Iain Levison (Un voisin trop discret) : American psyché

© 2014 Warner Bros

De livre en livre, Iain Levison n’a de cesse de dépeindre une Amérique brute et meurtrie, hantée par son passé et où nulle rédemption n’est possible. Dans Un voisin trop discret (aux éditions Liana Levi), l’auteur d’Un petit boulot et d’Arrêtez-moi là explore une fois de plus la psyché américaine avec acuité et une bonne dose d’humour acerbe.

Iain Levison sait tout de nous et de l’âme humaine. Dans Un voisin trop discret, vrai-faux thriller qui convoque les travers de l’Amérique et quelques clichés pour mieux leur mener la vie dure, l’auteur de Pour services rendus, d’Ils savent tout de vous et d’Une canaille et demi propose une intrigue chorale, retorse, qui avance dans l’espace et le temps au gré des situations – presque des épisodes serait-on tenté de dire.

Iain Levison (Paris, septembre 2012) © Christine Marcandier

Iain Levison développe en effet une écriture cinématographique et sérielle qui immerge d’emblée le lecteur et le transporte de Kot en Afghanistan à Bennett, Texas en passant par Philadelphie. L’auteur fait se succéder les saynètes, les séquences, sans lien apparent entre elles, si ce n’est au travers des fameux degrés de séparation — toute personne peut être reliée à une autre grâce à une chaîne de relations individuelles. Qu’ont donc en commun Groslch, Dawes, Madison, Kyle Boggs, Jim, Corina ? Qu’est-ce qui les lie, les unit peut-être ? Quand Jim — putatif chauffeur Uber et sexagénaire en bonne forme — fait un check-up chez un médecin taiseux, qu’est-ce qui le rapproche de Kyle Boggs, militaire gay qui propose à son amie d’enfance Madison de faire un mariage de convenance pour son bien et celui de son fils et pour servir son ambition dévorante ? Pourquoi et comment les routes des ces personnages se croiseront-elles ? Dans quelles circonstances ?

À la manière d’un Clint Eastwood qui affectionne les anti-héros jusqu’à l’ambiguité suspecte, proche d’un Norman Jewison ou d’un Mike Nichols quand il s’agit de se montrer engagé sans se faire militant, Iain Levison excelle dans l’art de brosser une galerie de personnages aux contours flous, à la morale discutable, et l’auteur distille des piques légères mais bien senties sur l’Amérique contemporaine. Tout en ne manquant pas d’égratigner le passé, l’american way of life et la représentation idéalisée (voire caricaturale) qui en est (souvent) faite dans les films ou dans les séries policières. La figure du flic bientôt à la retraite est à ce titre d’une saveur particulière : alors que le dénouement approche, les certitudes du personnage de policier à qui on ne la fait pas valent leur pesant de donut, et on assiste hilare à la faillite en règle d’une enquête mal ficelée.

Jusqu’à une conclusion sans morale et sans effets inutiles, Iain Levison s’amuse à déconstruire les apparences et joue avec humour avec les présupposés. Pour l’écrivain, l’anecdotique est signifiant : en choisissant des personnages qui vivent dans les marges, l’écrivain puise dans l’imaginaire collectif pour mieux casser les codes et proposer un envers de l’Amérique, loin de l’image qu’elle exporte. Avec un sniper adultère alcoolique, un malfrat plutôt tranquille, un ambitieux et des femmes désespérées en quête de revanche sur la masculinité triomphante, Iain Levison vise juste et atteint sa cible avec ce voisin effectivement (et pour cause) trop discret.

Iain Levison, Un voisin trop discret, traduit de l’anglais (États-Unis) par Fanchita Gonzalez Batlle, éditions Liana Levi, 224 p., 19 € — Lire les premières pages