Billet proustien (47) : Oiseau blond et valet noir

Photo de Marcel Proust par Otto Wegener (1895)

Comme Saint-Loup et Marcel se retrouvent à Tansonville, nous sommes gratifiés d’un ultime portrait de Robert, d’un Robert de plus en plus Guermantes via la sveltesse hautaine de sa mère. Portrait somptueux et moqueur, faisant de l’élégant gentilhomme un bel oiseau blond. Voyons comment se file la métaphore d’une « lumière changée en oiseau » : « quand par exemple je voyais Robert de Saint-Loup entrer dans une soirée où j’étais, il avait des redressements de sa tête si joyeusement et si fièrement huppée sous l’aigrette d’or de ses cheveux un peu déplumés, des mouvements de cou tellement plus souples, plus fiers et plus coquets que n’en ont les humains, que devant la curiosité et l’admiration moitié mondaine, moitié zoologique qu’il vous inspirait, on se demandait si c’était dans le faubourg Saint-Germain qu’on se trouvait ou au Jardin des Plantes ».

De plus, le même narrateur se saisit cruellement de l’occasion pour suggérer que Robert ajuste son élégance de volatile à son vice nouveau, ramage et plumage tout ensemble : « Pour peu qu’on y mît un peu d’imagination, le ramage ne se prêtait pas moins à cette interprétation [= de Robert en tante] que le plumage. Il commençait à dire des phrases qu’il croyait grand siècle. »

Quoiqu’épris de Charlie Morel, Saint-Loup ne se prive pas de multiplier les liaisons féminines, illustrant ce précepte paradoxal : « Une femme qu’on aime suffit rarement à tous nos besoins et on la trompe avec une femme qu’on n’aime pas. »

Tout cela faisant que Saint-Loup, sans en tirer aucun plaisir, désespère son épouse comme fit maintes fois son oncle Charlus avec la sienne. Le seul à capter toute la passion du marquis n’en reste pas moins ce « valet noir » ou ce « pouilleux » de Morel surgissant en personnage maléfique et suggérant quelque esclavage raciste : « Il est possible que Morel, étant excessivement noir, fût nécessaire à  Saint-Loup comme l’ombre l’est au rayon de soleil. On imagine très bien dans cette famille si ancienne un grand seigneur blond doré, intelligent, doué de tous les prestiges et recelant à fond de cale un goût secret, ignoré de tous, pour les nègres. »

Le Temps retrouvé, chap. I,  Folio, p. 9-11.