Blackmail : « Il y a un refoulé de la pop française: c’est le/la politique » (Une hallucination française)

Blackmail © Thomas Lemoine

Disons-le sans détours : Une Hallucination française de Blackmail qui sort le 22 février est un grand disque, sans doute l’un des plus remarquables de ces dernières années. En 10 titres, d’une rare noirceur synthétique, le groupe formé par Sylvain Levene, Stéphane Bodin et François Marché change la donne : une grande et ample narration traverse l’album, comme un récit fragmenté sur les soulèvements politiques du contemporain. Entre Simon Johannin et Antoine Wauters, leur disque, aussi littéraire que musical, les installe comme une manière de Comité Invisible de la pop. Inutile de vous dire que Diacritik ne pouvait manquer d’aller à la rencontre du trio électronique le temps d’un grand entretien où ils ont choisi de répondre d’une seule voix.

Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre puissant nouvel album, Une hallucination française. Dans quelles circonstances est-il précisément né ? Existe-t-il un événement en particulier ou une rencontre musicale qui en a marqué la naissance ? S’agissait-il pour vous, après un premier album entièrement en anglais, le sombre Bones, de poursuivre votre exploration de la pop française déjà engagée dans votre deuxième album Dur au mal ?  

On avait, tous les trois, l’impression de ne pas être allé au bout d’un truc. D’avoir un peu botté en touche sur la langue française notamment, en jouant parfois la carte de la facilité avec du yaourt anglo-rock sur Bones et de s’être trop vite satisfait, avec le recul, de texte courts posés sur des gimmicks répétitifs sur Dur au Mal. On avait envie de dépasser ces deux constats, de voir ce que ça donnerait si l’on essayait de répondre à quelques questions de cet ordre. Et nous avions aussi l’envie de coller au maximum à ce qu’on est, d’en profiter pour comprendre un peu mieux notre relation avec un certain héritage français, musical et culturel par certains aspects, en le confrontant à nos influences plus anglo-saxonnes. C’était une question de curiosité. Tout cela est évidemment dénué de relents chauvins, simplement c’était peut-être le moment de faire rentrer Bernard Lavilliers dans le studio et de voir ce qu’il avait à dire à Underground Resistance. À partir de cette volonté, il est difficile d’identifier un événement ou un moment particulier qui déclenche la réalisation de ce disque. Il s’agissait simplement d’être à l’écoute.

Comment vous est venu le titre, Une hallucination française ?

Une hallucination française c’est le titre qui s’imposait, pour plusieurs raisons. D’abord parce que la période est simplement hallucinante, et hallucinée. L’hallucination, pour faire simple, c’est en quelque sorte ce que l’on peut ressentir chaque jour face au réel. C’est un terme qui ponctue nos échanges, nos descriptions du réel, un mot qui  est paradoxalement devenu une forme de rapport continu à ce qui nous entoure, tout comme, finalement, l’état d’exception est devenu la règle. L’hallucination comme stade supérieur du spectacle constituerait peut-être d’ailleurs un bon concept post-situationniste, l’hallucination entendue comme moment post-spectaculaire. C’est une idée à creuser. Mais le fait est qu’on hallucine chaque jour. C’était le point de départ.

Ce qui frappe immédiatement à l’écoute d’Une hallucination française, c’est la profonde unité, tout d’abord, musicale qui tient l’album de bout en bout. Chaque chanson est élaborée selon la même structure : une production totalement synthétique, qui ne peut faire manquer de penser à DAF et à Suicide. Mais si on retrouve la noirceur synthétique d’un de vos précédents titres comme Ol’Shitty Music, cette fois on a le sentiment que vous cherchez à déconstruire le dancefloor, un peu comme Mirwais disait user des synthés pour reprendre les outils du funk mais pour faire le contraire du funk. Est-ce dans cet esprit que vous avez mobilisé les synthés dans cet album, comme si les dancefloors étaient désormais en ruines, et qu’il ne restait que des carcasses de boîtes à rythmes ? Est-ce que la « dissonance » que vous chantez dans le titre qui donne son nom à l’album est la clef poétique d’un album « cartouché au Ricard » ? Est-ce qu’enfin les synthés s’imposent naturellement à vous ?

La dissonance c’est la justesse des musiciens autodidactes qui essaient de faire en sorte que leur musique ne sonne pas comme quelque chose de déjà entendu. Et une bonne cartouche au Ricard ça peut aider à se perdre, à sortir des sentiers battus de la musique à déambuler et tomber sur de jolies harmonies précisément dissonantes qu’on n’aurait jamais trouvées en empruntant un chemin classique. La dissonance c’est aussi un autre mot pour dire l’hallucination, finalement. Il y a un truc qui ne tourne pas rond, c’est instable. Sans être totalement perceptibles, il y a des choses qui bougent, des mouvements parfois infimes (mais de moins en moins).

Aussi, en quelque sorte, comme autant de signes ou de symptômes de cette perception hallucinatoire, reviennent dans les conversations les plus banales des affirmations comme « ça bascule » et « ça a basculé ». Tout devient bizarre, d’une inquiétante étrangeté, comme dirait l’autre. C’est frappant. Comme une Marseillaise qui déraille et qui se prend un mur, ce que l’on a précisément essayé de faire dans le titre « Une hallucination française ».

Les synthés sont les instruments parfaits pour dire ces hallucinations, ils sont déjà en eux-mêmes suffisamment étranges pour nous amener sur ces chemins. Ce sont de parfaits compagnons dans la réalisation de nos albums parce que ce sont des instruments qui amènent autant que nous dans la fabrication des morceaux. Ils ont leur propre histoire également. C’était un choix sur ce nouvel album d’utiliser moins de synthétiseurs analogiques avec beaucoup de grain, qui donnaient cette esthétique assez rock à nos albums précédents, et d’avoir ici plutôt des synthétiseurs à synthèse digitale qui s’inscrivent dans des sonorités beaucoup plus froides et lisses. Ces machines nous permettaient d’en finir avec la rugosité rock précédemment explorée.

En ce qui concerne la citation de Mirwais, elle nous convient parfaitement. Peut être un ADN imbibé de post-punk que nous avons en commun lui et nous. On l’avait rencontré au début des années 2000, il venait juste de faire son premier album pour Madonna, on était allé manger des sushis. Je me souviens de cette phrase qu’il nous avait dite : «  il n’y a rien de pire pour un musicien que d’avoir joué dans un groupe culte ». Il avait l’air d’en avoir gros sur la patate avec Taxi Girl.

Si Une hallucination française se caractérise par sa puissante unité musicale, l’album se marque également par une profonde unité narrative. Un véritable fil romanesque se dévide de chanson en chanson, d’Une production américaine, le premier titre, jusqu’à On se croirait dans un film, le dernier titre, en passant par J’envisage. C’est un grand récit de notre temps que vous livrez, comme si vous racontiez combien, en fait, notre société a comme fait naufrage.
Diriez-vous ainsi que votre album se donne comme une vaste narration, une manière de roman musical qu’appuie le caractère non-chanté des chansons même ? On vous sent ici profondément influencé par la littérature contemporaine, comme une manière de pop littéraire qui prendrait sa source et ses influences chez des romanciers comme Antoine Volodine ou Simon Johannin ? Quels auteurs ont influencé vos récits post-apocalytiques dans lesquels, comme vous le chantez si justement dans Tout s’inverse, « ce qui ne devait pas avoir lieu a déjà commencé » ?

Oui, c’est exactement ça. L’idée était de partir d’un texte, d’une fiction, pour en faire un disque. Au départ, on se demandait même s’il fallait de la musique, si le texte seul n’était pas suffisant. On a même pensé faire un disque histoire avec un livre d’images et un son de clochette qui donne le signal pour tourner la page, un peu comme les livres-disques qu’on avait lorsqu’on était enfant. Un genre de «  Le Petit Ménestrel »  légèrement plus tordu. Et puis les sessions au studio ont commencées à voir arriver des instrumentaux qui pouvaient coller avec l’ambiance qu’on recherchait. On a commencé à couper le texte pour le faire coïncider avec ces instrus plus courts. Certains textes ont été essayés sur deux ou trois instrumentaux différents avant de trouver leurs versions définitives. L’aspect spoken-word initial subsiste encore largement à la fin.

L’ensemble des textes est sous influence, elles sont nombreuses, disparates. Il y a de nombreuses références, plus ou moins cachées qui parcourent l’ensemble, cela va du clin d’œil à la citation voilée, en passant par l’emprunt pur et simple. L’époque est pleine de ressources, il n’y aura bien évidemment pas de retour à la normale. En ce sens, ce qui n’arrivera jamais a bel et bien déjà commencé. Les auteurs que tu cites sont importants, pas forcément à mettre en rapport avec le disque en lui-même, mais force est de constater que ses problématiques et interrogations sont devenues quasi-mainstream.

Le titre «  une production américaine »  est le dernier titre enregistré, c’est celui qui a été le plus simple à réaliser. Jusqu’au dernier moment, il était d’ailleurs envisagé comme une conclusion du disque, le dernier titre de l’album. Ce n’est qu’à la toute fin, quasiment la veille d’envoyer le disque en fabrication qu’il a été placé en ouverture.  C’était un disque assez difficile à réaliser, l’ensemble a du s’étaler sur environ deux ans. Difficile car il fallait être raccord avec la vibration ambiante qu’on sentait, vibration qui n’était vraiment pas cool tout en étant dans un processus de création d’un objet culturel de divertissement. Il fallait également que cela reste de la pop musique. Tenir les deux bouts. Si on avait simplement laissé sortir notre état d’esprit de l’époque, tel quel, sans cette réflexion, on aurait eu sur le disque deux heures de beuveries, d’insultes et de hurlements. Assez jubilatoire à faire, mais pas très intéressant à partager avec les gens.

Blackmail © Thomas Lemoine

Littéraire par les images très fortes qu’elles suscitent, vos chansons n’en demeurent pas moins et peut-être surtout politiques. Si, dans un titre comme « Infrastructure », vous êtes à l’évidence portés par la théorie marxiste, le reste de l’album paraît plutôt influencé par les textes du Comité invisible tant un devenir révolutionnaire emporte vos paroles, celles qui, notamment, décrivent une France en proie à des luttes sociales, et qu’il s’agit de refonder. Diriez-vous ainsi que votre album est politique ? Peut-on le lire comme un album qui tire le bilan provisoire d’un mouvement comme les Gilets Jaunes ? Plus largement, Blackmail, c’est le Comité invisible de la Pop ?

Infrastructure pose une question assez simple : finalement, qui écoute encore de la pop un peu exigeante en français ? Qui écoute encore ce qui se fait aujourd’hui ? Et d’y apporter une réponse : pas grand monde. Pas grand monde car, peut-être ne dit-elle finalement pas grand chose. C’est un constat méchant sans doute, peut-être injuste, mais pas dénué de vérité me semble-t-il. À partir de là, il fallait bien essayer de faire quelque chose qui nous corresponde. Je ne sais pas si on a réussi à cerner ce qui nous entoure, mais on aura au moins essayé. Certains textes sont des échos des journées d’émeutes des dernières années, très clairement, disons depuis 2016. Ce n’est pas tous les jours qu’on voit un truc pareil. Malgré tout, il semblerait que ce soit une forme d’expression promise à un bel avenir. Ces évènements divers ne pouvaient qu’entrer en résonance avec les textes du Comité Invisible, entre autres.

Pour autant, concernant l’album, il ne s’agissait effectivement pas de réaliser un disque à thèse, comme il existe des films à thèse, mais de se servir de la fiction comme support, de prendre le réel et de le tordre légèrement, finalement assez peu, pour parler de deux ou trois choses qui ont pu nous affecter ces dernières années. Ou plutôt, ce sont ces « évènements affectant » qui se sont peu à peu glisser dans la fiction.

Le premier écueil à éviter était bien entendu celui de la « fiction de gauche », comme au cinéma. Comme dit plus haut, le point de départ était le texte d’une petite nouvelle, écrite avant 2018, qui s’est progressivement disloquée et retrouvée, lue sur de la musique davantage que chantée. À côté de ces « titres fictions », ou petits bouts d’une histoire, cohabitent des chansons, avec des textes autonomes qui s’insèrent facilement dans l’ensemble fictionnel (J’envisage, Infrastructure, Une hallucination française).

Il y a un refoulé de la pop française, c’est le/la politique, à part chez certains ou ça affleure de telle manière que ça en devient criant, et c’est parfois très bien. Alors que l’on vit une époque marquée par des bouleversements déjà commencée et à venir, la politique, même dans une acception du terme très light, suggérée, est la grande absente de ce paysage, le plus souvent hors-champ. Non pas qu’il soit indispensable d’être directement politique, mais le constat d’une pop française inepte, qui n’a rien à dire, pourrait s’imposer de lui-même. A qui parlent donc ces chansons ? Qui écoute ces chansons ? Dans quelles circonstances ? Ce sont de vraies questions. C’est cela également que pointe Infrastructure, et ironiquement, l’idée était de répondre à cette question en empilant les outils d’analyse marxistes, d’injecter un peu d’humour dans une chanson d’amour, et de formuler une esquisse de réponse : de dire que ce vide s’explique par la position qu’occupent, dans les rapports de classe, ceux qui produisent ces chansons. Je me moque, mais on peut bien évidemment se moquer d’une chanson comme Infrastructure. Mais pour répondre à ta question, ce disque est-il un album politique ?  Je ne sais pas, cela reste un objet culturel, ancré dans un réel légèrement halluciné.

Enfin ma dernière question voudrait vous demander : de quels groupes vous sentez-vous musicalement ou politiquement proches ? Avec qui partiriez-vous en Guinée-Bissau vous faire refaire les sinus ?

C’est toujours compliqué de citer telle personne ou tel groupe en particulier, on ne s’est même jamais posé la question. Mais une chose est sûre, on partirait volontiers tous les 3 car ça fait assez longtemps qu’on ne s’est pas revu ensemble.

Blackmail, Une hallucination française, YUKU records, février 2021 : vinyl disponible — À écouter ici