Pourquoi lire

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Parfois deux textes, dans un collectif, valent à eux seuls impératifs de lecture. Ici, indéniablement, ceux d’Annie Ernaux et de Joëlle Zask, qui ouvrent et ferment un recueil centré sur la magie et le miracle toujours renouvelé de la lecture, du plaisir du texte. Et ils sont treize à dire Pourquoi lire, dans une forme de manifeste situant la lecture aujourd’hui, entre intime et théorie.

Le livre a d’abord existé en allemand, chez Suhrkamp Verlag (2020), 24 auteurs se demandant Warum lesen, à l’occasion des 70 ans de la maison. La version qu’en propose Premier Parallèle n’est pas seulement une traduction mais bien une forme de relecture, puisqu’aux auteurs présents dans le volume allemand ici retenus sont venus s’adjoindre des écrivains publiés par la jeune et dynamique maison d’édition française qui fête cette année ses cinq années d’existence : Philippe Garnier, Frédéric Joly et Joëlle Zask. Mais le principe reste le même : une polyphonie, l’approche diffractée de romanciers, philosophes et sociologues pour tenter de cerner la lecture, cette activité qui engage « la totalité de l’être » (Annie Ernaux). Les livres que nous lisons, ceux que nous possédons, nos bibliothèques sont un portrait en creux de chacun.e d’entre nous. Mais ils signent aussi notre rapport intime au savoir, à la vie et ils peuvent être un « gouffre ». C’est ce qu’écrit Annie Ernaux dans le texte magnifique qui ouvre le recueil, elle dit « une blessure réciproque » entre son père et elle, « le gouffre entre tout ce que la lecture a signifié, continue de signifier pour moi, et l’insignifiance, voire la nullité de celle-ci dans d’autres vies ». Ernaux dit la lecture comme ethos, comme refuge, comme « avance sur la vie », comme tension entre liens et ruptures, lecture de soi et en soi, liberté et, pour elle, écriture : « je me demande si la finalité profonde, ou le ressort, de mon écriture n’est pas d’être lue par ceux qui, d’habitude ne lisent pas ».

Chacun des textes poursuit la quête d’une hypothétique définition de cette activité centrale et insaisissable : la bibliothèque comme « égarement immobile » pour Philippe Garnier dans une époque gavée de récits (storytelling politique comme publicitaire, story des réseaux sociaux), jusque sur le web — « si, au temps t, on procédait à une immense capture d’écran planétaire, plusieurs milliers de vies ne suffiraient pas à en déchiffrer le contenu ». Contre cet infini borné (puisque ce que nous pensons découvrir est gouverné par des algorithmes), demeure le livre comme « immobilité active ».

Chaque auteur s’approprie la question initiale : « pourquoi ne pas lire », pour Habermas, « lire trois fois » pour Eva Illouz — revenant sur ce que lire modèle de nos vies, de nos scenarii fantasmatiques, de nos désirs — il fut une époque où « tout ce qu’on lisait allait directement dans le sang » (Katja Petrowskaja). Frédéric Joly confie que chacune de ses grandes lectures est associée à une saison et à une lumière ; Nicolas Mahler propose une bande dessinée pour dire sa passion de cette forme ; Hartmut Rosa raconte ne pouvoir se lever le matin ou s’endormir sans lire quelques pages, « expérience d’une modulation continuelle de <s>on rapport au monde », avec cette seule lettre séparant d’ailleurs en allemand leben (vivre) de lesen (lire). En écho la mise en garde de Clemens J. Setz, ne lire que « s’il y a encore des hommes autour de nous. Car les hommes, même si le lien qui nous relie à eux est ténu, adoucissent la fiction » qui « en sait trop (…) sur toi comme sur moi ». De pages en pages, des livres fétiches partagés, des références commentées, des réflexions ancrées dans l’époque comme dans l’histoire du livre pour dessiner la mosaïque de nos lectures plurielles.

Le texte qui ne semble fermer le volume que pour mieux l’ouvrir à l’infini des livres qui nous (re)composent est signé Joëlle Zask et il lui est inspiré par son beau-père, Henri Meschonnic. Il lui donna le conseil de relier le texte à ses marges, enseignement du Talmud : soit dissocier le texte de ses dogmes, commentaires et traductions, faire face à la mosaïque de la page, oser parcourir le labyrinthe de ses blancs, arrêter de lire et méditer. Ainsi chaque livre est-il livre des livres, infini toujours inachevé. « Lire reviendrait ainsi à dégager des marges et à les peupler de pensées », mais pas seulement. Il s’agit, conjointement, de « lire l’écriture » (comprendre son sens, arrêté) et « lire la lecture » ou « convertir l’écriture en lecture », manière de respecter le texte sans le sanctifier : c’est se l’approprier, remplir ses marges de notes, construire son sens, le transmettre. Une manière de lire qui est pour certains, comme Montaigne, une manière d’écrire, avec ses variations sur son propre texte, ses strates et essais, son art des « allongeails ». D’Annie Ernaux en initiale à Joëlle Zask, un même lien, entre lecture et écriture : ne serait-ce pas là le sans pourquoi de la lecture ?

Pourquoi lire, textes réunis et édités par Katharina Raabe & Frank Wegner, et Amélie Petit (pour les contributions de Philippe Garnier, Frédéric Joly et Joëlle Zask), éd. Premier Parallèle, janvier 2021, 240 p., 20 €.
Textes signés Annie Ernaux, Philippe Garnier, Jürgen Habermas, Eva Illouz, Frédéric Joly, Esther Kinsky, Sibylle Lewitscharoff, Nicolas Mahler, Oliver Nachtwey, Katja Petrowskaya, Hartmut Rosa, Clemens J. Setz et Joëlle Zask.