UNE MEDITATION : trajectoire et tragédie 9

la ferme du Hunan © Julien de Kerviler

Un jour j’ai pris un car à Vientiane et le soir j’ai marché au bord du Mékong, pas pour me réfugier là-bas ; pas pour me cacher à Luang Prabang ou me réfugier dans un temple, changer de visage ou changer de nom, troquer mon corps contre un corps antérieur, une silhouette plus souple, une pensée plus fluide, non : pour trouver une issue à la peur, pas quelque chose qui lutterait contre elle, qui lui répondrait par une violence équivalente ou une brutalité identique, plutôt un subterfuge, une solution oblique dans un monde intermédiaire, suivre les chemins des serpents, suivre les ondulations des nâgas dans leurs royaumes liquides, passer en Thaïlande, longer les lacs et les marais jusqu’au Cambodge, les canaux, les rizières, m’égarer dans la jungle d’Angkor.

Dans le deuxième volume du Génie du lieu Michel Butor raconte que le surlendemain de son arrivée à Phnom Penh, comme il continue dans les couloirs obscurs du temple de Banteay Srei après avoir passé la nuit au Grand-Hôtel de Siem Reap, au nord de cet immense archipel du Tonlé Sap où il est impossible de déterminer la fin du lac et le commencement de la rivière, quelques grosses gouttes de pluie commencent à tomber dans les cloîtres, accompagnées bientôt d’un long roulement de tonnerre. Il est seul. Il y a encore quelques îlots bleus dans le ciel. Michel Butor se sent bien protégé sous ces voûtes d’énormes pierres. Puis le vent se met à tordre les arbres, et voilà une pluie aussi forte que le fragment de mousson de Séoul, mais beaucoup plus chaude. À certains moments il ne peut plus voir de l’autre côté des cloîtres, et les gouttes rebondissent violemment sur le rebord des fenêtres. Il avance de salle en salle, chacune un peu plus large, un peu plus haute que la précédente. Entre les pierres de la voûte commencent à tomber des gouttes. Les cours sont déjà transformées en bassins, et il y a maintenant des flaques de mots dans les salles. C’est comme si, peu à peu, l’architecture devenait poreuse ; comme si, peu à peu, le texte devenait perméable, comme si la réalité se liquéfiait. Bientôt, en franchissant un petit mur de seuil, Michel Butor voit que le sol de la salle suivante est couvert de plusieurs centimètres d’eau. Il reste pendant quelques instants à l’abri sous le linteau, appuyé au chambranle. Je suis là mais il ne me voit pas et le sol de la salle qu’il vient de quitter se transforme lui aussi en bassin. Le rideau de pluie bat toujours aussi furieusement à l’extérieur. De la voûte tombent à intervalles réguliers d’énormes gouttes qui provoquent de belles ondes interférant au-dessus des phrases. Sur les parois sculptées ruissellent des voiles liquides. Enlever chaussures et chaussettes, rouler le bas de son pantalon et traverser la frontière entre le souvenir et l’oubli. Une pierre parfois manque à la voûte, un mot manque à l’image ; un pilier de pluie tombe du ciel. Mais ailleurs, dans des endroits qui paraissent parfaitement conservés ou reconstitués, à certains interstices, dans des failles du texte, entre les fissures du livre que j’ai emporté avec moi, c’est comme si l’on avait ouvert un robinet à forte pression. Racines de trombes. Les seuls refuges ce sont les portes à cause de l’épaisseur de leurs linteaux monolithes et les sauts de ligne à cause de la lenteur des paragraphes. Enfin Michel Butor arrive à la dernière salle. La chaussée, au-delà du porche et des terrasses, est transformée en fleuve. La pluie est si épaisse qu’il n’est pas question d’apercevoir au fond la porte monumentale dont il connaît l’existence. Il se dit : « C’est là qu’il doit m’attendre. » Et, soudain, il sent qu’il n’est plus seul ; que je suis là ; que l’autre est là et qu’il l’attendait depuis trois jours. Que l’autre qui porte mon nom, l’autre qui porte un masque, l’autre qui ressemble à une silhouette du théâtre d’ombres tend la main pour le conduire à travers les ruines de la littérature.

Théâtre d’ombres khmer © National Museum of Cambodia

Ils avancent dans la forêt, trébuchent sur des racines, des lianes, rejoignent un chemin de pierres. Autour d’eux des libellules, des grenouilles, des masses sombres, des silhouettes immobiles dans la brume, des eaux stagnantes, des mots statiques, des eaux somnolentes ; et puis des contours se dessinent, des courbes se précisent, un enchevêtrement d’arbres et de pierres, un dédale de branches et de phrases, des mots, des murs avec des corps sculptés dans la pierre, des femmes qui dansent, des hommes qui jouent de la flûte, des dieux hilares aux bras minces, poignets souples, doigts agiles, les mains libres. Ils marchent parmi les fresques, les flaques d’eau, les mares. Un chat sur un tronc d’arbre, un épervier, puis une esplanade avec des colonnes effondrées, un banc de pierre, un homme assis sur ce banc, chauve, très grand, mince, presque maigre, revêtu d’une robe rouge presque noire. Il les regarde. Il dit qu’il les attendait. Il sourit, lui aussi. Voix stridente qui déroule lentement ses anneaux dans la pénombre, intonations qui se faufilent sur les dalles parmi les fleurs. Ils franchissent des salles, des couloirs, gravissent un escalier. Là-haut sous le ciel orange des corps sculptés de tigres parmi des colonnes fissurées, un enchevêtrement de portes abattues et de linteaux crevassés puis une cour en soubassement par rapport aux galeries qui l’entourent avec un bassin où stagne une flaque d’eau. Le moine descend trois marches, se prosterne, il s’accroupit. Il ferme les yeux. Il respire. Murmure des incantations qui ressemblent à des psaumes. Froissement du vent. Rire des singes. Trois gouttes de pluie. Le moine chante en remuant à peine les lèvres. En ne les bougeant presque pas, comme s’il fredonnait la pensée d’un esprit très absent dont il serait le dernier intercesseur. Sa voix s’élève, ténue, sifflante, très légère. Ils écoutent. Ils regardent le moine. Ils regardent les pierres autour d’eux, les plaques de mousse, les toiles d’araignée, les chiens qui apparaissent au bord du bassin, le chat, les grenouilles, les grands oiseaux des marais, ils se laissent porter par les animaux factionnaires et les animaux sentinelles, ils se laissent emporter par la voix du moine qui est l’avant-dernière voix de la littérature.