Gilles Philippe : Pourquoi le style change-t-il ?

Gilles Philippe © DR

Depuis le volume collectif codirigé avec Julien Piat La Langue littéraire. Une histoire de la prose en France de Gustave Flaubert à Claude Simon (Fayard, 2009), les travaux de Gilles Philippe, professeur de linguistique à l’université de Lausanne, ont profondément renouvelé l’étude du style et donné à la stylistique, discipline jugée vieillotte et devenue mineure dans les programmes littéraires, la place qu’elle mérite (entre parenthèses : on comprendra à la fin de ces lignes pourquoi ce grand novateur aime se faire photographier devant ces rayons-là de sa bibliothèque).

Mais d’abord : qu’est-ce que le style pour Gilles Philippe ? La définition proposée est d’abord négative. Philippe délaisse la définition passe-partout du style comme expression de la subjectivité irréductible (le corps, aurait dit Barthes) d’un auteur ou d’une autrice (Flaubert n’est pas le seul à écrire comme Flaubert et il n’a pas inventé les traits de style supposés typiquement flaubertiens). Il récuse ensuite la conception rhétorique, qui envisage le style comme une série de figures que l’écrivain(e) peut ou non utiliser. Enfin il ne croit pas non plus à la possibilité d’aborder le style de manière purement synchronique, en l’isolant comme un moment particulier d’une évolution qui procède par coupures et ruptures. Sans nier l’importance de toutes ces approches (oui, le style individuel existe, tout comme les figures rhétoriques et les sauts brusques d’une manière d’écrire à une autre), Gilles Philippe plaide pour une analyse qui donne la priorité aux faits collectifs (les grands auteurs « trouvent » ce que l’évolution de la langue littéraire leur permet de « découvrir »), aux connexions entre faits et figures de style (groupements qu’il désigne à l’aide du terme « patron ») et qui envisage le style dans une perspective résolument historique (fortement inspirée par les « régimes d’historicité » de François Hartog). Tout style est par définition transitoire, éphémère, en équilibre plus ou moins instable. L’essence du style, c’est de changer et de changer tout le temps, mais pas toujours de la même façon (le style n’est pas homogène), ni au même rythme (il y a toujours plusieurs temporalités qui se croisent dans un style).

 

Pourquoi le style change-t-il? propose une réflexion, non pas sur le comment mais le pourquoi de cette singularité, la seule peut-être sur laquelle tout le monde s’accorde. Le but du livre n’est donc pas de refaire une histoire littéraire à travers le prisme des changements stylistiques mais de s’interroger de manière plus générale, mais toujours en tenant compte de l’histoire et du contexte, de certains mécanismes sous-jacents.

Ici encore, le premier moment de l’analyse est critique. Gilles Philippe commence par passer en revue les grilles d’analyse le plus souvent mises à contribution, non pour les rejeter en bloc, mais pour en signaler les limites et certaines contradictions internes.

Certaines de ces grilles sont générales. Quatre hypothèses générales. Le style change, dit-on, parce qu’il est naturellement sujet à érosion. Par ailleurs, les sociétés modernes favorisent l’innovation, de préférence disruptive, et ces deux phénomènes se renforcent l’un l’autre : c’est l’usure d’un style qui permet, voire accélère la substitution du nouveau à l’ancien. Gilles Philippe nuance fortement l’une et l’autre de ces thèses : érosion n’est pas synonyme de disparition et la croyance en la supériorité inhérente du neuf n’est peut-être qu’une illusion d’optique, liée à la domination actuelle (l’auteur ne recule pas devant le mot « terrorisme ») de l’idéologie des avant-gardes. Qui plus est, entre les idées d’érosion et de substitution, le rapport est tout sauf absolu : qu’un style perde de sa force au bout d’un certain temps est sans doute une réalité universelle, mais pareil alanguissement ne permet en rien d’expliquer pourquoi de nouvelles formes émergent (et moins encore pourquoi ce seraient justement ces formes-là et pas d’autres).

D’autres grilles de lecture sont plus spécifiques, et Gilles Philippe en nomme quatre : l’explication auteuriste (le style change parce qu’il apparaît de grands auteurs qui le changent) ; l’explication généalogique (le style change parce que des auteurs subissent telle ou telle influence, que ce soit pour l’imiter ou pour s’en détourner) ; l’explication homologique (le style change parce que la société change) ; et enfin l’explication dialectique (le style change parce que tout dans la vie est soumis à la loi du coup et du contrecoup, de la thèse et de l’antithèse). Quatre hypothèses intéressantes, mais toutes insuffisantes, sans cesse contredites par les faits et sans grande portée prédictive.

Gilles Philippe se tourne donc vers d’autres types de réponse, qui passent souvent, car l’auteur se méfie de toute généralisent et de toute déclaration péremptoire, par de nouvelles questions. Par exemple : Est-il vrai que le style change tous les dix ans ? Peut-on dire que l’évolution est imprévisible ou existe-t-il au contraire des lois  qui la déterminent ? Que penser du présent de l’indicatif de L’Étranger (dont la première version fut rédigée au passé simple) ? Par quel biais aborder le rapport entre manières d’écrire et sensibilité littéraire d’une culture (rapport que l’auteur synthétise à l’aide du concept de « moment ») ? Le style indirect libre de La Fontaine est-il le même que celui de Flaubert ? Pourquoi a-t-on intérêt à étudier plutôt le roman que la poésie quand on s’intéresse au style ? D’où vient la perception très positive du « mal écrire », par exemple chez Duras, qui distingue la littérature française depuis la seconde moitié du 20e siècle ?

Questions peut-être un rien abstraites, pour ne pas dire arides ou scolaires. Or, rien n’est plus vivant et enjoué que le style de Gilles Philippe, qui marie précision (oserais-je dire « janséniste » ?) et élégance (et ici je serais tenté d’ajouter : « avec gourmandise »). Toujours soutenue par des observations très précises, sa manière de lire est d’abord une manière d’interpréter, pour prudentes que restent toujours les conclusions : pas de style sans histoire du style (et de la langue), pas de style sans contexte culturel (le style, c’est aussi l’idée qu’on se fait du style et de la littérature). Cette vision très large aboutit sur la notion de valeur : le style, c’est la manière dont on pense devoir écrire ou juger une série de formes ; il dépend des valeurs qu’on attribue à telle manière d’écrire, dont résulte ensuite le changement au cœur du style comme de la littérature.

De ces constations apparemment simples, mais toujours ouvertes et nuancées, les conséquences pratiques et méthodologiques sont audacieuses. En effet, dans quelques pages subtilement gardées jusqu’à la fin de son livre, bien qu’annoncées dès le début, Gilles Philippe justifie son recours privilégié, (polémiquement ?) exclusif, à un corpus de textes canoniques. Cette restriction de champ au canon (défini comme ce à quoi on attache de la valeur) plutôt qu’à l’archive (soit l’ensemble de la production d’une époque) n’est pas seulement pratique, ne fût-ce que parce qu’elle est accessible à n’importe quel lecteur alors que l’étude de l’archive suppose la mobilisation d’outils numériques sophistiqués dans le contexte de la « lecture distante », voire des « big data » et de ses logarithmes. Elle est aussi et surtout nécessaire, pour des raisons théoriques extrêmement fortes. Si l’on accepte, comme Gilles Philippe nous invite à le faire, que « l’attribution d’une ‘valeur’ esthétique à certaines pratiques est in fine le moteur principal de l’évolution » (p. 250), il est capital de mettre en avant les textes où peuvent s’observer ce jeu de la valeur, c’est-à-dire les textes réellement lus, et pas seulement les textes seulement produits (puis soit non lus, soit oubliés). Dit autrement, l’étude de l’archive peut rendre de grands services à la description des faits de style (oui, le nombre de mots par phrase diminue entre telle et telle date, oui, on raconte davantage au présent qu’au passé dans le premier que dans le dernier roman de tel ou tel auteur, notamment). Mais pour comprendre pourquoi ces changements se produisent et ce qu’ils signifient, c’est le canon qu’il importe d’interroger, car c’est autour du canon et dans les textes canoniques que les mécanismes du changement deviennent visibles. Ou si l’on préfère : contrairement à tout ce qu’on a dit depuis de très longues années sur le canon, celui-ci n’est pas facteur d’immobilité, il est au contraire vecteur et levier de changement.

À nous de tester cette hypothèse radicale à une époque où le canon littéraire est (comme toujours du reste) en plein reconstruction, où il devient multiple (mais grâce à Philippe on ne commettra plus la faute d’y voir naïvement le reflet mécanique de la communautarisation de la société, par exemple), où il n’y a plus de « grantécrivains » (mais beaucoup de célébrités), où la pratique même du canon se transforme en raison de nouvelles manières de lire (par fragments, la communication digitale faisant obstacle à la lecture du « tout » d’une œuvre), où enfin le canon général s’est déplacé de la littérature à des formes culturelles non verbales (mais pas forcément non littéraires, un peu sur le modèle de la poésie : introuvable mais omniprésente). Quelles que soient nos réponses à ces questions, il paraît difficile d’en parler encore sans avoir lu Gilles Philippe.

Gilles Philippe, Pourquoi le style change-t-il ? , Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, avril 2021, 262 p., 19 € — Lire un extrait