Christian Garcin : A l’ouest rien de nouveau (Le Bon, la Brute et le Renard)

Christian Garcin, Comédie du Livre 2011 © Yves Tennevin (Wikicommons)

Depuis son premier roman, vingt ans donc, et sans évoquer ses récits de voyage, Christian Garcin cultive le goût des contrées lointaines : entre autres le Japon, la Chine, la Mongolie, la Russie, la Patagonie, mais également les États-Unis, qui font retour en 2020.

Paraissent de fait en septembre chez Tristram deux romans de Poe qu’après l’intégralité de ses nouvelles (en deux tomes chez Phébus) il continue de traduire avec Thierry Gillyboeuf, ainsi qu’une traduction au Nouvel Attila des Belles Poésies de Donald Trump et chez Finitude des nouvelles de Melville. À propos des États-Unis, l’auteur écrit par ailleurs dans Travelling, le récit d’un tour du monde sans avion écrit avec Tanguy Viel (Lattès, 2019, rééd. Points) : « il y a toujours, lorsqu’on débarque ici, la part mythique, littéraire ou cinématographique (…) qui vous saute au visage ou à l’esprit. » Or, c’est notamment à partir de cette part-là que Le Bon, la Brute et le Renard semble s’être écrit.

Tout familier des romans de Christian Garcin est en outre habitué à la récurrence des personnages qui, d’un récit à l’autre, complètent leurs aventures, passent sans ciller de protagoniste principal à secondaire, gardent parfois le privilège du héros, et voyagent. Zuo Luo, détective spécialisé dans les femmes enlevées et séquestrées par des maris qui les ont achetées, n’aime pas beaucoup quitter la Chine, mais dès Des femmes disparaissent (Verdier, 2011, rééd. Points) il doit se rendre à New-York pour le besoin d’une enquête ; on le retrouve dans Les Nuits de Vladivostok (Stock, 2013) au cœur de l’Extrême-Orient russe. Aujourd’hui, c’est donc aux États-Unis que de nouveau il officie, mais dans la touffeur de l’ouest, et toujours affublé de son comparse Bec-de-canard. Le duo est sur les traces d’une jeune femme également disparue, dont le père est un cousin de Zuo Luo, tandis que dans une autre partie du roman, c’est-à-dire selon une alternance de chapitres chère à l’auteur, Chen Wanglin, « auteur réticent et enquêteur perplexe », est aussi à la recherche d’une femme qui ne donne plus de nouvelles à son père, lequel a chargé Wanglin de la retrouver en France — le même Wanglin que l’on croisait déjà dans les romans déjà cités et dans La Piste mongole (Verdier, 2009, rééd. Points), tour à tour et tout en même temps personnage, narrateur et écrivain.

Des femmes disparaissent

Deux femmes ont donc disparu, et c’est le roman de 2011 qu’on ne peut s’empêcher d’avoir à l’esprit, de même que Selon Vincent (Stock, 2014, rééd. Actes Sud Babel) puisqu’ici aussi se pose la question de la disparition volontaire et de la soustraction consentie au regard des autres. A ce titre ce nouveau roman semble faire somme.

Les femmes sont celles que l’on cherche, à la nuance notable du lieutenant Nyyrikki Amburn, qui mène également l’enquête, affublée de son benêt d’acolyte, image pataude de l’Amérique ignare mais fière d’elle : Ragnvald Hollingsworth. Ces noms vous disent aussi quelque chose ? Cet assemblage hétéroclite se manifestait déjà dans La Piste mongole, il en était également très brièvement question dans Selon Vincent : c’étaient les personnages d’un roman de Chen Wanglin, celui-là même qui a publié les Aventures de Zuo Luo le renard justicier et que Zuo Luo précisément dans Le Bon, la Brute et le Renard soupçonne d’être de nouveau le narrateur de son histoire et, plus encore, de sa propre vie. Ajoutez à cela que Wanglin de passage à Marseille rencontre furtivement un personnage, ou plutôt ce qu’au cinéma on appellerait une silhouette, du nom de Christian Garcin, et le vertige vous prend d’une œuvre dont les liens d’un opus à l’autre se tressent sans cesse, par quoi le plaisir paraît : celui de raconter et de lire des histoires entre lesquelles sont noués des liens quasi secrets. Les mondes comme les fictions s’agitent dans leurs réalités parallèles, se croisent parfois, par un ensemble de signes que l’écriture ne cesse d’accorder mystérieusement. Il s’agit cependant de préciser, c’est important, que ce roman peut se lire, comme chacun de ceux de l’auteur, indépendamment des autres : c’est l’une des virtuosités de l’œuvre patiemment construite que de produire des échos qui participent au plaisir de lecture sans les rendre indispensables à la compréhension de chacune des pierres de l’édifice.

Sorte de Don Quichotte dégradé, affublé de son Sancho, Zuo Luo parcourt avec Bec-de-Canard les bungalows et les chemins de poussière d’une Amérique oubliée et déliquescente, dans le prolongement des Oiseaux morts de l’Amérique (Actes Sud, 2018), où l’on ne croisait pas le duo burlesque mais dont on retrouve, à l’occasion d’une brève rencontre aux portes des canalisations de Las Vegas, un personnage. Des aventures passées, pour Zuo Luo celle-ci n’est cependant que le fantôme et il traîne jusqu’à la fin une indéfectible impression de ne servir à rien, ce que le récit ne vient jamais démentir : l’enquête progresse sans apport décisif de sa part — d’ailleurs le trio infernal a toujours un train de retard sur les deux flics —, et il se renfrogne, après avoir affirmé dès les premières pages du roman, dans un motel de Baker, en Californie, qu’il est « un chaman moderne » parce qu’il rend de jeunes femmes à leur famille comme le chaman « délivre les âmes, et les restitue à la lumière et à la vie. »

Or, affirmer cela c’est opérer une confusion entre le visible et l’invisible. Comment en vouloir à Zuo Luo ? Il est une créature de Christian Garcin, qui ne cesse de mêler l’un et l’autre. Car tandis que d’un côté l’on parcourt l’ouest désert et méconnu des États-Unis, de l’autre les deux plus grandes villes françaises, l’on croise encore des êtres qui ont un lien privilégié avec le céleste et le spirituel, comme dans chacun des romans précédents de l’auteur ; s’il était par exemple question de chamanisme plus authentique dans La Piste mongole, Les Nuits de Vladivostok ou Selon Vincent, d’une médium qui aide à dénouer un fil essentiel de l’intrigue dans Des femmes disparaissent, on croise ici, et entre autres, une grand-mère et sa petite fille pourvues d’un don de divination.

Christian Garcin, Le Bon, la brute et le renard. Détail couverture

Un anti-western

Ces éléments côtoient les réalités crasses des États-Unis et la folie douce de certains de leurs habitants, comme cette femme qui prétend, à l’instar de quelques illuminés réels, avoir été enlevée par des extra-terrestres, ou comme ces marginaux qui, voulant fuir le monde et plus ou moins se cacher, choisissent de se reclure près de Salton sea dans des caravanes où leur vie passera, sur une terre presque oubliée, polluée et désertée après avoir été un lieu prisé des riches Californiens — une vie sans avoir affaire à la société. Le road trip ici traverse des espaces dépouillés des paillettes que la fiction a pourtant durablement imprimées en nous : celles des westerns, des héros outranciers, du mythe de la valeureuse conquête de l’ouest, celles de Monument Valley, des ranchs somptueux, des bagnoles qui avalent des kilomètres, ou du rutilement des mégapoles.

Comme Les Oiseaux morts de l’Amérique se fondait symboliquement sur un espace soustrait à la visibilité (les canalisations de Las Vegas), Le Bon, la Brute et le Renard accompagne dans son trajet les oubliés, volontaires ou non, d’une société qui, par endroits, n’est que l’ombre d’elle-même. Du western italien qui inspire le titre, ce roman retourne la mythologie, en faisant qui plus est parcourir ces espaces à trois personnages alanguis qui s’en fichent royalement, occupés qu’ils sont à leur tâche et à lire de la poésie chinoise, à laquelle s’intéresse le de moins en moins rustre Bec-de-Canard et dont quelques vers émaillent leur itinéraire, éclairant comme par incidence et par échos ténus leur chemin. En ce sens, ce roman est plutôt un anti-western, revitalisé à la manière des Lettres persanes par quatre Chinois qui arpentent les États-Unis et la France et doublé d’un faux roman policier, qui se plaît à déjouer les codes du genre en faisant de chacune de ses étapes un moment déceptif pour l’enquête et l’économie générale de ce qu’en serait la substance noire (comme on parle de film noir), mais décisif pour la confrontation des êtres à un milieu nouveau et pour la toile que le roman tend discrètement sur le monde contemporain.

Par ailleurs, plus que jamais peut-être Christian Garcin joue avec le lecteur par une ironie renouvelée, un sens aigu des dialogues et des situations burlesques, une virtuosité et un évident plaisir qui sans cesse nous renvoient à cette évidence : nous sommes dans une fiction — et bien meilleure que celle de laquelle Nyyrikki taxe Hollingsworth d’être un personnage : « Vous vous exprimez comme un personnage de roman. Et de mauvais roman, encore. » —, où s’entremêlent trois quêtes qui se croisent sans constituer la charpente solide d’une intrigue — il ne s’y passe finalement pas grand chose de notable —, dans un labyrinthique et ludique feuilleté de narration où l’on reconnaît le goût de l’auteur pour Borges, sous le patronage duquel le livre paraît. Qui raconte quoi, et quel personnage est la créature de l’autre ? Voilà ce que le roman ne résout pas.

Christian Garcin, Le Bon, la brute et le renard, Actes Sud, août 2020, 300 pages, 21 € 50 — Lire un extrait — Lire ici l’entretien de Thomas Anquetin avec Christian Garcia