Couleur métisse I : Trevor Noah (Trop noir, trop blanc)

Les éditions Hors d’atteinte offrent une nouvelle fois à la lecture un livre singulier qui, cette fois, ouvre sur cette Afrique du Sud si fascinante : l’autobiographie de Trevor Noah, Trop noir, trop blanc. Une enfance sud-africaine dans la peau d’un métis, traduction française de Born a Crime : Stories From a South African Childhood par Michael Belano et Marie Hermann.

Les éditrices sont enthousiastes et soulignent que « si tous nos livres nous tiennent à cœur, celui-ci occupe une place particulière : d’abord parce que c’est la première fois que Trevor Noah, un des plus grands humoristes actuels, commentateur cinglant et régulier de l’actualité, notamment française dans son célèbre Daily Show, est traduit en français. Mais aussi parce que ce livre fait partie de ceux si prenants et faciles à lire qu’il est difficile de le reposer une fois commencé ».

Trevor Noah est né en février 1984 à Johannesburg. Naissance improbable et interdite au pays de l’apartheid puisque sa mère, Patricia Nombuyiselo Noah, est sud-africaine d’ethnie Xhosa et son père, suisse. Il ne fallait pas qu’on sache que Trevor était « mixed race ». Sa mère le fait passer pour « coloured ». Cette appellation est longuement développée (p. 145-146) car il n’est pas évident de se retrouver dans le nuancier de couleurs en Afrique du Sud. Trevor Noah retrace avec efficacité l’histoire des peuplements dans le pays avec un brassage total créant, « un peuple hybride. Certains avec une peau claire, d’autres une peau sombre. Parfois avec des origines asiatiques, blanches, noires. C’est très banal pour un couple de Coloured d’avoir un enfant qui ne leur ressemble pas du tout ». Ce sont des êtres humains qui ne savent pas à quel héritage se vouer.

C’est dès l’âge de dix-huit ans que Trevor Noah s’est lancé sur scène mais son premier stand-up, son premier one-man-show a lieu en 2009 à Johannesburg. Il va se partager, en fonction des spectacles pour lesquels il est sollicité, entre le Royaume-Uni, les États-Unis et l’Afrique du Sud. Trevor Noah parle anglais, xhosa, zoulou, sotho, tswana, tsonga, afrikaans, allemand. En 2015, il remplace Jon Stewart à la présentation de l’émission humoristique The Daily Show, diffusée aux États-Unis par Comedy Central. Le 14 mars 2021, à Los Angeles, Trevor Noah a été l’animateur des Grammy Awards, grande fête de la musique américaine. C’est une nouvelle consécration pour lui.

The Daily Show, Trevor Noah © Comedy Central

Mais c’est aussi une controverse qui le met au devant de la scène médiatique. Il fait parler de lui, le 17 juillet 2018, en faisant un commentaire, dans son émission, sur l’équipe de France de football : « l’Afrique a gagné la Coupe du monde (…) ils sont obligés de dire que c’est l’équipe de France. Mais regardez ces gars : tu n’obtiens pas ce genre de bronzage en te baladant dans le sud de la France ». L’ambassadeur de France aux États-Unis lui écrit qu’il a porté « atteinte à la volonté des joueurs de s’identifier en tant que Français ». Lisant cette lettre dans son show télévisé, Trevor Noah précise que ce n’est pas la seule reçue, le message étant le même : « Ils ne sont pas Africains, ils sont Français ». Trevor Noah retourne l’affirmation : « pourquoi ne peuvent-ils pas être les deux ? ». Il commente : on n’insiste sur le côté « français » des Français issus de l’immigration que s’ils sont au sommet de quelque chose, sinon on va rappeler leur origine étrangère ; il lui est facile de donner quelques exemples. « Si les Français disent qu’ils (les joueurs) ne peuvent être des deux, d’origine africaine et Français à la fois, alors je crois que ce sont eux qui ont un problème ».

Born a Crime – Stories From a South African Childhood

Au-delà de cette polémique, son autobiographie, qui vient de paraître en France, permet de découvrir une enfance et une adolescence aux péripéties incroyables. C’est à la fois une autre Afrique du Sud et… celle qu’on a pu découvrir en lisant d’autres écrivains, comme Pleure ô pays bien aimé d’Alan Paton et Rouge est le sang des noirs de Peter Abrahams. Puis J. M. Coetzee, Breyten Breytenbach, Rian Malan, Nadine Gordimer et surtout, André Brink. Ce furent plus tard Deborah Levy, Michèle Rowe et Zoé Wicomb. Et, bien entendu, Nelson Mandela. L’autobiographie de Trevor Noah prend place dans cette galerie dont je ne connais qu’une infime partie. Une place à part où l’expérience personnelle le dispute à une somme importante d’informations sur le vécu quotidien du régime de l’apartheid et sur la société post-apartheid. Du côté du vécu, deux personnages qu’on n’oublie plus : le petit Trevor puis l’adolescent et le jeune adulte d’une part et la mère dont le portrait tout en vérité et réalisme équilibre sans cesse une immense tendresse et une distance par rapport à ses convictions et ses méthodes éducatives radicales. Sur le compte Instagram de Trevor Noah, on l’aperçoit, son fils contre elle :

Compte Instagram @trevornoah

L’autobiographie s’ouvre par un rappel législatif, la « Loi sur l’immoralité » promulguée en 1927, interdisant les relations sexuelles interraciales sous peine de prison et d’amende. Ainsi, Trevor affiche l’improbabilité de sa naissance. Puis, avant d’entrer dans son récit, il donne une sorte d’affiche ou de vignette en caractères gras pour présenter les peuples d’Afrique du Sud, leur nombre et leurs divisions entretenues par les Blancs : « Le génie de l’apartheid a consisté à dresser les gens les uns contre les autres. C’était l’aparthaine. L’idée était de diviser pour mieux régner en encourageant les groupes majoritaires à se détester ». Tout au long de son récit, l’écrivain insère ainsi ce que je nomme affiches ou vignettes qui éclairent les anecdotes et séquences qu’il a choisi de raconter. Il y note toujours, juste en passant un élément autobiographique, comme ici : « Ma mère est xhosa. Nelson Mandela est xhosa ». L’animosité entre les peuples entretenue pendant des décennies s’est assoupie lorsqu’il fallait lutter contre l’apartheid, « mais l’apartheid a été aboli, Mandela libéré, et le Sud-Africain noir est entré en guerre contre lui-même ».

On compte ainsi dix-neuf vignettes d’une page ou deux, sauf la dernière, soit 33 pages sur les 340 de l’autobiographie : elles sont un lieu du texte où le sens se densifie, avec leurs données sur l’Afrique du Sud et souvent des données sur la vie de Trevor. Elles sont soit indépendantes de l’autre texte, celui du récit de vie ou en lien avec lui comme à la fin de la première partie (p. 129) lorsque la mère de Trevor lui donne l’ordre de retrouver son père : le texte précède le chapitre intitulé « Robert ». Trevor Noah ne se prive pas de mettre en lumière l’absurdité et l’irrationalité de l’apartheid : ainsi dans la sixième vignette (p. 99) où il explique que, ne sachant pas dans quelle catégorie classer les Chinois qui n’étaient pas assez nombreux, ils ont été déclarés « noirs ». Ce qui provoquait quelques quiproquos car les Japonais avec lesquels on voulait avoir de bonnes relations commerciales étaient déclarés blancs. De quoi en perdre son latin pour un policier lambda apostrophant un homme asiatique, assis sur un banc de Blancs :
« – Eh, descends de ce banc, Chinois !
– Excusez-moi. Je suis japonais.
– Oh, je vous demande pardon, monsieur. Je ne voulais pas être raciste. Bonne après-midi ».

La dernière vignette, qui correspond aux dernières pages de l’autobiographie, fait se rejoindre les deux textes, celui du récit et celui des vignettes, dans « la vie de ma mère », racontant la violence contre sa mère par le mari évincé et l’intervention de son fils… et de Jésus… pour la sauver de ce énième mauvais pas où, miraculeusement, elle n’est pas morte.

Ce livre est à lire : il est enlevé et plein d’humour et semble écrit comme Trevor Noah monte ses sketches. Il choisit, met les acteurs en scène et leur fait vivre une aventure que l’on suit parfois avec une certaine angoisse mais qui se termine sur la pirouette d’un rire même quand le parcours a été éprouvant. S’il fallait parler de résilience, on pourrait dire que Trevor Noah en est le roi.

L’éducation de la mère est sans concession et assez brutale souvent. Néanmoins, dans plusieurs passages, le fils lui rend un hommage appuyé : « Ma mère m’a élevé comme s’il n’y avait pas de limites, comme si je pouvais faire ce que je voulais, aller où je voulais. Quand j’y repense, je me rends compte qu’elle m’a élevé comme un enfant blanc – pas parce qu’elle m’inculquait une culture blanche, mais parce qu’elle me faisait croire que le monde était à moi, que je devais m’imposer, que mes idées et mes opinions comptaient ». Selon lui, le faire naître d’une liaison avec un Blanc participait de ce projet fou puisqu’elle l’a mis clairement en œuvre sans penser que l’apartheid disparaîtrait un jour. « Les gens pensaient que ma mère était folle (…) Pourquoi lui montrer le monde alors qu’il ne sortira pas du ghetto ? » Trevor Noah est persuadé que sa mère voulait qu’il sache que le monde ne se résume pas au ghetto. Ce ghetto, il en fait pourtant un éloge nuancé dans la troisième partie quand il évoque son groupe de business (une vente de cassettes) : c’est là qu’il a appris la relativité entre le bien et le mal, entre le crime et l’honnêteté — « il est facile de juger le crime quand on vit dans un monde assez riche pour s’en tenir éloigné ». Tout le chapitre intitulé « Les Cheese boys » offre une véritable analyse sociologique du ghetto.

Sa mère, par la condition qui était la sienne et leurs manières de vivre, l’oblige à une adaptation permanente et l’adolescent réussit à merveille non sans quelques bosses ! Les qualifiants de « Caméléon », d’« Outsider » en tête de chapitre traduisent cette faculté d’adaptation. Ainsi, à l’école, le moyen qu’il trouve pour se faire des sous est d’exploiter sa vitesse à la course pour être le premier dans la queue du restaurant et y arriver avec les commandes de tous ceux qui le payent pour cela : « J’avais trouvé mon créneau. N’appartenant à aucun groupe, j’avais appris à louvoyer. À me laisser porter. J’étais toujours un caméléon, un caméléon culturel. Je savais me mêler aux autres. Faire du foot avec les sportifs. Parler informatique avec les premiers de la classe. Danser avec les gosses des townships. Je papillonnais, travaillant, discutant, blaguant, livrant les déjeuners.
J’étais un dealer, mais de nourriture ».

On lira, parfois avec le sourire aux lèvres, parfois en riant franchement, tous ses plans de drague qui tournent court : mais il les raconte avec une telle désinvolture, à distance des déceptions et vexations ressenties, qu’on n’est jamais dans la pitié ou la compassion, mais toujours dans la recherche, avec lui, de la porte de sortie. Parfois, elle se présente de façon inattendue, même pour lui. Ainsi lorsque son ami Teddy et lui volent des chocolats au Centre commercial et qu’ils se font repérer par des vigiles. Trevor a une méthode éprouvée, il connaît à fond son quartier et a acquis une vitesse de course imbattable. Son copain ne l’a pas suivi. Quand il voit les policiers arriver chez lui, il se dit qu’il est bon pour le commissariat d’autant qu’ils ont une vidéo sur laquelle il se reconnaît parfaitement. Pas les policiers : le jeu d’ombres et de lumières leur fait croire que c’est un enfant blanc qui était avec Teddy. « En noir et blanc, à côté d’un Noir, la caméra me faisait paraître blanc. Pourtant, c’était moi. (…) Ces gens étaient si obnubilés par leur vision raciale de l’existence qu’ils ne voyaient pas que le Blanc qu’ils cherchaient était assis devant eux ».

Un autre élément de la vie quotidienne, qui revient presque à chaque page, est la question de la langue, ou plutôt des langues. La langue qu’on parle conditionne le rapport à autrui, pour draguer mais aussi pour survivre en prison ou se faire accepter dans tel ou tel milieu : « Nelson Mandela a dit : « Si vous parlez à un homme dans une langue qu’il comprend, vous parlez à sa tête. Si vous lui parlez dans sa langue, vous parlez à son cœur ». Il avait raison. Quand on fait l’effort de parler la langue de l’autre, même quelques phrases simples et bancales, on lui déclare en fait : je comprends que tu possèdes une identité et une culture qui existent au-delà de moi. Je te considère comme un être humain ».

Les passages sur les pratiques religieuses différenciées sont savoureux. Trevor Noah sait souligner le manque de culture historique qui produit des quiproquos incroyables : on lira l’invitation de son groupe pour animer une fête juive. Leur danseur prodige est Hitler et Trevor Noah explique comment noms et surnoms sont donnés en Afrique du Sud. Mais quand la musique et le danseur se déchaînent, le groupe hurlant le nom d’Hitler : « tout le monde s’est figé. Plus personne ne dansait. Les profs, les chaperons, les parents, les centaines de gamins en kippa se sont arrêtés net, les yeux braqués sur la scène, éberlués ». Ils sont expulsés sans comprendre la réaction des organisateurs et sûrs d’avoir été victimes de racisme parce que la danse d’Hitler était sexuellement trop suggestive…

Les dernières pages sont consacrées aux violences qu’a subies sa mère comme tant d’autres femmes du pays. Mais aussi à la manière dont Trevor s’est sorti de ce monde : « J’ai grandi dans un monde de violence, mais je n’ai jamais été violent moi-même. Certes j’ai fait des bêtises, j’ai déclenché des incendies et cassé des fenêtres, mais je n’ai jamais attaqué personne. Je n’ai jamais frappé personne. Je ne me suis jamais mis en colère. Je ne me voyais tout simplement pas comme ça. Ma mère m’avait exposé à un monde différent de celui où elle avait grandi. Elle m’a acheté des livres qu’elle n’a jamais pu lire. Elle m’a envoyé dans des écoles où elle n’a jamais pu aller. Je me suis immergé dans ces univers et j’en suis revenu en regardant le monde d’une autre manière ».

Trop noir, trop blanc est une leçon de vie mais aussi une leçon d’Histoire : loin de l’idéalisation du pays de Nelson Mandela qui existe néanmoins, il nous montre une société malaxée par des siècles de violences et de discriminations. Mais il nous donne à voir aussi une femme debout, Patricia Nombuyiselo Noah, et son fils dont on souhaite qu’il garde fortement cet ancrage sud-africain avec ses impasses et ses richesses, au pays de James Baldwin, Toni Morrison et Ta-Nehisi Coates. Deux aphorismes viennent à l’esprit quand il est question d’humour : l’humour serait la politesse ou l’insolence du désespoir…. En ce qui concerne Trevor Noah, l’insolence est là. Sans le désespoir. Chez lui, l’humour est une manière de raconter sa vie sans rechercher la pitié mais en sortant notre esprit des stéréotypes qui tranquillisent et des représentations qui divisent. C’est un magnifique éloge du métissage, par une pratique de vie. Dans Le Discours antillais, Édouard Glissant écrivait : « Courir au risque Terre, oser l’exploration de ses élans interdits, ou méconnus. Étayant par là notre demeure propre. Les histoires des peuples sont le comble de notre poétique ».

Trevor Noah, Trop blanc, trop noir. Une enfance sud-africaine dans la peau d’un métis, de l’anglais (États-Unis) par Michael Belano et Marie Hermann, Marseille, éditions Hors d’atteinte, avril 2021, 341 p. 21 € 50