Lectures obliques 4

© Julien de Kerviler

« Quand allez-vous m’exécuter ? demanda Breughel.

Kotter allait et venait dans la pièce. Il se baissait pour prendre des cahiers, des carnets, des liasses qu’il visitait en diagonale et qui parlaient toujours de la même chose, du décor sordide, des rumeurs de la pluie, de la chaleur, de l’opéra du Guangdong, des Chinoises inaccessibles, de la mort de Gloria, de la débâcle mentale de Gloria, et aussi de cette monacalité miséreuse de Breughel, de cette quête de la déchéance que Breughel accomplissait ici, étranger à tout, au lieu de retourner en Europe pour y mourir dans sa culture et dans sa langue. Un choix qui pouvait s’expliquer seulement par une tendance maladive au mépris de soi et au meurtre de soi.

Ou par le fait que Breughel conservait des attaches à Macau, sentimentales et physiques.

Parmi les écrits qui captaient l’attention de Kotter, il y avait des listes de mots d’ordre dont ni l’origine ni le motif ne.

CHRYSALIDES DU TROISIÈME SOMMEIL, REGROUPEZ-VOUS !

VIE SAUVE POUR TOI, SOLDAT, SI TU DÉNONCES UN DÉSERTEUR !

POUR UN PIRATE SOUMIS À LA TORTURE, UN VILLAGE VITRIFIÉ !

INCENDIAIRES DES LUNES SAFRANES, REGROUPEZ-VOUS !

ENFANT DE LA HUITIÈME ARMÉE, PENDS-TOI AVEC TA CEINTURE !

INCENDIAIRE DES LUNES SAFRANES, PENDS-TOI AVEC TA CEINTURE !

Kotter, sans rien dire, parcourait ces ruines barbares de la grandiloquence. La foi en l’avenir était parvenue là au dernier degré de sa combustion suicidaire.

Qu’est-ce que c’est, cela, finit-il par demander.

Cela quoi, dit Breughel.

Chrysalides du neuvième rouleau, pirates des mers vif-argent, cita Kotter.

Il se reportait à une des listes qu’il tenait. Elles se ressemblaient toutes. Elles étaient nombreuses.

Ah, oui, dit Breughel.

Qu’est-ce que c’est, dit Kotter.

Comme Breughel manœuvrait pour ne pas répondre, Kotter alla vers lui et le frappa.

Qu’est-ce que c’est, redemanda Kotter.

Des phrases de Gloria, des phrases comme. Comme parfois elle en prononçait, bégaya Breughel. J’ai brodé autour. J’ai essayé de les inclure dans des histoires.

Je vois, dit Kotter.

Si vous voulez en lire une, proposa Breughel en pointant l’index sur un carton.

Il restait replié au pied du lit, un peu tuméfié ou écorché ici et là, le souffle court.

Oh, moi, vous savez, la lecture, dit Kotter. »

Antoine Volodine, Le Port intérieur, Éditions de Minuit, 1996, pp. 148-151, puis Éditions de Minuit, collection « double », 2010.