Billet proustien (43) : Train de Paris (2), drôles de mariages  

Marcel Proust à Cabourg, 1896.

Maman et Marcel échangent les nouvelles que chacun a reçues par courrier. C’est à qui révèlera l’alliance la plus étonnante. Marcel commence par ce qu’il sait déjà :

« — Écoute bien, répondis-je, je ne sais pas ce que c’est, mais, si étonnant que cela puisse être, cela ne peut pas l’être autant que ce que m’apprend celle-ci. C’est un mariage. C’est Robert de Saint-Loup qui épouse Gilberte Swann. »

Maman prend bonne note mais, en réplique, s’attribue la palme :

« — c’est moi qui détiens la nouvelle la plus extraordinaire […] Cette lettre-ci m’annonce le mariage du petit Cambremer. — Tiens ! dis-je avec indifférence, avec qui ? Mais en tous cas la personnalité du fiancé ôte déjà à ce mariage tout caractère sensationnel. — À moins que celle de la fiancée ne le lui donne. — Et qui est cette fiancée ? — Ah ! si je te dis tout de suite il n’y a pas de mérite, voyons, cherche un peu »,  

Et la détentrice du secret de jouer à la devinette, taisant le nom de la fiancée mais annonçant un mariage du temps où les rois épousaient des bergères. Le mystère s’élucide au gré d’une passe d’armes élégante entre mère et fils :

« Mais enfin qui est-ce cette fiancée ? — C’est Mlle d’Oloron. — Cela m’a l’air immense et pas bergère du tout, mais je ne vois pas qui cela peut être. C’est un titre qui était dans la famille des Guermantes. — Justement, et M. de Charlus l’a donné, en l’adoptant, à la nièce de Jupien. C’est elle qui épouse le petit Cambremer. — La nièce de Jupien ! Ce n’est pas possible ! »

Soit ce duel mère-fils plein de verve :

— Maman (qui pense à la nièce de Jupien célébrée par la grand-mère) : « C’est la récompense de la vertu. C’est un mariage à la fin d’un roman de Mme Sand ».

— Marcel (acquis à Charlus) — «  C’est le prix du vice, c’est un mariage à la fin d’un roman de Balzac ».

— Maman (oubliant son ascendance) : « Et pourtant, crois-tu tout de même, si le père Swann […] avait pu penser qu’il aurait un jour un arrière-petit-fils ou une arrière-petite-fille où couleraient confondus le sang de la mère Moser qui disait : « Ponchour Mezieurs » et le sang du duc de Guise ! »

— Marcel : (dévaluant le mariage Saint-Loup-Gilberte) « les Swann étaient des gens très bien et, avec la situation qu’avait leur fils, sa fille, s’il avait fait un bon mariage, aurait pu en faire un très beau. Mais tout était retombé à pied d’œuvre puisqu’il avait épousé une cocotte. »

— Maman : « La fille d’une femme que ton père n’aurait jamais permis que je salue épousant le neveu de Mme de Villeparisis que ton père ne me permettait pas au commencement, d’aller voir parce qu’il la trouvait d’un monde trop brillant pour moi ! »

— Maman encore : « Le fils de Mme de Cambremer, pour qui Legrandin craignait tant d’avoir à nous donner une recommandation parce qu’il ne nous trouvait pas assez chic, épousant la nièce d’un homme qui n’aurait jamais osé monter chez nous que par l’escalier de service !… »

Marcel Proust, Albertine disparue, chap. IV, Folio, pp. 236-238.