Alice de Charentenay et Jordi Brahamcha-Marin : « Écrire, c’est montrer qu’on n’est pas ces sauvages incultes auxquels la propagande versaillaise a essayé de réduire les communards » (La Commune des écrivains)

18 mars 1871 : c’est le début de l’insurrection où le peuple de Paris prend les armes pour s’opposer à la défaite française et à la majorité monarchiste ; le début de la Commune de Paris dont on fête aujourd’hui les 150 ans. À l’occasion de l’anniversaire de ce soulèvement qui marquera l’imaginaire des luttes sociales, Alice de Charentenay et Jordi Brahamcha-Marin ont réuni dans une passionnante et indispensable anthologie les récits, témoignages d’époque ainsi que textes rétrospectifs sur cet événement sans précédent. De Vallès à Hugo en passant par Louis Rossel mais aussi Rosa Luxemburg, La Commune des écrivains donne à lire cette littérature qui se tisse au printemps 1871, les échos qu’elle trouve plus loin dans le temps et interroge nos propres critères littéraires : qu’est-ce qu’un Grand écrivain, et qu’appelle-t-on littérature ? Autant de questions qui nous ont poussé à interroger les deux anthologistes le temps d’un grand entretien.

À l’occasion de la célébration des 150 ans de la Commune de Paris, vous faites paraître un passionnant et fort volume, une somme anthologique intitulée La Commune des écrivains dont le sous-titre révèle sans détours l’ambition : « Paris 1871 : vivre et écrire l’insurrection ». On y trouve en effet de Jules Vallès à Victor Hugo en passant par Jenny Marx ou encore Louis Rossel autant de récits d’insurgés que des témoignages d’époque mais aussi bien des textes rétrospectifs signés de Sartre ou Luxemburg sur ce soulèvement révolutionnaire qui laissa une empreinte si vive dans les luttes notamment sociales.
Ma première question voudrait ainsi porter sur la genèse de ce volume même : comment vous en est venue l’idée ? Comment avez-vous procédé pour réunir l’ensemble de ces textes et qu’est-ce qui a primé pour vous pour en organiser la présentation ?

L’initiative du volume revient à la maison d’édition, Gallimard, et plus particulièrement à Blanche Cerquiligni, qui dirige la collection « Folio classique ». Cette collection avait déjà fait paraître un volume sur Waterloo, un autre sur la Grande Guerre : cette veine d’anthologie examinant le rôle des textes dans l’événement historique, souvent à l’occasion d’un anniversaire ou d’une commémoration, ne débute pas avec La Commune des écrivains.

Ce qui nous a donné envie de répondre à cette proposition en revanche tient à deux ordres de raisons. Le premier est d’ordre scientifique : depuis 2013, nous menons au sein d’un séminaire de jeunes chercheurs à l’ENS, le SLAC, des réflexions autour d’une approche matérialiste de la littérature, c’est-à-dire un travail pour la débarrasser d’une forme d’idéalisation abstraite de la « Littérature » et pour replacer les textes dans leur contexte de production, de réception, leurs déterminismes sociaux, leurs enjeux éditoriaux etc. Le second ordre de raisons est d’ordre plus personnel : une réflexion sur les médias, la question de qui a droit à la parole ou pas, s’est posée avec acuité dans les mouvements sociaux ces dernières années. On a assisté à des contestations sociales (le 1er mai 2019, les Gilets jaunes, la bataille pour les retraites…) qui donnaient lieu à des affrontements violents, lesquels étaient uniquement rapportés et commentés par des voix « autorisées », pas toujours malveillantes, mais en tout cas extérieures aux mouvements. Cela soulevait la question du point de vue exprimé dans les conflits sociaux, du rapport entre le mouvement social et les médias, et notamment du rapport des mouvements aux textes, qu’il s’agisse de slogans, de chansons, de reportage, ou de parole médiatique et éditoriale.

Pour réunir ces textes, nous avons donc cherché à esquisser l’étendue et la variété de ces usages de l’écrit. Cela supposait d’inclure de grands tubes, comme « le Temps des cerises » de Clément ou  de Marx, et quelques raretés. Ce grand écart typique de l’anthologie se doublait du désir de rassembler partisans et contempteurs de la Commune ; car dès qu’on lit, on s’aperçoit que les positions sont bien plus nuancées qu’elles ne le sont de part et d’autre d’une barricade : Marx se montre d’abord sceptique, Lissagaray n’a pas de mot assez durs contre la désorganisation du mouvement, et on aperçoit chez Edmond de Goncourt, inquiet pour le bombardement de sa maison bourgeoise d’Auteuil, quelques éclairs d’empathie pour les insurgés ou une pointe de critique des positions sociales établies…

Si vous soulignez l’indéniable ampleur historique de la Commune dans l’imaginaire collectif, vous vous interrogez cependant d’emblée sur la manière dont cette insurrection a pu faire événement dans la littérature et de quelle nature serait la révolution littéraire que ladite insurrection aurait pu induire. Ce qui frappe, selon vous, c’est en premier lieu un évident paradoxe : les textes se signalent par leur relatif classicisme littéraire. De fait, là où les Communards entendaient ébranler les fondements de la société, rien de tel ne se produit dans les récits qu’ils produisent de l’événement. Au contraire, ils paraissent étonnamment classiques dans leurs narrations.
Comment l’expliquer selon vous ? S’agit-il pour ces écrivains de proposer finalement une réappropriation totale des moyens de production du récit, et cela afin de proposer un contre-récit de la révolution avec les outils narratifs de la domination ? S’agissait-il ainsi pour ces écrivains, par la facture classique de nombre de témoignages, de ne pas s’adresser uniquement aux classes populaires mais aussi de démontrer aux classes dominantes qu’elles pouvaient aussi s’inscrire historiquement dans une lignée, une tradition ?

Le paradoxe que vous soulevez a en effet souvent été mis en lumière par les chercheurs qui se sont intéressés aux rapports de la littérature et de la Commune. On a tendance à voir l’histoire littéraire au prisme d’une conception romantique, celle de Victor Hugo lui-même en réalité, qui associe avant-garde politique et avant-garde artistique. Le romantisme a été, ou voulu être, « le libéralisme en littérature » en 1830 (la formule est de Hugo) ; puis il y a eu, à la fin du XIXe siècle, un compagnonnage de route entre symbolisme et anarchisme ; puis les surréalistes ont été proches, voire membres, du Parti communiste à partir du milieu des années 20, etc. On est habitués à ce genre d’associations. Or de ce point de vue, la Commune ne donne pas vraiment lieu à des tentatives littéraires originales, à quelques brillantes exceptions près, dont il faudrait revaloriser l’apport dans les lettres : Jules Vallès, bien sûr, qui explore la voie d’un art romanesque polyphonique et fragmentaire, et pas seulement dans L’Insurgé, son roman qui raconte la Commune) ; Louise Michel, dont Claude Rétat démontre dans la préface à la récente réédition Folio des Mémoires combien elle a dû lutter contre ses éditeurs successifs pour imposer un style direct, plein de ruptures, loin du rocambolesque dans lequel on voulait couler sa prose ; ou bien, moins connu, Eugène Vermersch et toute la rédaction du Père Duchêne, journal qui paraît pendant l’insurrection et qui mériterait d’être redécouvert d’un point de vue littéraire.

Mais dans l’ensemble, en effet les auteurs communards semblent peu soucieux d’innovations formelles : ils s’en méfient, voire se méfient de la « littérature » elle-même, accusée de travestir la réalité dont il faut témoigner. Voyez à ce propos ce que dit Lucien Descaves en préface au texte de Victorine Brocher, Souvenirs d’une morte-vivante, dont nous publions un extrait ! Il va jusqu’à écrire, pour faire l’éloge de Brocher, qu » »un modique vocabulaire et des rudiments de syntaxe suffisent à quiconque n’a pas l’intention de mentir ou d’épater »… En général, les auteurs concernés semblent soucieux de placer sagement leurs pas dans ceux de leurs prédécesseurs. Les écrivains en question utilisent au fond les outils littéraires qu’ils ont à leur disposition, ceux qu’ils héritent de leur formation scolaire ou militante et de la lecture du panthéon littéraire français. Beaucoup d’entre eux ont d’ailleurs une activité d’écrivain bien avant la Commune. Mais dans beaucoup de cas, c’est aussi, certainement, une lutte de légitimité qui se joue. Écrire comme Victor Hugo, sacrifier aux codes de la narration épique, etc., c’est montrer qu’on a des lettres, et que l’on n’est pas ces sauvages incultes auxquelles la propagande versaillaise a souvent essayé de réduire les communards. Regardez l’exemple de Gustave Courbet – qui est un peintre, non un écrivain, mais il s’agit tout de même d’un cas éclairant : il concentre sur sa personne une bonne partie de la haine des auteurs réactionnaires, qui lui reprochent en gros d’être un barbare, un sauvage, et de peindre des saletés. Dans ces conditions, il est compréhensible que ce soit un enjeu politique que de rechercher une forme de dignité littéraire.

Il est certain, en tout cas, que la Commune a eu à cœur de s’inscrire dans des « lignées ». Son projet politique ne consistait certainement pas à faire purement et simplement « table rase » du passé, mais aussi à poursuivre l’œuvre des révolutions échues, à commencer par la Grande, celle de 1789 et de 1793 – en témoignent les termes même de « Commune » ou de « Comité de salut public » ; Courbet, opposé à la création dudit comité, reprochait même à ses collègues de vouloir plagier 93. Assez naturellement, les écrits des communards convoquent toute une mémoire politique, mais aussi littéraire : le Père Duchêne de Vermersch par exemple, qui se veut l’héritier direct du journal tenu par Jacques Hébert de 1789 à 1794.

Votre anthologie cherche sans attendre à montrer le caractère pluriel des formes de prises de parole de l’insurrection littéraire. Loin de vous limiter à des récits ou encore des témoignages, vous montrez que la Commune, si elle se fait classique dans sa narration, opère, à la vérité, une extension du domaine de la littérature. C’est à une véritable démocratisation du sens à laquelle on assiste car accèdent à la reconnaissance des genres dits mineurs comme la chanson et l’écriture de presse, dans l’essor de ce que Rancière a pu nommer un nouveau partage du sensible au sein du régime esthétique des arts.
S’agissait-il ainsi pour vous, par votre anthologie, dans l’amplitude de la définition que vous donnez à la littérature, de proposer, en premier lieu, une réhabilitation de ce qui a pu être minoré dans l’histoire de la littérature ? Diriez-vous que l’extension démocratique de la littérature constitue encore pour nous un des héritages de la Commune ? Inclure chanson et presse à égalité avec Rimbaud et Flaubert, était-ce pour vous le geste politique de votre anthologie ? Enfin, pourquoi avoir écarté des romans feuilletons très populaires comme La Porteuse de pain de Xavier de Montépin qui pourtant évoquent la Commune ? 

Mille romans évoquent la Commune en arrière-plan, comme La Porteuse de pain ! Nous n’en aurions pas vu le bout si nous les avions tous représentés. Il fallait donc se concentrer sur les écrits qui se fixent pour mission d’élucider l’événement, en écartant ceux qui l’emploient comme décor statique. Vous avez raison de décrire notre geste comme à la fois politique et littéraire. En tant qu’anthologistes, publiant dans une collection littéraire (« Folio Classique »), nous ne pouvons nous dérober à notre responsabilité : de fait, nous sommes aussi, à notre modeste niveau, une instance de légitimation, de consécration littéraire. C’est un geste assumé que de donner une visibilité, voire une dignité, à ces formes d’écriture dans lesquelles s’est déposée la mémoire communarde, ou, avant cela, avec lesquelles les communardes et les communards ont lutté, dans Paris insurgé, au printemps 1871. La chanson et l’écriture de presse, en effet, sont des productions qui font immédiatement signe vers le collectif, donc qui ont, en un sens, une vertu démocratique : une chanson est faite pour être reprise par des milliers de bouches, une feuille de presse pour passer de main en main.

Y aurait-il quelque chose comme une « extension démocratique de la littérature » qui serait un héritage de la Commune ? Depuis cent cinquante ans, et bien plus tôt d’ailleurs dans l’histoire littéraire, les luttes symboliques visant à établir ici ou là les frontières de la littérature n’ont pas cessé ; mais aujourd’hui, ce que l’on met spontanément derrière le mot « littérature » – et notamment dans ces lieux de légitimation que sont l’école ou l’université – reste centré autour des grands auteurs et des grands genres. Or les auteurs que nous présentons se montrent conscients précisément de ce problème : leurs productions écrites portent la trace de cette mise en cause des hiérarchies dans la République des lettres. Lorsque le Père Duchêne multiplie les « foutre » et les « bougres », il sait qu’il exaspère la bourgeoisie. Lorsqu’une ambulancière comme Alix Payen prend le temps, entre deux bombes, de témoigner par écrit de l’utopie d’égalité des sexes qu’elle vit au sein d’un bataillon international et polyglotte, elle se saisit d’une mission de transmission, de témoignage, habituellement accaparée par des mémorialistes ou des publicistes d’une autre classe.

Mais de toute façon, il est difficile d’échapper complètement à une définition circulaire de la littérature, en vertu de laquelle est littérature ce qui est considéré comme tel à une époque donnée, par des instances de légitimation données… Nous en prenons acte. Pour en revenir à notre anthologie, nous n’allons pas prétendre, par exemple, que La Guerre civile en France de Marx soit une œuvre littéraire : elle n’a été ni pensée, ni produite, ni reçue comme telle… En revanche, nous essayons de montrer qu’un tel texte peut être abordé avec les outils de la poétique, de la rhétorique, etc. (pas seulement avec un regard d’historien du mouvement ouvrier, donc), et que, ainsi pris, ce texte résonne avec toute une constellation d’autres textes, « littéraires » ou non, aux statuts différents. Disons qu’il s’agit moins pour nous d’étendre les frontières de la littérature que de neutraliser la question, souvent oiseuse, de savoir si un texte est ou n’est pas littérature.

Si votre anthologie pose la question de la définition même de ce qu’il faut entendre par littérature, elle ouvre aussi une autre question, celle de ce que l’on considère comme un Grand écrivain. Vous avez décidé de ne pas limiter le recueil des textes à ceux que l’on considère de nos jours ou alors comme de Grands écrivains car, dites-vous, leurs réactions étaient « unanimement réactionnaires ». Vous mettez ainsi en avant le Capitaine Briot, Victorine Brocher ou encore Élémir Bourges. Est-ce une forme de reconnaissance a posteriori et d’incidente légitimation de ces acteurs de l’histoire et de ces minores ?
Plus largement, est-ce que devant l’insurrection et le soulèvement révolutionnaire, le Grand écrivain, qui est toujours le Grand notable de la littérature, n’adopte-t-il pas toujours une posture réactionnaire ? Je pense notamment aux récents propos de Pierre Nora qui, avec violence et venant présenter son récit autobiographique, a rejeté la célébration de la Commune pour lui préférer celle de Napoléon. Enfin, en quoi précisément l’empathie pour la Commune ou en tout cas l’attention qui peut lui être portée permet non seulement de tracer une ligne politique de partage entre certains écrivains mais aussi de nuancer la vision que nous pouvons avoir de certains de ces écrivains ?

Effectivement, nous nous défions d’une approche qui serait centrée uniquement sur la figure du « Grand Écrivain ». Nous avons donc joué d’une manière plus provocante qu’il ne pouvait d’abord y paraître avec le titre « La Commune des écrivains » : sur les tables de librairie, la couverture laissera attendre Hugo, Zola, Sand, et tous les auteurs du canon.  Cela ne veut d’ailleurs pas dire que nous considérons Briot, Brocher ou Bourges comme de grands écrivains en attente de reconnaissance, et que nous voudrions les faire reconnaître comme des auteurs aussi novateurs que Flaubert ou Rimbaud ; cela signifie simplement que les auteurs-phares, les écrivains-stars, n’épuisent pas le tout de la production littéraire d’une époque, et que l’on a une vue plus complète, plus correcte, plus fine, si on fait résonner les textes des vedettes avec ceux des minores. « Reconnaissance » et « légitimation », oui, mais pas forcément au nom d’un critère qui serait celui de la « qualité » littéraire, critère fuyant et subjectif s’il en est. Bien sûr, nous croyons que plusieurs des textes que nous avons reproduits, voire exhumés, sont bel et bien susceptibles de plaire au lecteur comme ils nous ont plu, de susciter une forme de curiosité et d’intérêt esthétique. Mais la démarche ne consiste pas à proposer un canon ou un panthéon alternatif, plus « démocratique », non plus qu’elle ne consiste à enrôler à toute force tous les textes dans la catégorie de « littérature ».

Nous avons souhaité néanmoins accorder leur juste place à une catégorie de textes minorée contre tout sens commun, celle des textes écrits par des femmes. Louise Michel semble en effet si célèbre que sa figure tend à occulter ses consœurs de lutte et de plume. Nous avons donc cherché à souligner les contributions essentielles d’Elisabeth Dmitrieff, d’André Léo ou de Louise Colet. Il fallait aussi mettre en valeur des témoignages comme ceux d’Alix Payen, récemment mis au jour par le travail excellent de Michèle Audin, ce qui impliquait de réhabiliter les genres de l’écriture privée, comme le journal ou la lettre. Par quelque biais qu’on l’aborde, la question de la légitimité littéraire ramène toujours à la place des femmes, ce dont elles se montrent bien conscientes. Finalement, la question du « Grand écrivain » a bien des ressemblances avec celle du « Grand homme »…

Ma dernière question voudrait porter sur l’importance de Victor Hugo, aussi bien politiquement que littérairement. Vous en soulignez d’emblée le rôle : pouvez-vous nous dire quel est-il précisément ? Diriez-vous que la Commune de Paris est aussi un rêve romantique, de celui qui, notamment, ne manquait pas de frapper Rimbaud, lui qui, dans l’une de ses Lettres du Voyant, évoquait la Commune comme « la Bataille de Paris » ?

« Rêve romantique » : l’expression est intéressante, y compris dans ses ambiguïtés. L’idée que les romantiques seraient des rêveurs, des phraseurs, des idéalistes, inaptes à l’action politique, est un lieu commun de la critique antiromantique. C’est un reproche qui est fréquemment adressé à Lamartine ou à Hugo, par exemple. Et le texte de Jules Claretie que nous reproduisons dans notre anthologie est intéressant à cet égard : en s’en prenant au communard et écrivain Félix Pyat, il attaque en fait toute une conception romantique qui valide l’intervention politique de l’écrivain au nom de son statut d’écrivain (et ici, la silhouette de Victor Hugo se profile en arrière-plan). Du reste on ne peut pas dire que la Commune ait complètement conjuré le risque du bavardage grandiloquent et inefficace (c’est un grief que lui adressent Lissagaray ou Jean-Baptiste Clément, par exemple), tourné vers les symboles (la chute de la colonne Vendôme…) davantage que vers l’action. Mais au-delà de toutes les reconstructions idéologiques plus ou moins malveillantes, c’est aller un peu vite en besogne que de mettre tout cela sur le dos du « romantisme ».

De manière plus positive, il y a de toute façon quelque chose de « romantique » dans les idéologies révolutionnaires du XIXe siècle. Le romantisme – pour le dire vite, et nécessairement trop vite – est fasciné par la Révolution française, par sa dimension eschatologique et messianique, par la manière dont elle bouleverse l’ordre social, etc. ; et pendant tout le XIXe siècle, il y a des affinités certaines entre les différentes idéologies révolutionnaires et le romantisme. Concrètement, les écrivains communards récupèrent pour leur compte un certain nombre de tropes esthétiques et idéologiques qui viennent tout droit de la littérature romantique. Par exemple, l’idée chère à Vallès d’un Paris « bivouac de la révolution » (Vallès écrit « bivac », selon l’ancienne forme du mot) a des origines chez des poètes comme Vigny, Hugo lui-même, ou, moins connu, Auguste Barbier… Il y a à l’évidence un mythe romantique de Paris, comme il y a un mythe romantique du peuple (hérité de Hugo, Michelet, etc.), qui travaille les imaginaires communards.

Quant à Hugo, il est évidemment l’un des principaux noms du romantisme. Grandi par ses combats républicains, s’étant lui-même battu sur les barricades lors du coup d’État de Bonaparte en 1851, auréolé par son exil durant tout le Second Empire, il représente un romantisme de gauche forcément séduisant pour les hommes et les femmes de la Commune. Son histoire personnelle se mêle intimement à l’éclosion de la Troisième République, ce qu’il a fort bien mis en scène par la suite : rentré en France dès la chute de Napoléon III, il finance les canons de Paris par la vente des premières éditions françaises des Châtiments avant d’être élu député en février 1871 ; le 18 mars, toute la société littéraire parisienne se rassemble pour enterrer son fils Charles, mort le 13, et le voit meurtri d’une blessure qui ne peut que faire écho à la sécession de Paris…

Dans la littérature communarde, il est présent partout : pendant l’insurrection, un auteur anonyme (peut-être Villiers de l’Isle-Adam) signe « Marius », du nom d’un personnage des Misérables, ses articles dans Le Tribun du peuple ; Louise Michel, sa correspondante, lui voue un culte, les journaux impriment ses poèmes ; plus tard, Lissagaray met un vers de lui en épigraphe d’un chapitre de son Histoire de la Commune de 1871, quand il n’imite pas son style épique… Certains, sans forcément le citer, l’utilisent comme un intertexte évident, fût-ce pour le contourner sur sa gauche : c’est le cas d’Eugène Vermersch, dans son poème Les Incendiaires, si hugolien dans sa forme et dans son ton jusqu’à sa dernière section où il appelle – contre Hugo – à l’exécution des tyrans ! Ce qui est étonnant dans cette affaire, c’est que Hugo lui-même n’était pas pour la Commune : nous reproduisons un texte célèbre de lui où il définit la Commune comme « une bonne chose mal faite ». Hugo, bien qu’il ait pris parti contre la répression des communards, n’a jamais soutenu ni approuvé l’insurrection en tant que telle. En un sens, cela ne rend que plus extraordinaire la manière dont il informe le style, les thèmes, la pensée des écrivains communards. Et les anticommunards, eux, valident bien cette quasi-annexion de Hugo par la Commune quand ils enveloppent d’un même mépris et dans un même mouvement, à l’instar de Louis Veuillot, l’insurrection parisienne et l’auteur des Châtiments.

La Commune des écrivains. Paris 1871 : vivre et écrire l’insurrection, édition d’Alice de Charentenay et Jordy Brahamcha-Marin, Folio Classique, mars 2021, 800 p., 10 € 90