façons se conjoignent”. Son titre est Fautes que j’ai faites. J’apprécie ce qui est imprimé en 4e de couverture : “Parmi les fautes que j’ai faites, nous disait l’auteur, ou l’un des auteurs, il se peut que la principale soit le livre même dont c’est le titre. / J’ai toujours, il est vrai, ajoutait cet auteur, compté au nombre de ceux qui voient, dans l’erreur et dans l’échec, plus de fertilité que dans la réussite ; et j’ai passé l’âge de changer d’avis.” Ou (il s’agit cette fois d’un livre plus ancien : Trois capitaines – 1987) “c’est le portrait de quelqu’un que j’ai bien connu. Il est né en 1947 en Dordogne”. 1947 est l’année de naissance de Danielle Mémoire. Claude Ollier m’avait, le premier, incité à lire cette très singulière autrice dès les années 1980, glissant Dans la tour dans mon sac au moment où je prenais congé. Je pense à lui, à chaque fois que j’aborde un nouvel opus de ce Corpus. Et peut-être plus que jamais avec Quelque membre de notre cercle “Ou plusieurs feignant un seul” (comme il est écrit en 4e de couverture).

“Avec ce nouveau livre, Danielle Mémoire s’approprie le genre autobiographique en s’inspirant directement du livre My life (1980) de la poétesse américaine Lyn Hejinian. Le premier paragraphe pour la première année de vie, suivi de deux pour la deuxième, puis trois pour la troisième, et ainsi de suite jusqu’à la trente-sixième année. Puis on redescend, de manière à arriver à un unique paragraphe, d’une unique ligne (et citée de Lyn Hejinian), pour la soixante-douzième année.” Dans une lecture récente de La Grimace de Vincent Vanoli, j’avais convoqué le livre de Claude Ollier, Une Histoire illisible (1986). Ne désirant faire un strict copier/coller du “prière d’insérer” de cette Histoire, je taille dans le texte, comme on le faisait avec la bande magnétique à l’Atelier de Création Radiophonique, une de nos maisons communes : “autobiographie / leurre / ligne de vie / destin truqué / myriades de traces / ne se raccordent // illisible à l’œuvre / investit l’espace / mine le temps // raconter sa vie / impossible / fables / témoigner.” Retrouvant un des nombreux post-it placés entre les pages de ce dernier livre de Danielle Mémoire, je retrouve trace (p. 80) de cette émission – l’A. C. R. – à laquelle elle a participé. On s’y est peut-être croisés. Je reprends la lecture de ce qui est écrit sur la page du site de l’éditeur accordée à ce livre : “Les éléments retenus peuvent être ou bien les seuls dont l’auteure est sûre pour une année donnée, ou bien ceux qui sont, ou peuvent apparaître comme étant la source de motifs dans l’ensemble de ses écrits. Et l’effort de scrupuleuse véracité devient le principe à la fois génératif et limitatif du livre.” Je pourrais agencer les quelques notes prises à première lecture sur post-it et en faire un petit “récit de l’avec”, mais il me semble plus judicieux de ne pas suivre l’ordre des pages et d’aller directement p. 164 : “Je ne pourrais pas écrire de ce que j’ai fait ce matin ; très vite, ce que j’en écrirais m’apparaîtrait comme contredisant à la réalité (les circonvolutions de la petite chronologie). Mais je peux, de fragments de mon matin, construire le matin d’un autre.” Cela ferait un bon titre de fiction Le Matin d’un autre. Ou d’un film rêvé – d’Hugo Santiago, par exemple.

“Je ne travaille pas en écrivant : le travail produit, et je connais, quant à moi, trop de perte, trop de déperdition (p. 154).” Et p. 15 (“9e année de l’autobiographie”) : “Je sais que je suis écrivain. Ce que je ne sais pas, c’est quoi écrire.” Un des plus formidables passages de Quelque membre de notre cercle, ce sont ces pages correspondant à la 41e année, opposant “écrivain” et “homme de lettre” – toujours, au masculin : “La femme de lettres n’est pas le simple féminin de l’homme de lettres et, en fait, l’homme de lettres n’a pas de féminin. L’homme de lettres est, ou a l’air d’être, toujours profondément normal, la femme de lettres est toujours au moins légèrement incongrue. […] L’homme de lettres peut d’autant plus aisément passer pour un écrivain que lui aussi écrit des livres, assez fréquemment des romans immanquablement médiocres (s’ils ne l’étaient pas, lui serait écrivain). […] Hypothèse : un écrivain est quelqu’un qui est condamné à l’être. […] Qu’il puisse mourir sans avoir rien ou si peu que rien écrit n’empêchera pas qu’il était condamné.”

Danielle Mémoire, capture d’écran, vidéo © Jean-Paul Hirsch / P.O.L

Ce principe formel d’augmentation puis de diminution régulière (un paragraphe pour la première année de vie, de deux pour la deuxième, trois pour la troisième, et ainsi de suite jusqu’à la trente-sixième année. Puis on redescend) est vraiment bien trouvé. Il me fait songer à une sorte d’équivalent formel dans le domaine de l’écriture musicale : composer une pièce dont les signes inscrits dans la première mesure doivent tenir dans un espace réduit à 2 cm ; puis 3 cm pour la deuxième ; jusqu’à 25 cm pour la vingt-quatrième. Ce qui est intéressant avec cette contrainte, c’est qu’une mesure de 3 cm par exemple peut avoir une durée bien plus longue au moment de l’exécution qu’une de 20 cm. Un accord avec point d’orgue (qui ne prend que peu de place sur la partition) au piano, pédale forte enfoncée, peut sonner assez longtemps ; tandis qu’un trait rapide de plusieurs dizaines de petites notes (requérant une place importante sur le papier) sans pédale peut ne durer que quelques secondes. Dans Quelque membre de notre cercle, les chapitres (les années) les plus longs ne sont pas forcément ceux qui contiennent le plus grand nombre de paragraphes. Et la réussite vient, entre autres, de là : on oublie vite cette contrainte, qui cependant agit. On ressent une liberté étonnante. “57. Lecteur, y es-tu ? m’entends-tu ? que fais-tu ? / En particulier du fait de la musique, je redoute autrement plus la surdité que je ne fais la cécité : lorsque l’examen de routine m’apprend que mon ouïe a un peu baissé, je me précipite chez le spécialiste.”

Ouvrons, encore une fois au hasard, un autre livre de Danielle Mémoire, Le Printemps du Corpus (2001) : “L’auteur imagine que la réalité rattrapera la fiction qu’organise, dans le livre, un personnage d’auteur, mais la réalité le rattrape, lui. Le problème, dans ce cas, est celui de la vraisemblance de l’écriture : cela qui lui arrive, il ne l’écrirait pas.” Ou ces lignes encore, dans Quelque membre de notre cercle : “Quelque chose, je l’appelle « éventrement ». C’est la phrase que j’éventre.” Une forme d’humour assez étonnante – non conventionnelle, mais drôle finalement (dans tous les sens du terme) : “la fiction attente aux personnes, les personnes attentent à ce qui est devenu l’enjeu même de la fiction […] ; la vie veut la latence ; encore me faut-il ajouter pour mon compte que je ne puis sans doute pas davantage vivre, du moins durablement, parmi les personnes desquelles il n’y ait aucune qui ne se laisse déporter vers la fiction (ce n’est pas parce que j’exprime mal que je ne dis rien).” Et trois pages plus loin : “L’auteur que je suis (ce n’est pas parce que je ne m’apparais pas que je ne suis pas, ni que je ne sais rien de moi)” – là, je coupe brutalement : la phrase, le paragraphe ne sont pas achevés. Je reprends : “il est fréquent que le texte commande.” Et interrompt ce montage cette fois pour de bon.

Plaisir constant à lire ce nouvel opus de Danielle Mémoire : nul laisser aller ; et nul excès de sérieux. Comme on l’a compris, ce Corpus de vingt-et-un volumes compose un seul livre in progress (c’est un trait commun à plusieurs écrivains qui comptent, aujourd’hui comme hier). Je pense que Quelque membre de notre cercle pourrait être une porte d’entrée parfaite pour le pénétrer. S’il est évident que seule une longue fréquentation de ce travail permettra d’établir des liens entre les différents opus, n’avoir que peu de connaissance a priori de cette somme n’est en rien pénalisant. Comme on pouvait se plonger dans l’autobiographie de Mary Oppen, Du sens, de la vie, sans rien connaître de l’histoire des objectivistes, et notamment sans avoir lu quoi que ce soit de George Oppen, il devrait être possible, et même recommandé, de découvrir l’écriture de cette singulière autrice avec ce tout dernier livre (qui devrait devenir bientôt l’avant-dernier), peut-être parce qu’il est le fruit d’un étonnant corps à corps littéraire avec l’“autobiographie” où – bis repetita, mais citant cette fois, sans rien couper, un court fragment du même “prière d’insérer” d’Une Histoire illisible – “si raconter sa vie se révèle impossible, bien des fables sont narrées, pour témoigner de cette impossibilité.”

Donc des fables. Et des pensées. Des traces, fixées, mais sans perdre de leur mobilité. Des silences. Et la grande force d’oubli nécessaire au dépliement de la forme.

2.

Sorti en librairie le même jour que celui de Danielle Mémoire (et que L’usage et les attributs du cœur de Claude Royet-Journoud), Les vivres est, après Voguer (en 2019), le deuxième livre de Marie de Quatrebarbes publié chez P.O.L. En parler est peu aisé, et ce pour les meilleures raisons qui soient, car c’est un ouvrage qui ne cesse d’échapper à ses lecteurs : dès qu’on croit le saisir, ça glisse, et il faut aussitôt tenter de le ressaisir. Il est vrai qu’au moment de la première lecture, je n’avais pas eu l’idée de jeter un œil sur la présentation de l’ouvrage sur le site de l’éditeur. N’ayant donc aucune information quant à son projet, je n’en percevais clairement que la découpe, de juillet à décembre, soit un semestre – mais de quelle année ? Peu importe, on l’imagine plutôt récente et il est écrit en fin de volume que “des extraits ont été publiés entre 2014 et 2021 ; Août a été écrit en écho au séminaire Peuples en larmes, peuples en armes de Georges Didi Huberman en 2015-2015”.

Comme un journal : bref, resserré. 1er août : “Les bruits éclatent jusqu’aux parois. Mon cœur se jette à ma tête d’une force contagieuse. Puis le petit globe osseux qui contient mes pensées et des éclats de verre s’ouvre, c’est ainsi. Quelqu’un traverse la pièce et tu as l’impression d’être toi-même ce petit globe. Ce n’est pas vrai qu’ils parlent, les murs, des bruits, des gestes et du tissu posé là inexplicablement. À l’entendre, c’est toi qui te déchire. Comment expliquer qu’il te paraisse d’une telle innocence.” Cette concision, cette retenue, alors que l’on ressent parfois quelque chose de l’ordre du débordement, cette forme d’évidence énigmatique, peuvent intimider. Le bavardage peut libérer l’échange ; mais là, nul bavardage : il faut trouver un autre mode d’approche pour ce livre. Se montrer attentif à sa voix, trouver les bons tempi, et surtout les dynamiques justes permettant d’entrer en rapport avec ce qu’on lit – puis relit, car il n’est pas question de s’arrêter à la première lecture. 4 Octobre, fragment : “C’est un paysage en mouvement, tel qu’à quelque point où l’on regarde, il est beau. Alors je monte le dialogue d’un cran.” 4 juillet, fragment : “J’aimerais écrire des phrases emboîtées comme des poupées russes. Loger dans leur ventre de bois creux un secret peut préserver : une rose est dans une rose, une abeille dans une abeille.”

Marie de Quatrebarbes © Jean-Philippe Cazier

J’avais trouvé, il y a trois ans, au Marché de la poésie, un livre de Marie de Quatrebarbes édité par Éric Pesty. J’ignorais alors tout de cette autrice, mais j’étais intrigué par son titre, Gommage de tête, qui sonnait comme une traduction possible d’Eraserhead de David Lynch (Didier Pemerle avait proposé en 1982, pour une émission des Nuits magnétiques que je produisais, Tête de gomme – nous étions alors fortement marqués par ce film, et le sommes toujours). J’avais ensuite relevé son nom, avec un peu de retard, en tant que coéditrice de L’Ablatif absolu de Michel Couturier (publié par La Tête et les cornes en 2016), un poète lu (et aussi écouté) dans ma jeunesse, grâce à Claude Royet-Journoud et Jean Daive – le premier devenu coéditeur du rassemblement de cette “poésie complète” d’un auteur hélas méconnu, mort en 1987 ; le deuxième, préfacier de cette édition (on en trouve trace dans son livre “de rencontres”, Les journées en Arlequin). Et enfin, Voguer : on en beaucoup parlé ici, et je n’ai rien à ajouter.

Aujourd’hui : Les vivres, “journal recomposé (de septembre à février) d’une disparition espérant, dans l’intervalle ouvert par la disparition, appeler une autre mesure du temps que celle du deuil” (site de l’éditeur). On relève que les noms des mois indiqués sur l’écran sont différents de ceux imprimés sur la table du livre. Mais cela fait toujours un semestre. “Élégiaque ou projectif, le vers passe en contrebande dans la prose, la contamine comme le souvenir d’une langue maternelle résiste à l’effacement.” Oui, la frontière est poreuse, bien moins nette qu’une entaille faite au scalpel, ou un trait au burin (même si l’écriture est tendue, précise, incisive). “Images d’enfance. Mots perdus et retrouvés. Souvenirs redistribués dans le langage.” Je reprends ma lecture. 19 juillet, fragment : “L’enfance vivait dans les toilettes d’une maison plus petite que la plupart des maisons. Sur la tapisserie des formes récitaient des extraits du dictionnaire que je prenais pour des images.” Prière d’insérer (fin) : “Peut-être s’agit-il d’inscrire la survivance d’un lien au revers du présent langage, et de tenter d’habiter temporairement cet intervalle comme on assemble les pièces d’un puzzle pour recomposer une figure toujours dissemblable.” 3 septembre, fragment : “Ce qui se mange : les vivres. Le visage à ce titre, la fin de l’année. Les marais vides, leur eau saumâtre, irréductiblement jaune.” Il ne me reste plus qu’à laisser reposer dans la mémoire ces quelques cinquante-six “proses” dont deux seulement débordent l’espace d’une page : denses, non épuisables par une simple traversée. Il faudra du temps pour en dire quoi que ce soit qui tienne : qui résiste à l’effacement immédiat. Ou pour se taire à leur sujet, de manière qui tienne au moins autant – et peut-être (va savoir) davantage.

3.

Un peu plus rapidement, deux livres qui méritent le détour. Ou plutôt qui paraissent non déplacés dans cette constellation qui, comme toujours, est cartographiée depuis le terrain vague.

Chino au jardin de Christian Prigent chez P.O.L est le quatrième volet d’un cycle amorcé en 2013 par Les Enfances Chino, poursuivi en 2016 par Les Amours Chino, puis en 2017 par Chino aime le sport – le seul des quatre à avoir été publié sur papier ivoire. Cette fois “Chino visite les jardins de son enfance. Ce livre est un roman mais rien n’est chronologique. Entre 1950 et 2019, les époques se mêlent.” Il se trouve que le jour où ce nouvel opus de ce prolifique auteur m’est parvenu, je devais me rendre au centre de vaccination de ma ville afin de recevoir une première injection. Je suis donc parti, ce livre en main, pensant que j’aurais tout juste le temps de le feuilleter. Mais l’attente fut longue, terriblement longue. Du coup, au moment de la piqûre, j’en étais déjà au chapitre IV : “Les enfants sont dans les choux. Pas ceux à vaches où ils sont nés pour que la vacherie s’occupe personnellement d’eux et qu’au bout du compte dans les choux ils soient à la fin pareils qu’au début. Non. Ils sont aujourd’hui comme les lapins trognons à s’ébattre entre les bons : ceux qui juste pour eux au jardin ont pommé.” Comme j’étais reclus dans un sinistre sous-sol n’offrant aucune ouverture sur l’extérieur, ce thème me comblait, en habitant de cette banlieue à la lisière de deux forêts. Ce livre (je reprends la lecture de ces quelques lignes de présentation trouvées sur le site de P.O.L) est “un grand éloge du jardin. Pas de lieu plus fini qu’un jardin : clos, cadastré, et aucun qui soit davantage capable d’infini. Dans tous passent les odeurs, les couleurs et les bruits qui font resurgir par associations sensorielles la matière d’une vie. Dans ce monde « merveilleux » tout parle, les morts comme les vivants ; même les arbres, les sangliers, les biscottes, la confiture, le café au lait, la lune, les étoiles et les cailloux.” Après avoir reçu l’injection attendue, il faut encore rester en place un quart d’heure. Alors, j’ai continué ma lecture, selon un tempo plutôt vif. Ce livre de plus de 300 pages se dévore, comme on dévore les fruits du jardin : comme on dévore les souvenirs d’enfance. Ou comme on dévale les pentes. “Si tu ralentis mais ne dis pas stop la ligne d’arrivée s’amène sans rien dire. Et voilà Chino en haut de la côte.” Et il ne faudrait pas oublier cette indication essentielle : “Chino au jardin est aussi le conte d’une vocation : « Feras-tu poète ? ».” Je ne donnerai pas la réponse, il ne faut pas spoiler, comme ne cessent de me le rappeler celles et ceux des nouvelles générations qui lisent encore. À vous de jouer.

Le Manscrit d’Olivier Domerg vient de paraître dans la collection “S !NG”, dirigée par Pierre Vinclair, aux éditions le corridor bleu. C’est un auteur qui a déjà publié une vingtaine d’ouvrages ; mais en bon ignorant, c’est le premier que j’ouvre, et je le dis de suite : avec plaisir. Olivier Domerg dit être admirateur de l’œuvre de Claude Ollier. Il y a une communauté des auteurs qui n’ont que peu de lecteurs, d’autant plus resserrée que le niveau d’exigence est élevé. On pourrait craindre que le champ soit clos, mais finalement c’est le contraire qui arrive. Lecteurs, auteurs, parfois les deux, simultanément, on se retrouve un beau jour, en parfaits inconnus, mais ouverts à l’autre. Alors un dialogue s’amorce. La critique, à mon sens, consiste essentiellement à annoncer cette bonne nouvelle : un espace d’échanges vient de s’ouvrir et vous êtes conviés à y participer.

Que signifie Manscrit ? Il s’agit bien entendu de Manuscrit, “ablation faite du « u »”. Il faut entendre : “manuscrit de Manse” – le Puy de Manse dans le massif des Écrins étant le motif de ce livre. “Que peut une composition de mots, face à une montagne de pierres et d’herbes, aussi humble que mystérieuse ?” Donner à voir peut-être – notamment pour moi qui n’ai jamais mis les pieds dans cette région – et il est vrai que l’écriture de Domerg rend visible, comme elle donne à entendre, et plus encore : à écouter. Je regarde sur une carte de la région (nous sommes au nord-est de Gap) et constate que le Puy de Manse et la Montagne Sainte-Victoire ne sont pas si proches. Je me souviens être allé vagabonder du côté de la Sainte-Victoire peu après un incendie qui l’avait dévastée, mais quand j’entends ce nom, ce sont les peintures de Cézanne qui me reviennent. Il y a dix ans, Olivier Domerg publiait à L’Arpenteur (chez Gallimard) un livre dont le titre très curieux est Portrait de Manse en Sainte-Victoire molle. Dans Le Manscrit, je relève, p. 34 : “Manse et sa palette / Blanc l’hiver, accusant davantage sa forme, / Ses arrondis, ses vallonnements, sa souplesse ; // Vers l’été, fin juin début juillet, prairie d’herbes hautes, sol meuble et fleurs sauvages, insectes butineurs et oiseaux nichant à mi-pente ; // Gris perlé ou clair, dans cette période intermédiaire, / Après la neige et avant la repousse. / Couleur presque indéfinissable, qui, comme cette période, s’étend beaucoup plus qu’on ne le croit, et présente un nuancier assez proche et assez uniforme […]”. Et, p. 126 : “Manse est un réservoir de formes et de sensations. Un terr(it)oir(e) nourricier. Une poétique à l’œuvre. Un mont-monde.” C’est pourquoi, depuis des années, l’auteur y revient, toujours, tentant de regarder à chaque fois son motif comme si c’était la première fois, comme s’il revivait l’instant de découverte où la saisie se fait avec, simultanément, la rapidité de la prise photographique et l’extrême lenteur de la méditation. “À quoi bon ajouter encore des lignes à celles déjà écrites, / Si ce n’est celles encore plus aiguisées et précises / Qu’apporterait une main plus sûre et un œil neuf ; / Et compte non tenu, bien sûr, de toute révélation / aussi intempestive qu’éclairante ; / De tout angle, toute avancée, ou de tout épisode inédit / Qui viendraient compléter et enrichir, voire, / Remettre en question le livre déjà écrit.” On connaissait déjà La face nord de Juliau (une colline ardéchoise) que Nicolas Pesquès explore depuis plus de trente ans. Il faudra compter sur ce manuscrit de Manse ou Manscrit en quinze sections (chacune composée de relevés) et dix pièces (en annexe), dont on ignore si, une fois ce livre publié, l’affaire sera – ou non – close. En attendant, recopions simplement les dernières lignes de la dernière section (chant quinze) qui ne manquent pas d’humour et auxquelles on ne peut que souscrire : “Et, à toutes fins, contre le dépit de la répétition, contre l’envie radicale d’élaguer et de raccourcir, tout comme, contre le mode stérile de la pétition, militer pour les vertus d’une vie et d’une vie et d’une écriture vraiment éMANSipatrices !”

4.

Trois livres, pour finir : les deux premiers publiés par les Éditions Grèges qui reprennent leur activité après un passage difficile, ce dont il faut se réjouir. J’ai rendu compte ici même, il n’y a pas si longtemps, du magnifique travail réalisé par ces éditions autour des Œuvres (en trois volumes) de Charles Racine. Entre autres qualités, les publications des Éditions Grèges sont soignées et leur prix, abordable. Je ne sais ce que je peux transmettre par écrit de ma lecture de ces deux ouvrages signés d’auteurs dont je ne connaissais, et encore très vaguement, que le nom. Une fois de plus, il faut saisir au vol quelques lignes, les retenir un court instant, les mémoriser pour le plaisir de les faire revivre en nous, puis en recopier quelques fragments. Commençons par La Pierre, le givre de Ryszard Krynicki, traduit du polonais par Isabelle Macor. Grand plaisir, ouvrant ce livre au hasard, de tomber sur ces vers : “Malheureusement j’ai le réflexe lent. / C’est pourquoi j’aime tous les escaliers. / C’est pourquoi de temps à autre j’écris.” Puis sur le premier des trois Poèmes seulement pour toi : “Je ne fais pas tout par amour pour toi. / Je t’aime. // quoi que je fasse.” Et cet autre, de 2001 : “Sur les fragiles manuscrits du vieux poète / On voit des traces de cendre, des trous nombreux / faits par les cigarettes, des taches de café, rarement / de vin rouge, et parfois / à peine visibles des marques / de pattes de chat qui s’évanouissent // dans l’espace-temps.” Simple indication : “Ryszard Krynicki est né le 28 juin 1943 dans le camp de travailleurs polonais de Wimberg, à Sankt Valentin, dans une Autriche alors annexée par l’Allemagne.” Il sera, dans les années 1960-70 une des figures de la Nouvelle Vague littéraire polonaise. Il a traduit de l’allemand Paul Celan, Nelly Sachs et Bertolt Brecht. Il est aussi un éditeur de poésie contemporaine. Sa traductrice écrit, dans une postface bienvenue, qu’“il est l’auteur d’une œuvre poétique majeure quoique sobre et discrète”, ce qui est belle formulation. Il était donc temps de donner à lire cette œuvre en français. La pierre, ce sont trois proses en ouverture, d’ordre autobiographique et plutôt rudes. Le givre, c’est une suite de poèmes, parfois drôles, voire légers, mais souvent empreints de mélancolie, dans sa version la moins romantique. Donnons-en à lire un quatrième, intitulé Tuerie humanitaire :

“Ces deux mots resteront contradictoires
Dans toute langue humaine.
De même que boucherie humaine.
Massacre humanitaire.”

Le deuxième livre publié ces jours-ci par les Éditions Grèges est Départ pour la Patagonie d’Esther Kinsky, une autrice – poète, traductrice et romancière – née en Rhénanie en 1956 et qui vit, aujourd’hui, en Italie. Il s’agit cette fois encore d’un premier livre en traduction française (dont Raphaëlle Vaillant s’est chargée) :

“À PRÉSENT il fait sombre presque
nuit déjà
dit le vent dit
le bruissement dans le sous-bois
de l’année passée plus claire à présent
il fait presque nuit à l’entour de la
digitale les petits calices
cordialement mouchetés
portent encore la dernière pénombre
en leur bouche et se taisent
se taisent d’assombrir.”

Déclinaisons des saisons (avec parfois un côté tanka), nature vivace avec oiseaux, marais, étendues neigeuses, brasiers d’été, forêts, “le chuchotement / des feuillages dans les rangées de troncs d’arbres / désormais vides les nervures / et le sous-bois”, anges “par détresse / et nécessité”, grillons “à l’agonie”, marées, et peut-être surtout lumière(s) : “CE SONT les oiseaux qui / demeurent entre plage / et vent dans les voiles / et sans peine aucune enseignent une chose / ayant trait à la lumière / qui tout au bout de leurs ailes / arborent plus de clarté que / celle qui niche dans le léger plumage / d’une telle douceur dans / le creux entre ailes et cœur / qui palpitant / cogne et court comme le vent / et non comme le nôtre / bat / est-ce là déjà l’enseignement / de l’adieu de l’insouciant / départ en mer l’abandon de / la terre ?”

Histoire de finir avec tout autre chose (quelques livres, de poésie, sont restés dans la pile, ce sera pour une prochaine fois), un récit assez bref, mais touffu, et touchant, non sans ironie, dont le ton sait moduler, dans le respect du “la” initial (“Il écrit dans une langue qui est le français, mais qui n’appartient qu’à lui”), et qui nous entraine du côté des frontières entre les genres plus ou moins établis (roman, nouvelle, biographie), et conte sur un peu plus d’une centaine de pages “la vie minuscule d’un grand homme”, jamais nommé, mais largement inspiré par Jean-Henri Fabre, “le fameux naturaliste” qui a passé sa vie à observer les insectes, en tirant nombre de leçons applicables à la vie quotidienne du roi des prédateurs, l’homme. Les mains propres est le titre de ce récit publié à L’Arbre Vengeur, tout comme les quatre livres précédents (dont Nouvelles impassibles, préfacées par Éric Chevillard) de son auteur, Jean-Louis Bailly. Le personnage dit “principal”, l’entomologiste, a pour nom Anthelme. Il n’est plus tout jeune et est marié. Il a une maîtresse, elle très jeune. Il a en tête de supprimer la première afin de pouvoir épouser la seconde. Jusque-là rien de bien nouveau. Sinon qu’“à force d’avoir étudié les mœurs des petites créatures à la cruauté ingénue” (le monde des insectes qui ont fourni matière à ses livres et l’ont rendu célèbre dans le monde entier), il s’en s’inspire pour commettre un crime parfait. Ne racontons pas l’histoire, ne parlons que du ton, et le meilleur moyen est, une fois de plus, de donner la parole au livre : “Anthelme écrit des romans policiers, ce qu’il ignore lui-même.” “Anthelme a montré à Rose la population du lieu […] il lui disait le nom latin des lépidoptères, des hyménoptères, de tout ce qui porte des ailes ou des pattes, et qu’il débusquait à l’œil ou à l’oreille jusque dans les cavités sombres où on se croyait à l’abri. Rose traduisait presque toujours le mot latin par son équivalent provençal, et Anthelme s’était une fois encore étonné du savoir de cette ignorante.” “Même s’il lui a fallu longtemps pour se l’avouer, ce qu’il y a de meilleur dans tous ses travaux, ce qu’Anthelme espère chaque jour, c’est moins la reconnaissance du public, moins l’étonnement des savants, moins l’estime des lettrés que le vertige. / Ou plutôt l’instant de vertige qui le saisit, quand deux réalités se heurtent en lui, comme deux silex que l’on frotte, et le temps d’une étincelle l’arrachent à lui-même et pulvérisent ses limites.”

Les mains propres, qui se lit quasiment d’une traite, donne à entendre une voix, faite (tressée) de plusieurs timbres : non une “petite musique” (expression qui me procure à chaque fois un léger rictus de dégoût), mais quelque chose de sensible, vocalement. Ce qui lui donne un côté un peu suranné, mais jamais désagréable, car, malgré notre attachement à l’idée qu’il convient de ne pas relâcher la remise en question permanente du roman, notamment en tant que genre – ce vers quoi Jean-Louis Bailly ne se précipite pas –, ce livre fait passer quelque chose de vivant : “une miniature saisissante et infiniment venimeuse” ; et de drôle, au sens le plus déconcertant qui soit : qui nous laisse, non en chemin (car il nous entraîne continuellement avec fluidité, sens du rythme et de la coupure en fin de chapitre), mais un peu à l’état d’enfant à qui on a soufflé à l’oreille un conte cruel. Cependant l’auteur semble bien plus en empathie avec ses personnages qu’il n’en a l’air. Ce qui en fait de ces Mains propres un livre insolite : une étoile, discrète, filante, mais parfaitement à sa place dans cette constellation.

Danielle Mémoire, Quelque membre de notre cercle, éditions P.O.L, 208 p., 17 €
Marie de Quatrebarbes, Les vivres, éditions P.O.L, 96 p., 12 €
Christian Prigent, Chino au jardin, éditions P.O.L, 352 p., 21 €
Olivier Domerg, Le Manscrit, le corridor bleu, 232 p., 18 €
Ryszard Krynicki, La Pierre, le givre, traduit du polonais par Isabelle Macor, Éditions Grèges, 112 p., 14 €
Esther Kinsky, Départ pour la Patagonie, traduit de l’allemand par Raphaëlle Vaillant, Éditions Grèges, 96 p., 12 €
Jean-Louis Bailly, Les mains propres, L’Arbre vengeur, 120 p., 13 €