Jean-Michel Devésa : Espoirs et désillusions (Scènes de la guerre sociale)

La pandémie de Covid 19 a-t-elle fait oublier les gilets jaunes ? On pourrait parfois le penser. Heureusement, l’écriture est là pour fixer une mémoire, des dates et des gestes, des convictions et des espoirs et replonger le lecteur dans un mouvement qui n’a sans doute pas dit son dernier mot.

C’est le projet de Jean-Michel Devésa dans son ouvrage récent au titre qui ne peut qu’interpeller, Scènes de la guerre sociale, qui comprend aussi un texte court, de 2016, « Sur l’autre versant des rêves », récit de son voyage dans l’ex-URSS, à rebours de ses convictions passées sur des engagements qui n’ont pas porté leurs fruits. Le texte de 2016 est, d’une certaine façon, l’écho des déceptions et espoirs d’aujourd’hui d’un homme de gauche engagé.

Après Bordeaux la mémoire des pierres (2015), Scènes de la guerre sociale prolonge le regard original, acerbe et amoureux porté sur la ville de Bordeaux au centre de ce qui est raconté ; regard aussi, dans cet écrin urbain, sur un horizon sociopolitique plus ouvert que celui que nous vivons. Mais c’est surtout une position d’écriture, au-delà des sujets traités, qui frappe et invite à une lecture active. Dans sa présentation en fin de ce troisième récit, cette position est bien caractérisée : « Tous ses efforts visent à participer à l’émergence d’un récit émancipé des illusions de la représentation et conforme à l’état actuel du monde et de la société ainsi que de leurs contradictions ».

Une autre constante qui fait lien, d’un récit à l’autre, est le sentiment d’être floué quelles que soient les séquences historiques et leurs circonstances. Les titres des dix chapitres d’Une fille d’Alger (2018) formaient une longue phrase où s’égrenait le thrène du narrateur faisant le récit de l’exode de 1962, avec le sentiment fort d’avoir été trompé.e dans cette Algérie coloniale qui rejetait les identités problématiques. Lisant ces titres comme une seule phrase, on constatait que le sujet actif de l’acte de raconter était bien celui qui interprétait le désastre et la perte de ses rêves. C’est un procédé semblable qu’on voit à l’œuvre dans Scènes de la guerre sociale. Ses dix neuf titres si évocateurs tissent le fil rouge d’un récit qui n’était pas évident à écrire :

Si eux se taisent, les pierres crieront !– La Révolution est jaune et jolie – Quand l’État mutile ma France résiste – Leur en mettre plein les yeux – Victor Hugo et ses amis portaient le gilet jaune – Sous le regard d’Aglaé – Bordeaux debout soulève-toi ! – C’est nous les sentinelles ! – Bordeaux ville forte – Le Printemps du peuple – Ô Toulouse plus chaud que les lacrymos ! – Nous sommes tous des enfants de Marseille ! – Libérez les toilettes ! – Un 1er Mai noir jaune et rouge pâle – Paris argentin – Après sa main sa tune – Le Prix de la résistance – Juste envie de chialer au milieu des siens – La Résistance qui s’invente

Scènes de la guerre sociale répond à la volonté du narrateur de faire entendre sa voix, « un phrasé fondé sur le souffle et le rythme, débarrassé des contingences de la ponctuation conventionnelle mais sollicitant une langue riche et soutenue, parfois précieuse ».

À la lecture, il me semble que l’obsession qui traverse les trois récits peut se formuler par la question suivante : « comment se fait une expulsion de l’Histoire « légitime » ? ». Et entre le second récit et celui-ci apparaissent en filigrane les laissés pour compte de l’Histoire – passée, les petits Blancs – et présente – les gilets jaunes. Le travail littéraire de Jean-Michel Devésa révèle, une fois encore, la capacité de la littérature à appréhender les aspects du réel les moins visibles ou les moins sollicités par la doxa.

En rejoignant les gilets jaunes, Jean-Michel Devésa a écrit chaque samedi un billet sur les réseaux sociaux puis il a éprouvé le besoin de passer à une autre forme d’écriture, plus pérenne, plus recherchée. Ainsi, en date du 30 mars 2019, on peut lire : « Le cortège s’était à peine ébranlé, Bordeaux Toulouse soulève-toi, qu’il a saisi la nécessité de donner un autre tour à ces billets, il n’allait pas de semaine en semaine relater les trajets parcours et itinéraires de ces bientôt nouveaux partisans ni conter par le menu leurs affrontements avec les condés, ce serait fastidieux et fade et désespérément redondant, ce qu’il fallait c’était pointer la puissance sourde de cette vague, son  travail de sape, car il y en avait vraiment marre des yeux crevés des manifestants, et encore davantage des yeux fermés des passants, et des cow-boys encagoulés dans leurs voitures de service, de leurs colonnes de fourgons des explosions des grenades et des dispersions aux lacrymogènes » (56).

Ainsi se construit de samedi en samedi un récit tout à la fois événementiel et réflexif. C’est une évocation des stratégies à adopter, l’apprentissage des techniques de la guérilla urbaine pour ne pas faire trop brutalement les frais de la répression dont les techniques, elles, sont bien connues et exposées. Ainsi, les policiers sont toujours désignés par l’appellation populaire de « condés », plutôt que flics ou poulets. Plusieurs passages pourraient être cités mais nous avons retenu cet extrait de l’évocation du 1er mai à Bordeaux : « Il rejoint les Arts et constate que les protestataires qui avaient progressé vers Alsace-Lorraine ont buté contre les condés et rebroussent chemin, l’essentiel c’est de tenir la rue, de pénétrer le périmètre sanctuarisé, c’est le cas, et de s’en tirer si on ne peut pas faire autrement, être statique c’est la folie, on s’expose au nassage et à ce qu’il signifie, les gaz lacrymogènes les grenades de désencerclement les charges, pour punir humilier réduire les gens, en les blessant et en les meurtrissant, cette semaine sur le site de lundimatin on l’a expliqué, les autorités recherchent le contact frontal avec nous pour nous défaire, il faut leur imposer la surprise et nos rythmes, à la base les plus expérimentés ceux qui n’ont plus du tout envie d’encaisser inutilement les coups en sont persuadés, on a la stratégie il faut inventer la tactique » (90).

Jean-Michel Devésa n’a pas le nez seulement sur le présent et l’immédiat mais tisse, souvent avec humour, les liens avec le passé pour mettre en valeur la pérennité des luttes et l’aspect répétitif des répressions. Ainsi, et toujours le 1er mai : « […] impasse de la fraternité, il songe que Bordeaux n’a pas seulement été impliqué dans la traite négrière au XIXe siècle et pendant les premières décennies du XXe la ville a commercé avec l’Amérique latine, une ligne maritime avec La Plata a été florissante, l’Histoire projette malicieusement ses fantômes.

Que pour lui, il émet l’hypothèse que c’est à Paris que tout se joue et que c’est ce que les médias retiendront, ici, il fallait faire ce qui a été fait, et se préparer à y retourner samedi. Et réinvestir les ronds-points. Et ouvrir de multiples fronts. Ne pas capituler, c’est  déjà une victoire. Il n’en démord pas, cela va continuer. Il ne rêve pas, il se réconforte. La morgue du pouvoir ne durera pas, ses assises sont en train d’être sapées. Mais quand il visionne une vidéo montrant des manifestants parisiens forcés de jeter à terre leurs gilets jaunes pour être autorisés à échapper à la souricière, un voile tempère son optimisme, dans quel pays vit-il ? Il le craignait, il en est maintenant sûr : Bordeaux Paris la France sont arrimés à l’Argentine, celle de la junte militaire des années 1976-1983. Avec la marée, il est des grains détestables pour souiller le rivage » (94).

Lorsqu’il passe de Bordeaux à Marseille, en date du 20 avril, il analyse la différence du nombre des manifestants : « Spontanément il avait pensé que la violence et le délabrement du lien civique dans les banlieues pouvaient inciter la population à adopter une attitude et un ton relativement modérés envers les policiers qu’elle ne connaît que trop bien puisque quotidiennement elle en subit la pression. Il s’était aussi demandé si des consignes de retenue préfectorales n’avaient pas été éditées, après l’Acte III et la mort de Zineb Redouane l’octogénaire décédée des suites d’un tir de grenade tombée dans son appartement, afin que ne s’embrasent pas les quartiers défavorisés dévolus à l’immigration première deuxième troisième génération. La remarque de Véro, ses propres observations, des discussions ave des gilets jaunes rencontrés tout au long de cet après-midi l’ont convaincu de la nécessité d’intégrer ces facteurs socio-historiques à son analyse : si Marseille est à la traîne du mouvement, c’est parce que pèse sur ce dernier le poids de cet agencement mafieux du politique.

Néanmoins, comme dans le reste du pays, le flot des mécontents n’y est pas prêt de tarir. En eux tous s’est rompu ce quelque chose qui jusque-là les rivait à leurs chaînes et les rendait inoffensifs » (74-75).

Malgré son enthousiasme et sa volonté d’y croire, quelque chose se délite de samedi en samedi, de répression en répression. S’imprime la conviction que, même quand elles semblent échouer, les luttes sont toujours utiles. On appréciera chaque terme de ce constat magnifiquement écrit, le 27 mai : « Le moral comme un soir de cendre : taillés ou pas dans une autre étoffe, ils ont toujours des cœurs d’artichaut les camarades et les yeux embués de larmes. On a beau proclamer maîtriser ses émotions, on se laisse en dépit de toutes les précautions prendre par la fraternité soudainement agissante d’hommes et de femmes qui auparavant étaient de parfaits inconnus les mines riantes de nos compagnes de lutte les chants entonnés à pleins poumons et le pain et le vin de l’amitié, si bien que lorsque sonne le glas des espérances on en est malade à en crever. Pas la peine d’essayer de donner le change, le printemps levé il y a six mois s’est abîmé en mai […] parce que pour lui c’est probablement fichu, il n’empêche qu’en noir et rouge on a toujours raisons de se battre car, même dans les défaits et les impasses, de cet élan et de cette joie de vivre il reste toujours quelque chose, et pas seulement dans les mémoires, quand nous ne serons plus il vous suffira d’ouvrir nos mouchoirs de les humer et de les porter à vos joues et fronts pour apprendre que c’est en noir et rouge, c’est-à-dire en noir d’espoir, que nos rêves sont les mieux trempés, voilà ce qu’il vous gueule et braille, ce soir, la voix écornée par les sanglots » (111-112).

À chacun.e  de lire ce texte inattendu, surprenant et d’apprécier cet engagement tant militant que littéraire. Le parcours en vaut la peine… Ces Scènes de la guerre sociale peuvent désarçonner le lecteur. Il me semble pourtant que la manière de se les approprier est de les lire  à haute voix, de les dire, de les transmettre par la voix, « de laisser venir la voix » de cette troisième personne qui livre son combat dans la rue et avec l’écriture. En septembre 2019, proposant une présentation du livre de Serge Martin, L’Impératif de la voix, je citais un poème de Ghérasim Luca :

« Plus que de me situer par rapport à une
tradition ou à une révolution
Je m’applique à dévoiler ma résonance
D’être
La poésie est un silensophone
Le poème, un lieu d’opération
[…] En d’autres termes
JE M’ORALISE »

Je posais aussi quelques questions au critique. Certaines réponses me semblent éclairer la recherche de Jean-Michel Devésa et permettre d’apprécier son travail d’écriture à sa juste mesure. Serge Martin affirmait tenter de proposer « une poétique en actes, en actes de lecture comme autant d’inventions d’écoute, comme autant de voix continuées ». Évoquant le mise au silence des voix des femmes, il citait Michèle Perrot (Les femmes ou les silences de l’histoire) pour laquelle il y a souvent « un océan de silence lié au partage inégal des traces, de la mémoire et plus encore de l’Histoire qui [les] a si longtemps oublié, comme si elles étaient hors du temps ou hors événement ». Dans le cas de Jean-Michel Devésa, nous substituerions « femmes » par « gilets jaunes ». Serge Martin ajoute : « Mon essai participe, quoi qu’il en soit, à l’écoute de ces voix jusque dans leurs silences – c’est toute la force des œuvres que de les faire advenir, que de les porter à résonance ». Et, à propos de grands poètes comme Frankétienne ou Kateb Yacine, il envisageait une lecture qu’on pourrait appliquer, plus modestement, à Scènes de la guerre sociale : « tenter de lire et l’un et l’autre dans et par leur théâtralité vocale d’une force redoutable, celle d’un imaginaire défamiliarisant et inventif quant à l’intensité des renversements entre formes de vie et formes de langage ». Son commentaire éclaire l’objectif de ce récit : « Car si historiquement les peuples doivent parfois, souvent même, prendre les armes, ces prises d’armes peuvent très vite être instrumentalisées par les essentialismes qui tuent les voix, si justement les prises de voix ne constituent pas les tests décisifs des libertés vocales qui forcément associent démocratie et social, égalité et liberté… » 

Jean-Michel Devésa, Scènes de la guerre sociale suivi de L’Autre versant des rêves, Éditions Le Bateau ivre, 2020, collection Amarante, 150 p., 18 € — Lire un extrait