Abram de Swaan : vers la fin du patriarcat ?

Les éditions du Seuil publient, traduit du néerlandais, un ouvrage que signe A. de Swaan, sociologue et professeur émérite de l’université d’Amsterdam. La couverture de cet ouvrage, par ailleurs captivant, est curieusement ambiguë. Sous le nom de l’auteur, figure le titre Contre les femmes et en sous-titre La Montée d’une haine. Ce qui pourrait laisser croire que le Seuil se serait mis à brandir un drapeau antiféministe… De fait, le professeur de Swaan défend la cause des femmes, dès la dédicace chevaleresque de son livre « à <s>on épouse décédée en 2019, Cindy Kerseborn, qui s’est battue pour l’émancipation sur quatre fronts à la fois comme Noire, comme immigrante originaire de l’ancienne colonie néerlandaise du Surinam, comme fille d’ouvrier et, de fait, comme femme : toujours entêtée, ouverte, combative et fidèle. ». Est-il plus bel hommage que celui-là et plus complète inversion de l’antiphrase trompeuse du titre ?

Le livre d’Abram de Swaan se déploie sur trois volets qui couvrent autant de thèmes radicalement abordés en termes d’universalité. Nous aurons droit de prime abord à une analyse du patriarcat (la domination masculine chez Pierre Bourdieu) et de ses conséquences sur les différents âges de la femme. Suit une estimation de la montée des femmes et de leur libération irrésistible depuis près d’un siècle — même si cela ne vaut encore que pour certaines parties du monde et selon certaines formes de gouvernance. L’auteur termine par une évocation de la misogynie propre aujourd’hui à certains clans, partis ou religions ou encore à différentes idéologies. Il sera ainsi question des extrêmes droites actuelles en différents pays ou encore du Djihad islamiste, les unes et l’autre œuvrant dans le ressentiment et dans un esprit de vengeance.

C’est la première de ces trois parties qui est la plus démonstrative en ce qu’elle passe en revue les différents âges de la femme et de ce qui peut menacer les filles dès leur naissance. À noter que cette « revue » n’omet pas le sexe masculin ; ainsi de certains viols ou de certains abus incestueux comme ceux dont parle la presse actuellement. Mais, cela dit, de Swaan évoque essentiellement tous les dangers qui guettent donc tout sujet féminin aux différents âges de sa vie, enfance et jeunesse tout spécialement. Ainsi se développe le procès d’un patriarcat vieux sans doute comme le monde mais inégalement distribué selon les sociétés et selon les époques.

Et l’auteur de commencer par les avortements forcés d’embryons identifiés comme féminins et par les meurtres de bébés filles. Vient pour suivre la mention de toute forme de mutilation génitale à laquelle se voient soumises les pré-pubères (la circoncision des gamins est moins dommageable). Plus tard, la puberté expose de très jeunes filles à des mariages ou pré-mariages précoces, la culture de l’honneur familial voulant que les filles soient mariées tôt pour écarter tout risque d’accident en forme de grossesse non voulue. À un âge plus avancé, un châtiment spécial est réservé à la jeune femme qui ose regarder un homme en public : elle pourra subir par exemple une mutilation au vitriol. De là aussi que les femmes du monde musulman ne sortent que largement couvertes. On en arrive ainsi aux viols qui se multiplient dans des situations de guerre ou bien, plus banalement, dans des sociétés de censure des mœurs. L’auteur terminera ce chapitre par les « crimes d’honneur » qui fonctionnent, dit-il, comme une loi martiale à titre privé.

Dans la deuxième partie de l‘ouvrage, fort de son expérience universitaire, l’auteur célèbre avec joie l’émancipation victorieuse des femmes dans la plupart des rôles sociaux. Par la voie des études, aucune discipline ne résiste à la poussée. Seule la prêtrise demeure fermée aux filles d’Ève — dans le monde catholique tout au moins. Par ailleurs,  les hommes continuent en raison de leur supériorité physique à dominer les disciplines sportives. « C’est pourquoi, dit de Swaan, j’ai fait le pari (…) qu’il ne se passerait pas dix ans, sans qu’une femme surpasse tous les hommes dans au moins une spécialité olympique. » ; dix ans plus tard toutefois, il devait s’avouer perdant. En revanche, les femmes sont de plus en plus présentes dans la course aux positions politiques, même si, bien souvent, des quotas sont nécessaires pour assurer les équilibres entre les deux sexes.

Nous ne reviendrons pas sur l’esprit de misogynie qui règne dans certains pays y compris démocratiques. Des groupes, des sectes entretiennent cet esprit de revanche. Ainsi pendant sa présidence à la tête d’un grand pays, Donald Trump s’est chargé de se faire le champion de cet esprit d’extrême-droite avec une particulière vulgarité. C’est dire aussi combien la lutte pour l’émancipation se poursuit en différents points du globe.

Abram de Swaan, Contre les femmes. La montée d’une haine mondiale, traduction Bertrand Abraham, éditions du Seuil, février 2021, 368 p., 22 €