Tanguy Habrand : « Il faut accepter l’idée que le livre puisse ne pas être considéré comme un produit essentiel »

Percutant et indispensable : tels sont les deux termes qui viennent à l’esprit pour qualifier l’essai de Tanguy Habrand, Le Livre au temps du confinement qui vient de paraître aux Impressions Nouvelles. Analysant la chaîne du livre au moment du premier confinement des mois de mars et avril derniers, Habrand remarque combien l’industrie n’est nullement tombée en léthargie : tout se reconfigure et se déplace. Mais selon quelles modalités et pour quelles finalités ? Au moment où la France traverse un second confinement où le livre comme produit essentiel et la réouverture des librairies est l’objet d’un houleux débat, Diacritik est allé à la rencontre du spécialiste de l’histoire sociale de l’édition pour revenir en sa compagnie sur les questions déterminantes que soulève son essai.

Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre si riche et si précieux essai Le Livre au temps du confinement qui revient sur le fonctionnement de l’industrie française et belge du livre au moment de son brutal arrêt lors de la première vague du coronavirus.
Comment vous êtes-vous décidé à écrire sur cette période ? Y a-t-il eu un événement particulier au cœur de ce confinement qui, plus qu’un autre, vous a poussé à entamer votre réflexion ? Enfin, pourquoi pensez-vous que ce « un regard de l’instant et de l’intérieur » que vous portez comme vous le dites dans votre essai possède une valeur heuristique unique et nécessaire ?

Je fais partie de ceux que le premier confinement a plongés dans un état de sidération, avec tout ce que cela comporte de négatif. Au début, je me suis retrouvé dans une situation où j’étais incapable de réfléchir correctement, parce que j’étais incapable de penser à autre chose et que j’avais tendance comme beaucoup d’entre nous à m’improviser virologue. Fort heureusement, les cours imposent un rythme, a fortiori quand il s’agit d’y parler d’actualité du monde éditorial. L’élément déclencheur, ce sont d’abord des entretiens en rapport avec le monde du livre, où il m’était demandé d’analyser la conjoncture du livre et son avenir. Avec les cours, ces entretiens étaient l’occasion de formuler un discours sur une situation qui est rapidement devenue pour moi un objet problématique. Certaines questions m’embarrassaient, comme de savoir si le livre numérique allait être le « héros » de la chaîne du livre en crise, ou en quoi le confinement pouvait passer pour un âge d’or de la lecture. Je me suis rendu compte qu’en peu de temps, un certain nombre d’idées reçues s’étaient mises à circuler au sujet du livre et de la lecture, ce qui avait le don de m’énerver. Benoît Peeters, directeur des Impressions Nouvelles où je suis en charge de la collection Espace Nord et, avec Dick Tomasovic, de La Fabrique des Héros, avait lu ces entretiens et m’a proposé de concevoir un petit essai. J’ai mis provisoirement de côté la rédaction de ma thèse consacrée à la genèse et aux formes de l’édition indépendante, sur laquelle je ne parvenais de toute façon plus à avancer : les conditions n’étaient plus remplies pour poursuivre un travail de recherche aussi vaste. Je me suis donc réorienté provisoirement vers l’écriture de ce Livre au temps du confinement dont la matière était là.

J’ai parlé d’un regard de l’instant, mais je suis moins en accord aujourd’hui avec l’idée de regard de l’intérieur. En parlant d’intérieur, je faisais référence au fait d’être soi-même partie prenante du monde de l’édition. Or j’ai fait en sorte de gommer tout ce qui aurait pu me concerner d’une manière ou d’une autre. J’ai cherché aussi à m’extraire par tous les moyens du confinement, ce qui a été rendu possible par l’emploi du passé. Cela peut paraître accessoire, mais cela a complètement modifié ma façon d’appréhender les choses après avoir écrit les deux premiers chapitres. Chapitres dont j’ai changé les temps, avant de les reformuler intégralement. J’essayais d’écrire du plus loin possible, comme si le confinement appartenait déjà à la légende. C’est, je crois, ce qui m’a aidé à prendre du recul sur les événements, à supprimer toute charge affective ou tout effet de surprise. Cet essai n’en reste pas moins le résultat d’un regard de l’instant, et j’y tiens beaucoup. Ce regard de l’instant m’a permis de tenir compte d’une ambiance, pour reprendre le concept récemment développé par Bruce Bégout. C’est une approche qui ne se substitue pas aux travaux qui viendront éclairer d’une autre manière les événements, mais qui a son rôle à jouer. À titre d’exemple, on commence déjà à lire ici ou là des analyses approximatives de la vie du livre pendant le « premier » confinement. Elles sont victimes d’une illusion rétrospective qui consiste à réécrire le passé à la lumière de ce qui se passe cet automne. Moi-même, je ne serais plus capable de parler de la même manière des événements qui ont eu lieu en mars ou en avril. C’était déjà le cas en juin. Tout est allé très vite.

Ce qui frappe immédiatement à la lecture de votre passionnant essai, c’est combien, par sa trame narrative contant épisode par épisode ce temps du confinement, vous proposez, en fait, un récit critique de la période. Vous présentez ainsi chronologiquement les différents événements survenus dans la chaîne du livre mais depuis le filtre des discours qui ont été tenus sur ces événements mêmes. Le Livre au temps du confinement s’empare des discours des ministres, des éditeurs et des libraires pour y rechercher la mécanique structurelle et les valeurs qui s’y imposent. De manière évidente, pour vous, la crise s’impose, selon votre si juste formule, comme un « analyseur institutionnel ».
Dans quel sens entendez-vous cet analyseur ? Est-ce qu’on ne pourrait pas dire que, symétriquement à cet analyseur institutionnel, cette crise apparaît aussi bien finalement comme un catalyseur institutionnel, à savoir comme ce qui permet à l’institution de sortir renforcée et d’accentuer sa place centrale, celle d’un pouvoir exercé sans partage comme celui des grands groupes éditoriaux par exemple ? Est-ce en ce sens enfin que vous parlez d’un accélérateur aussi bien que d’un révélateur des enjeux ?

En rejetant dans le passé des éléments du présent, il s’est produit quelque chose dans le processus d’écriture que je n’avais jamais ressenti aussi nettement auparavant, à savoir l’impression de réaliser un travail de montage. On n’insiste pas assez sur les techniques d’écriture dans le genre de l’essai. Ce n’est pas juste une question de style, de mots choisis, c’est aussi une question de trame comme vous dites, de focalisation, ou encore de découpage. On entrevoit bien comment cela fonctionne dans le domaine de l’histoire, mais c’est vrai aussi des essais les plus abstraits qui sont parfois des romans de concepts. Dans le cas présent, il y avait bien entendu les « acteurs » (éditeurs, libraires, auteurs, responsables politiques, journalistes, etc.), des institutions (associations professionnelles, ministères) et surtout des discours. Ce sont eux que je souhaitais mettre en avant et qui sont devenus en quelque sorte mes personnages principaux. On peut penser par exemple aux déclarations qui ont été faites au sujet du livre dit essentiel, ou à l’imaginaire de la décroissance dont se sont réclamés des éditeurs que l’on n’aurait pas spontanément attendus sur ce terrain. On a vu se multiplier par ailleurs les justifications à caractère économique dans un monde où les acteurs situés du côté des valeurs les plus lettrées et éthérées éprouvent du mal à reconnaître la réalité marchande de leur activité.

La période est ainsi apparue comme une des plus volubiles de toute l’histoire du livre, chacun ayant été amené par la force des choses à se prononcer et à se révéler. Cette idée de révélation est une composante essentielle du concept d’analyseur institutionnel, que l’on doit à René Lourau et qui m’a été enseigné par mon maître à l’Université Pascal Durand. Quand il se produit de façon naturelle, qu’il n’est pas créé de manière artificielle pour les besoins de l’analyse, l’analyseur est un phénomène extrêmement rare. Le principal analyseur que René Lourau ait décelé et auquel il a consacré un livre est apparu au début des années 1970, lors de la grève de l’usine Lip à Besançon. Contre l’avis des patrons et des syndicats, les ouvriers ont continué le travail, en autogestion, ont maintenu la production de montres, en ont assuré la commercialisation, ce qui a mis à mal l’idée selon laquelle il ne pourrait y avoir de travail effectif sans direction ni hiérarchie. Le conflit dans l’ordre des discours a notamment résidé dans le fait de confronter la vocation « manifeste » des employeurs à créer de l’emploi à leur fonction « latente » qui est celle de générer des profits. L’analyseur est aussi un phénomène limité dans le temps. C’est la raison pour laquelle je me suis arrêté à la relance des activités d’édition en librairie, avec des éléments de rentrée littéraire. On m’a suggéré à plusieurs reprises par boutade de me mettre à un tome deux, en attendant un tome trois, mais cela n’aurait de mon point de vue aucun sens. Je n’exclus pas de rédiger d’ici quelques mois un article de synthèse, qui permettra de mesurer le chemin parcouru. Pour le reste, on pourrait imaginer au mieux un Livre au temps du Grand Confinement, dans lequel serait encapsulée l’analyse précédente. La crise est loin d’être terminée, mais le moment-analyseur est fini.

Pour répondre à la suite de votre question, il faut se demander à quoi sert un analyseur. Est-ce que la seule fonction d’un analyseur est de satisfaire notre soif d’en savoir toujours plus, notre voyeurisme, la satisfaction de découvrir une canaille là où on ne voit généralement qu’une âme pure et charitable ? Pour moi, le principal effet de cette profusion de discours est de rebattre les cartes. Une situation telle que celle que nous avons vécue lors du premier confinement permet de préciser les positions de chacun, tout en faisant émerger de nouvelles perspectives. Ce n’est pas une révolution en soi, mais une porte ouverte, qui peut conduire à de nouvelles alliances et à de nouvelles pratiques. En cela, c’est comme vous l’avez dit un accélérateur. Mais cette accélération ne va pas forcément dans le sens d’une domination accrue des acteurs les plus puissants de l’institution. D’un côté, c’est sûr, le confinement a exacerbé les tensions et les antagonismes, accentué la dissolution de la chaîne du livre, renforcé les privilèges. De l’autre, le confinement a mis en lumière des revendications en matière de diversité éditoriale, d’écologie du livre ou d’éthique suivant le nom qu’on souhaite leur donner. Elles existaient auparavant, mais elles ont permis de fédérer un plus grand nombre d’acteurs, tout en connaissant une médiatisation certaine. Ces revendications sont plutôt liées quant à elles à une plus grande solidarité de la chaîne du livre et sont des forces à caractère instituant.

Dans votre analyse des discours, vous montrez bien comment la période de confinement a permis de voir renaître un discours contestataire, notamment sur les priorités économiques en ce temps de crise. C’est ce qui s’est notamment cristallisé avec le discours sur le monde d’après, et le cortège lumineux de promesses d’un monde meilleur qui aura retenu des erreurs du passé pour forger un avenir plus beau et plus juste. Là encore, on a le sentiment très net à vous lire que ces discours, provenant notamment des éditeurs indépendants et des libraires indépendants, sont en fait des discours qui n’ont qu’une seule vocation : devenir majoritaires. Ils parlent depuis l’institution sans jamais la remettre en cause.

Est-ce que vous diriez finalement à lire ces discours qui rejouent pour beaucoup tous les clichés et le folklore de la contestation qu’il s’agit de discours faussement militants ? Diriez-vous également que ces discours, même s’ils se présentent comme contestataires, sont des discours de résignés qui témoignent de la disparition de toute radicalité comme modalité d’action dans le champ ? Finalement, est-ce que même l’édition indépendante n’a pas vocation à s’embourgeoiser, en dépit de ses difficultés économiques certaines ?

Des éditeurs et des libraires indépendants m’ont dit avoir trouvé un peu douloureuse la lecture des pages qui les concernent. Par rapport au recul nécessaire dont je parlais tout à l’heure, il me semblait indispensable de ne pas proposer une lecture manichéenne du monde du livre comme c’est malheureusement trop souvent le cas. Il y a un regard critique qui a été posé sur l’ensemble des acteurs, y compris les acteurs indépendants. Je ne prétends pas que les indépendants ont agi de manière exclusivement intéressée. Je ne prétends pas non plus qu’ils se sont mis à défendre des principes auxquels eux-mêmes ne croiraient pas. Enfin, je ne crois pas non plus que le retour relatif à la normale dans lequel on se trouve aujourd’hui soit la preuve que les idées formulées au printemps auraient été du vent. C’est un argument contre-révolutionnaire, réactionnaire, dont le seul but est de décrédibiliser des transformations qui prennent du temps. On voit d’ailleurs bien que le désir de faire bouger l’industrie du livre reste intact, comme l’ont montré tout récemment les prises de position d’éditeurs quittant Amazon. En revanche, on ne peut pas nier qu’il y a aussi un intérêt médiatique et commercial à prendre la parole en ce moment, surtout s’il s’agit de promettre des jours meilleurs, de chanter le plaisir de la lecture à travers des images et des slogans doucereux, ou de faire part de son incompréhension face à la logique mercantile du monde de l’édition. Le choc émotionnel de la crise a donné lieu à un marketing de la solidarité évident, qui n’est du reste pas l’apanage de l’édition indépendante. Les déclarations d’amour des petits et grands éditeurs aux libraires sont devenues un genre à part entière. Or il ne faut jamais perdre de vue que ces témoignages d’affection ont lieu dans le cadre de relations « B2B » pour reprendre une expression volontairement crue.

Tanguy Habrand © DR

Pour en revenir à l’édition indépendante, je pense qu’il est dans sa nature de chercher à se faire une place. Je ne dirais pas que l’édition indépendante cherche nécessairement à devenir majoritaire, à occuper les fauteuils de l’édition dominante. C’est le cas de certains éditeurs indépendants, qui ne sont indépendants que par défaut, parce qu’ils viennent de se créer et sont à l’aube de leur stratégie de croissance. En revanche, beaucoup d’indépendants se satisfont très bien de leur taille, parce qu’ils savent qu’il serait illusoire de vouloir grandir sans devoir renoncer à des principes auxquels ils tiennent. Tous les indépendants souhaitent néanmoins se maintenir, continuer à exister, laisser une trace. Et réinventer si possible les normes de l’institution éditoriale, à la fois parce qu’il est dans leur intérêt de le faire et parce qu’ils souhaitent inscrire au sein de la profession les valeurs qui leur sont propres. La plupart de ces réformes, il est vrai, ne sont pas des remises en cause fondamentales du système, pour la bonne et simple raison que les indépendants font partie intégrante du système. À la marge, mais dans le système. Un système symbolique et commercial. Le seul fait d’attribuer un ISBN et de mettre votre livre en distribution vous fait entrer de facto dans une logique commerciale. Et les relations de dépendance qui se créent, par exemple à un diffuseur qui appartiendrait à un groupe d’édition, conduisent à des formes d’autocensure. Il existe des variantes d’édition et de littérature plus « sauvages » comme le diraient Jacques Dubois et Denis Saint-Amand, hors institution et hors marché, mais ce n’est pas le cas ici. Ce n’est pas un problème en soi. C’est même une constante de l’édition indépendante pour se singulariser : donner à croire qu’elle peut torpiller de l’extérieur une institution à laquelle elle n’appartiendrait pas.

Ce que vous montrez également avec force, c’est combien dans ce temps de confinement et de crise, s’est imposée en premier lieu une définition extrêmement réduite sinon puissamment réductrice du livre dans tous les débats. Pour nombre d’acteurs discursifs, le livre s’est totalement identifié à la chaîne économique et n’est même considéré que depuis ce point de vue exclusivement mercantile tant tout s’est concentré sur l’ouverture des librairies, le Click & Collect ou encore sur la surproduction éditoriale.
En quoi une vision exclusivement économique du livre est-elle dommageable selon vous au livre lui-même et de quoi est-elle révélatrice ? Pourquoi selon vous cette vision évacue-t-elle une pleine saisie de la lecture ou une réflexion notamment plus large sur la place des bibliothèques en temps de confinement, place et réflexion totalement évacuées lors du premier confinement ?

D’un côté, je trouve qu’il est très important de rappeler que la librairie, l’édition, le monde du livre en général, sont des activités économiques à part entière. C’est la seule façon à mon sens de prendre véritablement en considération les conditions de travail des personnes qui ont fait le choix d’entrer dans ce milieu, que ce soit pour y écrire des livres, en publier, en distribuer, en diffuser ou encore en vendre. De l’autre, je regrette que les médias, les pouvoirs publics, et bien entendu les directions et services marketing des maisons d’édition aient autant mis l’accent sur le monde de la librairie. Dans l’absolu, c’est une bonne chose, qui a permis de rappeler l’importance de la librairie en société. Je suis un défenseur de longue date du prix unique du livre en Belgique, et je mesure bien toute la perte que ce serait, en termes de territoire et de diversité de la production éditoriale, si des chaînes, des grandes surfaces et des portails de vente en ligne devenaient les seuls lieux de vente où trouver des livres. Mais ce discours sur la librairie comme lieu du livre par excellence est réducteur. Il ne tient pas compte de la variété des lecteurs ni des usages de la lecture.

En se concentrant sur la librairie de « nouveautés », parce qu’il y avait un intérêt éditorial et économique à le faire, on a mis de côté tout le réseau de la librairie d’occasion, et surtout celui des bibliothèques. Associer comme on l’a fait la lecture à la librairie, c’est isoler et valoriser une partie seulement de l’écosystème du livre. En faisant cela, on confie le sort de la lecture au marché, que l’on renonce à la notion de lecture publique, à l’idée de gratuité, que l’on ignore le rôle des bibliothécaires et surtout les lecteurs qui n’ont pas les moyens financiers et culturels de franchir la porte d’une librairie. Je suis toujours étonné de voir à quel point celles et ceux qui fréquentent le monde de la librairie traditionnelle ou indépendante depuis la plus tendre enfance sont incapables de voir à quel point ces endroits sont aussi des lieux de grande violence symbolique. J’en parle en toute connaissance de cause. Quand j’étais jeune, on allait de préférence à la Fnac, en bibliothèque, voire en grande surface, parce que la liberté de lire était là. On avait le droit de s’asseoir sur le tapis-plain du rayon bande dessinée ou du rayon manga, et c’était un peu comme si on communiait au sein d’un grand club de lecture. Aller en librairie demandait plus de préparation. Il ne fallait pas trop manipuler les livres et surtout ne pas écorcher les noms d’auteur si on avait besoin d’un renseignement.

Cependant, lors du second confinement que vit la France depuis la fin du mois d’octobre, il apparaît que le livre est l’enjeu d’un débat encore plus vif que lors des mois de mars et avril. En effet, une polémique, déjà présente lors du premier confinement, s’est engagée encore plus férocement, notamment sur les réseaux sociaux, pour considérer les librairies comme « un commerce essentiel », et incidemment le livre comme un bien essentiel, et laisser donc ces commerces ouverts contrairement à ce qui avait été décidé. La polémique s’est cristallisée sur les rayons des espaces culturels des supermarchés qui continuaient à vendre des livres alors que les libraires avaient baissé le rideau. Mais, ne parvenant pas à réagir autrement que par la privation, le gouvernement, au lieu de réouvrir les librairies, choisit de fermer lesdits rayons jusqu’à l’absurde.

Que pensez-vous de cette nouvelle polémique ? En quoi peut-elle révélatrice, jusqu’à la caricature, d’une défense de l’exception culturelle française si chère à certains ? D’aucuns, comme Olivier Ertzscheid, maître de conférences en communication à l’université de Nantes, vont jusqu’à considérer que « notre désir de voir les librairies ouvertes est aussi le désir du spectacle de notre plaisir bourgeois » ? La réouverture des librairies en temps de confinement est-elle un loisir de classe comme l’indique encore Christine Laemmel ?

Il y a eu un emballement irrationnel autour de ce mot, essentiel, parce que l’on a cru voir, dans les décisions qui ont été prises, un désaveu de la tradition de l’exception culturelle. En ce qui me concerne, je serais incapable de me prononcer d’un point de vue sanitaire, mais je crois qu’il faut accepter l’idée que le livre puisse ne pas être considéré comme un produit essentiel. C’est vrai du confinement, mais c’est vrai aussi de manière plus générale. Je préfère de loin la formule de Valéry Giscard d’Estaing qui consistait à dire que « le livre n’est pas un produit comme les autres ». Cela souligne que le livre est un produit, ce qui est une de ses dimensions fondamentales, mais que ce produit nécessite des aménagements pour exister à côté des autres produits de consommation courante. Il ne faut pas oublier non plus que le livre imprimé n’est pas le seul et unique mode d’accès à la culture. On peut en apprendre trois fois plus dans un bon film ou dans un bon documentaire. Et pour ce qui de la lecture, on ne peut pas dire qu’Internet et le livre numérique n’en aient pas sous le coude, ne fût-ce que dans l’attente d’un vaccin pour les plus réfractaires à la lecture sur écran.

Je pense que le débat sur le caractère essentiel du livre, et surtout de la librairie, est à nouveau une déformation liée à des rapports de force qui se jouent au sein de l’industrie du livre. Il y a eu parmi les plus fervents défenseurs de l’ouverture des librairies des éditeurs et des auteurs, qui avaient un intérêt à la fois économique et symbolique à ce que les librairies ne baissent pas le rideau. Comme cela a été le cas lors de l’appel lancé par François Busnel (La Grande Librairie), il faut bien se représenter à nouveau, dans une période propice à l’héroïsme, tout ce qu’il peut y avoir de valorisant à voir son nom apparaître dans une liste d’auteurs qui ont le sentiment d’avoir entre les mains l’avenir de la culture et parfois même de la Nation. Ce que cet élan d’indignation a oublié, c’est que certains libraires, certains employés de librairie auxquels on ne donne jamais la parole, ne souhaitaient pas continuer à exercer leur métier au plus fort des pics de contamination, parce qu’ils n’avaient pas envie d’aller au front. C’est là que nous sommes en réalité dans une impasse, car les employés de la grande distribution, des secteurs d’activité réputés essentiels, le corps médical, les enseignants, eux, n’ont pas eu le choix.

Le drame de cette période est qu’elle nous pousse sans cesse à la comparaison, parce que les décisions prises sont forcément injustes. Elles fragmentent la société. Elles divisent. C’est la raison pour laquelle, je crois, il ne faut pas ajouter des débats inutiles à une situation qui est déjà très compliquée, et surtout éviter de tirer la couverture à soi. Certains ont compris qu’il est beaucoup plus sain de discuter d’une éventuelle ouverture des librairies (comme c’est d’ailleurs le cas en ce moment en Belgique) en mettant en avant des facteurs sociaux et économiques. Tout se passe comme si la parenthèse révélatrice du premier confinement s’était refermée, comme si nous étions retombés dans l’état d’illusion qui existait avant le premier confinement, où tout était mis en œuvre pour évacuer la basse réalité marchande du monde du livre.

En considérant ensuite comme vous le faites la scie médiatique de la surproduction littéraire, vous en venez à un constat majeur sur cette crise que traverse le livre par ce temps de confinement : cela ne change rien à rien. La crise est un moment médiatique à passer, une machine à discours qui permettent de faire passer, à travers une série de tribunes et de cartes blanches, d’un discours à un autre sans finalement absolument rien toucher à l’organisation générale de la chaîne du livre.
Beaucoup parlaient de rénover le système mais la rentrée littéraire de septembre avec des locomotives commerciales comme le pourtant médiocre et poussif Yoga d’Emmanuel Carrère n’a-t-elle finalement pas reconduit les mêmes schémas médiatiques et commerciaux ? Ne les a-t-elle d’ailleurs pas accentués de manière très aiguë ? Est-ce qu’il est impossible voire illusoire, même en temps de crise, de sortir de ce système de surproduction du livre ? N’en est-ce pas la caractéristique économique et esthétique même majeure ? Finalement, comme toujours dans les crises, la crise elle-même ne sert-elle pas d’outil de management pour s’adapter et innover ?

Autant il faut laisser du temps aux idées les plus audacieuses pour qu’elles puissent s’épanouir, autant on peut dire qu’il y a eu, de la part des grands éditeurs, une négation des promesses formulées pendant le confinement. C’est particulièrement le cas des déclarations de principes en faveur de la décroissance de la production. Au printemps, il n’y a pour ainsi dire pas un seul éditeur, pas un seul distributeur, qui ne se soit engagé à réduire le nombre de ses publications. La pression était telle qu’il aurait été de toute façon impossible de se prononcer autrement. La principale raison avancée était de laisser souffler la librairie lors de la reprise. On a d’ailleurs justifié de la même manière, en fonction de la librairie, le choix de se concentrer sur les valeurs sûres : l’objectif était cette fois de stimuler le retour des lecteurs en magasin. La rentrée littéraire a fait l’effet d’une douche froide, parce que beaucoup avaient cru voir dans ces annonces une remise en question profonde et durable – ce que certaines d’entre elles laissaient d’ailleurs entendre. On se retrouve de nouveau aujourd’hui face à un marché saturé, ce qui est d’autant plus problématique que les librairies doivent maintenant fonctionner à volet baissé. On s’attend dès lors à des taux de retour historiquement élevés.

Par-delà la question de la production, il y a incontestablement un « argument covid » qui légitime des actions et des manières de faire que l’on aurait considérées comme déloyales ou hérétiques dans d’autres circonstances. C’est un phénomène que l’on retrouve évidemment dans la plupart des secteurs de la vie sociale. Je pense par exemple au fait qu’il est aujourd’hui beaucoup plus facile pour un éditeur de littérature générale de pratiquer la vente directe, alors qu’il y a quelques années, c’était pratiquement un sujet tabou en dehors de l’édition artiste, de l’édition professionnelle, ou encore des ventes réalisées lors des salons. Au printemps, le groupe Penguin Random House a rendu accessible à la vente l’intégralité de son catalogue sur son propre site marchand, ce qui en fait évidemment un concurrent immédiat de la librairie traditionnelle.

Ce n’est toutefois pas propre aux États-Unis : de plus en plus d’éditeurs français et belges fonctionnent ou ont l’intention de fonctionner de cette manière. C’est sans doute une évolution du temps long, qui procède notamment par assimilation de pratiques venues d’autres secteurs culturels, comme la musique, mais que le confinement, l’instabilité de la librairie, la peur de perdre le contact avec son public ont intensifiée. On constate d’ailleurs sans difficulté qu’un grand nombre de modifications dans la pratique du métier ont été d’ordre technologique, que ce soit en raison du télétravail ou de la nécessité de maintenir une activité à distance dans le registre de la promotion ou de la diffusion. Il ne faudrait pas pour autant en conclure que l’évolution technologique va nécessairement dans le sens d’une dislocation de la filière. On rencontre même le cas inverse en Belgique, où nous enregistrions un petit retard sur la France en matière de vente en ligne par des libraires indépendants. Le portail collectif Librel, qui leur permettait jusqu’à présent de vendre des livres numériques, a étendu ses services à la réservation et à la commande de livres imprimés au mois d’octobre. Le confinement a clairement joué ici comme ailleurs un rôle de facteur accélérant.

On n’a pas parlé jusqu’ici d’un acteur majeur de cette crise : l’auteur. Peut-être, comme vous le montrez, cette crise a-t-elle encore accentué encore un peu plus la portion congrue que l’auteur, pourtant à l’origine de la possibilité même de tout livre, occupe dans cette chaîne économique. L’auteur paraît comme doublement oublié et perdu dans le système : il était comme déjà confiné dans la chaîne du livre avant même le début du confinement. Pourquoi la chaîne du livre a-t-elle notamment très mal accueilli le rapport Racine sur la situation économique des auteurs ? Est-ce que le confinement n’a pas fait écran à la crise qu’ouvrait ce rapport dans la redéfinition qu’il préconisait ?

L’auteur est perdant du début à la fin dans cette crise. L’interdiction des rassemblements et des manifestations le prive de la plupart des activités connexes à son travail d’écriture, qui représentent une part souvent non négligeable de ses revenus. Les tournées de promotion et les signatures sont annulées. La presse est obnubilée par le covid-19, et ne s’en est réellement détournée que pour parler de l’élection américaine. Même publié, il n’a jamais été aussi difficile pour un auteur d’exister en tant qu’auteur. Et sa situation est d’autant plus dramatique qu’il est le seul acteur de la chaîne du livre à ne pas pouvoir s’adapter. Je ne dis pas que c’est facile pour les autres, que l’on ne va pas assister à des faillites dramatiques, mais la plupart des acteurs ont pu dans une certaine mesure réagir à la situation.

Les éditeurs ont pu repenser leurs programmes de parution, de même qu’ils ont la possibilité de réaliser des économies en renonçant à telle ou telle option trop risquée ou trop coûteuse. Les libraires, de leur côté, ont pu mettre en place des systèmes alternatifs à la vente classique, tout en sachant que les fermetures n’ont de toute façon lieu que pour de courtes périodes. De manière générale aussi, les employés de la chaîne du livre ont bénéficié de mécanismes de compensation de l’État que beaucoup d’auteurs ont eu les plus grandes difficultés à obtenir. Les contours de leur fonction ne sont pas aussi nets que dans le cas d’un travail en entreprise, et les auteurs pâtissent des représentations, notamment politiques, qui tendent à voir en chaque artiste un saltimbanque de peu d’intérêt ou un profiteur. Les auteurs les moins connus, et donc hypothétiquement les plus précarisés, ont par ailleurs été victimes des adaptations entreprises par les éditeurs, qui ont conduit à des reports de parution, voire à des annulations, étant donné comme on l’a dit que les éditeurs ont fait le choix de se concentrer sur les valeurs sûres. Sur ce temps-là, il a été impossible pour les auteurs de s’adapter de quelque manière que ce soit, car là où un éditeur peut minimiser les risques et maximiser ses chances, il est pratiquement impossible pour un auteur de moduler son travail en fonction de la situation. Pour le dire autrement, on ne prévoit pas d’écrire un best-seller pour contrebalancer la baisse de ses revenus de l’année écoulée.

De façon plus systémique, les auteurs ont eu la malchance de voir arriver le confinement alors que le fameux Rapport Racine était en discussion au sein de la profession. Il s’agit d’un rapport décisif pour le statut professionnel des auteurs. Il propose entre autres choses un taux de référence pour la rémunération des auteurs, des règles de transparence relatives à l’exploitation des œuvres par les éditeurs (à commencer par le suivi des ventes) ou encore l’établissement dans le code de la propriété intellectuelle d’un contrat de commande, rémunération en droits d’auteur qui tienne compte du temps de création. La crainte est que la crise actuelle, en particulier l’argument covid dont je parlais à l’instant, ne fasse obstacle à des revendications qui supposeraient de la part des éditeurs de consentir des dépenses plus importantes. Il y a là un blocage que l’on peut rapprocher de ce qui a été dit des pays d’impression. Des éditeurs mettent régulièrement en avant l’inconséquence écologique qu’il y a à faire imprimer ses livres en Europe de l’Est ou en Chine. Si la plupart des acteurs sont d’accord avec cette idée sur le principe, il n’en est pas moins difficile d’envisager un rapatriement de la production sur le sol national dans un contexte de crise, alors que les finances sont pour le moins incertaines.

Ma dernière question voudrait porter sur une interrogation plus qu’ambitieuse et périlleuse : selon vous, s’il y avait une leçon unique à retenir de ces confinements, quelle serait-elle ? Et peut-on même dans ce cas parler de leçon à retenir ?

À mon sens, il n’y a aucune leçon à tirer de cette période, en tout cas pas dans le domaine du livre. Ce serait trop facile d’imputer la responsabilité de tous les maux actuels du secteur à des manières de penser et de fonctionner, qu’elles soient liées à des professionnels ou aux pouvoirs publics. On assiste impuissants à une crise économique majeure, par conséquent psychologique et sociale, qui affecte tous les secteurs. Les seules récriminations que l’on puisse envisager se situent à un niveau supérieur. Elles concernent avant tout l’apparition et à la gestion politique de cette crise. Quand je regarde l’industrie du livre, je ne vois rien. La seule analyse à laquelle je pense est celle de Voltaire face au désastre de Lisbonne.

Tanguy Habrand, Le Livre au temps du confinement, Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, octobre 2020, 144 p., 14 € — Lire un extrait