Maurice Olender, le maître ignorant (Singulier, Pluriel)

Maurice Olender par Olivier Dion

Quelques années après un bel autoportrait, intitulé Un fantôme dans la bibliothèque, voici de nouvelles facettes au portrait kaléidoscopique de Maurice Olender. Dans Singulier pluriel, sont rassemblés plus d’une dizaine d’entretiens donnés entre 2002 et 2017, à la radio ou dans des revues, éclairant tour à tour le chercheur à l’EHESS, l’homme lucide et impliqué politiquement, l’éditeur de la « Librairie du XXIe siècle » et l’amateur d’arts contemporains.

Même si ces entretiens ont pour une part été réécrits, avec un appareil de notes rigoureux et précis, mis en place par Christine Marcandier, il faut donner au sous-titre Conversations toute son intensité, tant le recueil permet de sentir l’appétit de rencontres et de discussions qui anime Maurice Olender : ne pas figer l’échange dans les formes rigides de l’érudition, maintenir le tremblé de la rencontre, garder au propos le vif de la parole.

C’est que le parcours de Maurice Olender est à placer sous le signe d’une méfiance envers les formes instituées du savoir, les protocoles érudits et la force d’intimidation des sciences : ce grand savant, qui a côtoyé Jean-Pierre Vernant ou Pierre Vidal-Naquet, qui a édité Claude Lévi-Strauss ou François Hartog, manifeste une vigilance envers le savoir. Il sait combien les idéologies les plus funestes peuvent se dissimuler dans les écrits académiques, comme il l’a montré dans Race sans histoire : cette vigilance s’accompagne ainsi d’un regard oblique envers les savoirs. Celui qui refusa longtemps le langage, qui fut cliveur de diamants à Anvers, avant de donner régulièrement un séminaire à l’EHESS et de fonder une des collections essentielles pour les sciences humaines maintient une manière d’extériorité aux écritures institutionnalisées du savoir : autodidacte et artisan plus que spécialiste. La parole de la conversation est précisément le cœur battant de cette vigilance, s’énonçant en rupture d’autorité.

C’est aussi le portrait d’un éditeur et d’une collection éditoriale qui se dessine au fil des entretiens : même s’il refuse la position de pouvoir au fondement du travail éditorial, qui amène à choisir, sélectionner, refuser, même s’il se tient à distance de la centralité éditoriale parisienne, en préférant souvent Bruxelles, c’est sans doute l’un des éditeurs les plus curieux et inventif de la fin du XXe siècle et du début du XXIe siècle. C’est que la « Librairie du XXIe siècle » apparaît d’abord comme le résultat d’un maillage amical, d’une succession de rencontres et de fidélités : les livres de la collection sont le plus souvent des demandes ou mieux encore, des invitations. On dit souvent qu’une collection est le portrait par procuration de celui qui la constitue, et la « Librairie » ne fait pas exception : plus qu’une somme hasardeuse de rencontres, elle s’invente au fil des accompagnements, des hantises, des vigilances et des obsessions.

Parmi ces rencontres, il en est une qui a place essentielle, documentée notamment dans les entretiens avec Maxime Decout et Claude Burgelin : la rencontre, brève, avec Perec, qui mourut peu de temps après. Et pourtant, cette rencontre est décisive puisque Maurice Olender va devenir l’éditeur de ses œuvres posthumes, qui sont sans doute parmi les plus productives dans la littérature d’aujourd’hui, de Penser/Classer à L’Infra-ordinaire. Ce Perec-là est en effet un sillon majeur de la production contemporaine par le souci de réajointer les enjeux d’écriture et les réflexions de sciences humaines et sociales : bien des livres de la collection d’Olender se situent précisément à cette lisière des disciplines, en composant à mesure une poétique des savoirs. Et ce braconnage, ce croisement des méthodes, qui invite à considérer l’écriture comme une démarche active de recherche va de pair avec le refus du surplomb du spécialiste, de l’autorité du discours institutionnel. La collection compose moins un croisement interdisciplinaire qu’une pratique indisciplinaire ou indisciplinée pour reprendre le mot de Christine Marcandier dans sa belle introduction. Perec est sans doute ce contemporain capital sous le signe duquel se place le geste d’Olender, à la recherche d’une poétique des savoirs. Ce mot-là, contemporain, est d’ailleurs un fil rouge de cet ensemble de conversations : comment être contemporain ? c’est là la question qu’il relance comme éditeur et comme historien, avec la conviction que le contemporain s’invente entre mémoire et oubli, entre archives et nouveautés, entre fantômes et inventivité. Être de son temps, comme la « Librairie du XXIe siècle » sait si bien l’être, cela ne se peut qu’en soulignant l’hétérogénéité du présent, son rythme feuilleté, sa polychronicité.

C’est une impulsion politique qui se compose en filigrane, non une leçon faite depuis un savoir constitué, mais une invitation à la vigilance : une vigilance envers les savoirs quand leur puissance d’autorité se change en idéologie délétère, quand la prétention à la science fait écran aux idéologies les pires, envers les mots aussi tant ils portent avec eux parfois une puissance mortifère. C’est à cette vigilance que Maurice Olender invite, mais sans surplomb, en sollicitant chacun d’entre nous de la faire vivre de la manière la plus intense.

Maurice Olender, Singulier Pluriel. Conversations, édition et préface de Christine Marcandier, éditions du Seuil, septembre 2020, 236 p., 19 € — Découvrir le sommaire du livre en pdf — Ici un entretien vidéo avec Maurice Olender, dans sa bibliothèque.