Paul Rocher : « Les forces de l’ordre font varier le niveau de violence en fonction de ce qu’elles pensent des manifestants »

Stimulant et incisif, tels sont les mots qui viennent à la lecture de Gazer, mutiler, soumettre : politique de l’arme non létale de Paul Rocher qui vient de paraître à La Fabrique. Des Gilets Jaunes aux ZAD, des manifestations récentes des soignants en passant par les mouvements contre la « réforme » des retraites, le recours massif aux gaz lacrymogènes et aux LBD est devenue monnaie courante pour les forces de l’ordre. Cependant, loin de correspondre à un adoucissement du maintien de l’ordre, l’usage de cet arsenal d’origine militaire pour régler des conflits domestiques résonne terriblement comme le corollaire de la suspension globale du processus démocratique en France. Une réflexion vive que, le temps d’un grand entretien, Paul Rocher, son auteur, développe pour Diacritik.

Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre fort essai sur la politique de l’arme non-létale intitulé Gazer, mutiler, soumettre. Comment vous en est précisément venue l’idée ? A l’entame de l’essai vous décrivez une scène aussi belle que terrifiante de manifestation où un enfant prend peur quand des gaz lacrymogènes qui sont lancés au hasard par les CRS ? Est-ce la scène matricielle même de votre réflexion qui s’attache à la violence politique qui, depuis 2018, en passe par les armes non-létales comme les gaz, les tasers ou encore les matraques ?

Gazer, mutiler, soumettre est le produit de l’observation des mobilisations des dernières années, notamment depuis la mort de Rémi Fraisse en 2014. Un jeune homme est mort à cause de l’explosion d’une grenade « non létale » lancée par les forces de l’ordre et à Paris le rassemblement demandant justice et vérité pour le militant écologiste a été d’abord nassé, puis aspergé de gaz lacrymogène. Pendant cette séquence de seulement quelques jours les forces de l’ordre ont imposé des questions cruciales : Comment se fait-il que des armes « non létales » tuent ? Quel est le sens d’empêcher des personnes de quitter un lieu tout en les exposant au gaz lacrymogène, qui est censé servir à disperser des foules ? Il était à la fois question d’armes et du comportement des forces de l’ordre. Au fil des années l’emprise de ces questions sur l’actualité de la vie politique française, sous des formes plus ou moins variables, n’a cessé de grandir.

Un cap a été franchi avec la mobilisation des gilets jaunes à partir de 2018. Un nouveau public, en grande partie peu habitué aux mobilisations, a fait la douloureuse expérience de la répression qui frappait déjà les écologistes et le mouvement ouvrier – sans parler des noirs et arabes (et d’autres minorités victimes de racisme). Cette expérience des violences policières a été double, idéologique et physique. D’une part elle a fait voler en éclat l’idée selon laquelle en France la liberté d’expression serait garantie et par conséquent le recours à la violence de la part des forces de l’ordre est purement réactif, en réponse à un acte répréhensible d’un manifestant. D’autre part les gilets jaunes ont senti sur leur propre corps les effets des armes non létales. La scène d’introduction de mon livre essaie de condenser le vécu de milliers de personnes qui se rendent en manifestation et y découvrent leur vulnérabilité face à la violence de l’État. De ce point de vue on peut effectivement parler d’une scène matricielle. L’augmentation spectaculaire du nombre de manifestants blessés – parfois mortellement, régulièrement grièvement – conduit à s’intéresser à l’outil de ces faits, à savoir les armes non létales. Plus précisément, elle m’a poussé à essayer d’aller au-delà du débat public interrogeant de manière plutôt descriptive la légalité de tirs de balles en caoutchouc, la proportionnalité de coups de matraque, la nécessité de saturer un espace avec du gaz lacrymogène… Les quelques fragments explicatifs dans le débat public pointaient la responsabilité individuelle de tel ou tel dirigeant politique qui aurait inspiré un changement de « doctrine ». Aussi salutaire qu’elle soit, cette attention médiatique inédite envers la violence de l’État se limitait à la surface d’un phénomène plus profond et se montrait donc incapable de rendre compte de la logique qui anime l’escalade de violence que nous vivons actuellement.

Pour en venir sans attendre au cœur de votre propos, votre réflexion s’attache immédiatement à montrer que, contrairement à ce que soutiennent les autorités politiques, les armes non létales sont un véritable arsenal de guerre, issu sans détour d’une logique et d’une utilisation proprement guerrière. Elles blessent profondément comme elles tuent ainsi que l’ont prouvé les morts de Zineb Redouane ou de Rémi Fraisse.
En quoi vous paraissait-il important d’ouvrir votre propos en démythifiant le caractère non létal de ces armes ? En quoi le discours technologique qui les entoure rejoue-t-il, selon vous, les clichés d’une magie techno-optimiste comme vous ne manquez pas de le rappeler ? Enfin, en quoi insister sur la non létalité de ces armes revient à désarmer symboliquement le discours sur les violences policières voire à les euphémiser ?

Le terme d’arme « non létale » sous-entend que toutes les armes rassemblées sous cette catégorie – dont je propose un panorama à la fois technique et tactique – seraient par définition, par nature technique, incapable de tuer ou handicaper définitivement. Le vocabulaire employé accompagne cette conception : les armes « neutralisent » ou « irritent », le nom officiel de la balle en caoutchouc est « balle de défense », la grenade à fragmentation passe pour un « dispositif manuel de protection » et les fusils projetant des balles et des grenades s’appellent « lanceurs ». Tout suggère que désormais il est possible de réprimer sans blesser. La possibilité même de l’existence de violences policières est écartée d’office grâce à la fuite en avant technologique. Dans cette perspective, on oppose l’arme « non létale » vertueuse à l’arme « létale » vicieuse. L’une serait sans conséquences graves sur la santé des cibles, l’autre tuerait à coup sûr. En réalité, un tir de pistolet, « à balles réelles », tue dans 20-25 % des cas.

Mais il ne suffit pas de s’arrêter à ce constat sémantique. En réalité une arme n’est jamais un simple outil. Elle fonctionne effectivement comme un outil dans la mesure où permet à son utilisateur d’agrandir sa marge de manœuvre, mais l’arme agit simultanément comme une contrainte sur les actions dont elle est le moyen. Cette idée fondamentale a été exprimée par Simone Weil dans ses Réflexions sur la guerre, et remis au jour plus récemment par Grégoire Chamayou sous le nom de « théorie de l’arme ». Autrement dit, pour comprendre pleinement une arme il ne suffit pas d’interroger sa fonction, il faut examiner la manière dont elle façonne le comportement de ses utilisateurs. Lorsqu’on s’éloigne de la magie du techno-optimisme pour interroger les effets réels des armes « non létales » – comme je l’ai fait à l’aide de matériel statistique et d’autres travaux scientifiques – on débouche sur un constat frappant : au lieu de garantir un maintien de l’ordre plus éthique, plus humain, la disponibilité même des armes non létales conduit à la brutalisation du maintien de l’ordre.

Dans Gazer, mutiler, soumettre, vous dévoilez combien l’usage des armes non létales met à nu le paradoxe politique fondateur de notre temps : dans les démocraties néo-libérales et en particulier en France, plus un gouvernement est impopulaire, plus il a recours à ces armes. En quoi, selon vous, existe-t-il une crise de maintien de l’ordre en France qu’à travers l’usage massif de ces armes lors des manifestations a révélé encore le mouvement des Gilets Jaunes ? En quoi la violence de l’ordre néo-libéral procède-t-il d’une intolérance totale à tout mouvement de contestation ? Et, enfin, en quoi les armes non létales permettent-elles, de votre point de vue, de proposer un discours de répression éthique au gouvernement Philippe et au président Macron ?

Pour comprendre l’État moderne mon livre s’inspire de la théorie de l’hégémonie gramscienne et sa prolongation poulantzasienne. Cette théorie permet de penser la présence simultanée du consentement et de la coercition comme un ensemble indissociable et indispensable pour le maintien au pouvoir de la classe dominante. Les gouvernements qui incarnent la capacité d’agir de l’État à un moment donné peuvent mener des politiques qui suscitent le soutien actif de la population, ce qui diminue la place de la violence dans le cocktail de l’hégémonie. Avec l’augmentation continue des inégalités, caractéristique de la période néolibérale, la partie de la population susceptible d’adhérer aux politiques menées par les gouvernements successifs décroît. En réaction, la reproduction de l’ordre établi repose davantage sur la force. Or, un recours croissant à la force risque d’accélérer la chute de la popularité d’un gouvernement. Les armes « non létales » devaient incarner le dépassement de cette contradiction : elles devaient permettre à l’Etat d’être plus violent sans être perçu comme tel. Jamais l’État ne disposait d’armes « non létales » aussi diverses, puissantes et omniprésentes. De ce point de vue, les armes « non létales » sont des armes néolibérales. L’insistance sur la périodisation du capitalisme permet aussi de comprendre les traites communs entre la répression des gilets jaunes et celle d’autres mobilisations syndicales, écologistes…

Le premier chapitre de Gazer, mutiler, soumettre propose une histoire des armes « non létales » qui montre qu’à chaque nouvelle crise du maintien de l’ordre les Etats encouragent le développement des armes non létales. Toutefois, la vague contemporaine du recours aux armes non létales se distingue par rapport aux deux vagues qui l’ont précédé. Pendant ces dernières le mouvement ouvrier constituait effectivement une antithèse puissante au monde capitaliste. La vague qui a débuté dans les années 1990 est différente puisque l’opposant historique de l’ordre établi s’est considérablement affaibli. S’il existe une crise du maintien de l’ordre aujourd’hui c’est parce qu’une autre variable a évolué, à savoir la tolérance de l’État face à la contestation. C’est ici qu’on retrouve la pertinence du travail de Nicos Poulantzas qui a esquissé la manière dont le néolibéralisme va de pair avec une transformation des modalités de l’Etat moderne, qui devient plus autoritaire. Plus l’impératif de la génération de profit se répand, moins la contestation est acceptable. Les données que je mobilise attestent cette tendance : alors que les manifestants ne deviennent pas vraiment plus violents, la hausse des violences policières ces dix dernières années est spectaculaire.

Le corolaire de la hausse des violences policières est l’explosion de civils blessés en manifestation. A titre d’exemple, pour la séquence des Gilets Jaunes plus de 300 blessures à la tête ont été recensées, dont un nombre considérable d’éborgnés et d’autres mutilations et décès ont été constatés. Il faut d’ailleurs souligner qu’à la fois le chiffre du recours aux armes non létales et celui des manifestants blessés sous-estiment le niveau réel de violences de l’État. Néanmoins, comme je le disais plus haut, comme l’arme est à l’abri du débat public grâce à ses miraculeuses propriétés techniques « non létales », la critique a mis l’accent sur certaines actions individuelles des forces de l’ordre et certains éléments de la doctrine du maintien de l’ordre. Chaque élément de critique des violences policières est important mais le débat n’est pas à la hauteur du phénomène. Même avec les chiffres partiels du ministère de l’intérieur sur les tirs des balles en caoutchouc on voit une multiplication par 480 du nombre de tirs entre 2009 et 2018 et cette tendance à la gâchette facile touche l’ensemble des forces mobilisées dans le cadre du maintien de l’ordre. Dans la mesure où le débat public se focalise sur seulement quelques événements de violences policières bien identifiés, et non pas sur une multiplication par 480 des tirs à balles en caoutchouc, le discours autour du maintien de l’ordre éthique semble toujours fonctionner.

Ce qui frappe dans votre essai, c’est combien la police apparaît comme une armée d’occupation qui n’ose pas dire son nom. Même non létales, ces armes, avant tout guerrières sinon meurtrières, témoignent de manière concrète d’un fait politique majeur, celui selon lequel l’état comme vous le dites s’est radicalisé. Diriez-vous ainsi que la police agit désormais sur le territoire comme une armée colonisatrice ? Qu’il s’agit pour elle de faire admettre un ordre étatique envers et contre tout, quitte à considérer ses propres citoyens comme un ennemi à occuper et à discipliner ?

Il me semble important de rappeler que la police est un phénomène récent, une forme sociale moderne, qui n’existait pas pendant une bonne partie de l’histoire de l’humanité. Pour comprendre son avènement il faut interroger la transformation de la société qui lui a donné naissance et qui a conduit à la particularisation de l’État comme instance de violence séparée du processus de production et d’échange de marchandises. En incarnant le monopole de la violence physique légitime, l’État permet avant tout la maximisation des échanges de marchandises. La contrepartie de ce fait est la menace permanente de violence contre ceux qui se trouvent opposés à la reproduction du mode de production capitaliste.

Ce propos général permet de signaler la permanence, du moins latente, de la violence étatique dans les sociétés modernes. En ce qui concerne la période actuelle l’État s’est radicalisé dans la mesure où il emploie un niveau de violence très élevé contre la population et poursuit la répression devant les tribunaux. Toutefois, la comparaison avec la colonisation nécessite une nuance car l’Etat n’intervient pas comme une force extérieure. Cet État radicalisé représente la condensation matérielle des rapports de forces entre classes et fractions de classes sociales (avant tout domestiques). Si on regarde l’histoire économique et politique de la France depuis les années 1980 on constate une tendance à la néolibéralisation. Mais cette tendance n’est pas lisse, elle a régulièrement dû faire face à une forte contestation sociale de sorte à ce que, comparée à d’autres pays, la France est toujours moins néolibérale. Cela signifie que la France porte un potentiel de libéralisation considérable mais qui ne peut être réalisé sans recours à la force. Ainsi, il n’est pas surprenant que l’arsenal en armes non létales a fortement augmenté depuis 2010. L’Etat se prépare à employer plus de violence.

Dans Gazer, mutiler, soumettre, vous insistez sur le rôle subjectif de la police, sur la marge de manœuvre qui est laissée aux policiers dans l’exécution des ordres. Votre vision des violences policières, aujourd’hui au cœur de tous les débats, notamment depuis la mort de George Floyd, d’Adama Traoré et de Cédric Chouviat, repose sur le constat suivant : pour vous, la violence est intrinsèque à la police, systémique.
De fait, pouvez-vous nous expliquer pourquoi il existe, selon vous, de manière essentielle une violence policière – qu’elle est un trait inhérent à la police ? En quoi l’usage des armes non létales achève-t-il de démontrer que les policiers ne sont pas les citoyens exemplaires que le ministère de l’intérieur veut présenter ?

Aujourd’hui des voix s’élèvent dans le débat public pour dénoncer l’instrumentalisation politique des forces de l’ordre. D’après cet argument la police est violente parce que des décideurs politiques ou administratifs lui ont donné l’ordre d’être violent. Cet argument contient incontestablement une part de vérité mais n’épuise pas l’intégralité du phénomène des violences policières. Il maintient notamment l’idée selon laquelle les membres des forces de l’ordre seraient des citoyens exemplaires et bien formées à qui on peut confier le port d’armes.

L’institution policière ainsi que le policier individuel disposent d’un pouvoir discrétionnaire propre qui est d’autant plus grand à l’occasion d’interventions complexes et peu prévisibles comme des manifestations. Et le recours immodéré aux armes « non létales » se trouve facilité par l’impunité générale dont bénéficient les membres des forces de l’ordre. Pour éviter le débat sur les violences policières les gouvernements insistent souvent sur l’exemplarité et le professionnalisme des forces de l’ordre. Or, il se trouve qu’il existe des raisons de douter du professionnalisme des forces de l’ordre. La sociologie de la police montre que la police attire des profils particuliers qui ont souvent une conception purement répressive du métier. Ensuite le processus institutionnalisé de la formation des forces de l’ordre les dote d’un esprit de corps particulièrement prononcé qui distingue entre un « nous policiers » et le reste de la société. Sans m’attarder sur l’extrême sur-représentation d’idées d’extrême-droite parmi les policiers et gendarmes, il me semble enfin important de souligner que les forces de l’ordre font varier le niveau de recours à la violence en fonction de ce qu’elles pensent du type de manifestants auquel elles font face.

Cette exemplarité défaillante est d’autant plus grave que la formation à l’utilisation des armes « non létales » laisse fortement à désirer. Il faut bien comprendre qu’en réalité les armes « non létales » ne le sont pas par nature mais sous certaines conditions d’utilisation bien précises, qui bien souvent ne correspondent pas à la réalité des manifestations. Sans entrer dans les détails, il semble peu probable qu’une meilleure formation à l’utilisation des armes « non létales » change le problème des violences policières puisqu’il existe une incompatibilité entre les conditions permettant des tirs non létaux et la réalité des mobilisations de rue.

En quoi, selon vous, la violence policière augmente selon la foule qu’elle a en face d’elle ? En quoi pour vous la politique de l’arme non létale passe aussi pour le policier par un usage décomplexé de la violence ?

L’ancien président de la prestigieuse American Sociological Association, Herbert J. Gans, a insisté sur ce qu’on pourrait appeler une prophétie autoréalisatrice policière : l’anticipation de révoltes violentes par les policiers, fortement imprégnée par leurs conceptions stéréotypées, augmente d’autant leur niveau de violence. Autrement dit, les forces de l’ordre font varier le niveau de recours à la violence en fonction des conceptions stéréotypées attribuées au public auquel elles font face.

Les policiers et gendarmes ont un certain respect pour les revendications des agriculteurs et dans une certaine mesure aussi pour celles du mouvement ouvrier tournant autour du pouvoir d’achat. A l’inverse, ils éprouvent une aversion certaines contre ce qu’ils considèrent comme des étudiants-jeunes-privilégiés-casseurs. En soi, cette distinction pose évidemment un problème grave, qui montre à quel point Walter Benjamin avait vu juste en qualifiant la violence policière comme fondatrice de droit. Mais ce problème prend encore une autre dimension lorsqu’on s’intéresse à la catégorie diffuse du casseur. En 2016 cette catégorie a largement été mobilisée contre le mouvement ouvrier et en 2018/19 les gilets jaunes en ont fait les frais. Au lieu de comprendre que les manifestants se protègent contre l’explosion spectaculaire du recours aux armes « non létales » un certain nombre de signes d’autodéfense populaire sont présentés comme la preuve de l’existence du « casseur ». C’est inverser la cause et l’effet. Au passage, l’importance des stéréotypes des forces de l’ordre contribue sans doute à expliquer le racisme policier.

S’agissant toujours des violences policières, vous qui affirmez notamment que l’IGPN n’est pas un organisme fiable, que pensez-vous des manifestations non-déclarées des policiers qui, ces jours-ci, n’hésitent pas au mépris de la démocratie à protester devant Radio France ou encore devant le Bataclan ? Ne pensez-vous pas que le gouvernement se trouve piégé par la non létalité des armes dont il a fait un outil de communication politique et la manière de blanc-seing que, via cette non létalité hypocrite, il a donné à la police ?

Il me semble qu’on peut mesurer la solidité de l’esprit de corps à l’aune des voix critiquent qui s’élèvent au sein de l’institution en question. S’agissant des forces de l’ordre force est de constater qu’extrêmement rares sont les policiers et gendarmes qui prennent la parole pour dénoncer les violences et le racisme policiers. La critique a donc été formulée de l’extérieur par une mobilisation forte contre les violences policières, qui a pris une nouvelle ampleur dans le cadre du mouvement mondial suite au meurtre de George Floyd. Les mobilisations actuelles confirment ce qu’on a déjà pu observer en 2016 lors des événements contre la « haine anti-flics », à savoir le refus catégorique des forces de l’ordre de la moindre critique et la revendication de pouvoir se comporter de manière non-exemplaire (« avoir les nerfs qui lâchent », « manquer de sang-froid ») tout en gardant le droit d’utiliser des armes en impunité.

En pleine contradiction avec la réalité le gouvernement actuel – mais la même chose vaudrait pour le précédent – s’obstine à garder le même discours sur la non létalité qui implique par définition l’absence de violences policières. De ce point de vue il est effectivement piégé par la dynamique propre de l’arme « non létale » qui conduit à la brutalisation du maintien de l’ordre. Le gouvernement pourrait s’échapper de ce piège en changeant radicalement de cap politique mais cette éventualité ne semble guère réaliste. Au contraire, même pendant la crise sanitaire il a commandé de nouvelles armes non létales et la commission d’économistes récemment créée par Macron pour penser le monde d’après indique que pour le gouvernement l’après sera identique à l’avant. La répression de la manifestation des soignants du 16 juin l’illustre à la perfection.

Enfin, ma dernière question voudrait porter sur la réponse citoyenne à ce systémisme de la violence policière et à cette escalade de la violence promue par la non létalité. Vous affirmez que l’auto-défense populaire est une réponse possible à ces attaques physiques contre les citoyens : comment peut-elle s’exercer ?
Vous parlez de visibilisation des victimes et de politisation du visible comme le souhaitait Walter Benjamin : en quoi, pour vous, filmer les victimes et les agressions policières, œuvrer au Cop Watching, participe-t-il d’une politisation des victimes ? Est-ce cette politisation que Castaner vise à supprimer en interdisant les images ?

La pratique de l’autodéfense populaire constitue la conséquence logique de l’escalade de violence étatique. Inquiet pour les effets des armes « non létales » sur la santé un nombre croissant de manifestants ressent l’impératif de se protéger : foulards, lunettes, casques, masques, banderoles renforcées… Ce savoir d’auto-défense populaire est généré de manifestation en manifestation et transmis entre et pendant les différents rendez-vous. La présence d’équipes de secouristes lors des mobilisations participe aussi de cette dynamique et joue un rôle essentiel pour soigner les blessés. Un paradoxe édifiant émerge : alors que les armes « non létales » sont censées être inoffensives jamais autant de personnes n’ont éprouvé l’impératif de se protéger pour participer à des manifestations. Comme on peut le lire dans des documents du ministère de l’intérieur et du ministère de la défense les forces de l’ordre l’autodéfense populaire est relativement efficace. Cela explique pourquoi les forces de l’ordre confisquent régulièrement les différents objets de l’autoprotection.

L’autodéfense populaire ne se limite pas à la protection sur le terrain de l’affrontement. À travers de la répression, le doigt est mis sur une question particulièrement sensible pour l’État : le tabou qui entoure ses origines. Car tout État moderne est fondé sur la violence et monopolise cette dernière pour défendre les riches contre les pauvres, comme le disait l’économiste libéral Adam Smith. Il y a là de quoi abîmer l’idée d’une violence « légitime » de l’État et la mise en cause de cette légitimité est l’élément fondamental d’un autre aspect de l’autodéfense populaire, à savoir la politisation des blessés. Les marchés des blessés des gilets jaunes, qui s’inspirent du répertoire d’action des collectifs vérité et justice des banlieues, en constituent une expression.

Si les marches sont les actions les plus visibles elles requièrent un effort de préparation important, qui repose notamment sur la documentation des violences policières. C’est un élément décisif parce que les forces de l’ordre bénéficient toujours d’une présomption de professionnalisme. Donc pour faire entendre les victimes de violences policières un travail rigoureux est nécessaire qui implique d’observer les actions des forces de l’ordre. Dans ce cadre les vidéos jouent un rôle essentiel car elles montrent le comportement réel des forces de l’ordre. Étant dans l’impossibilité de nier des faits filmés le ministère de l’intérieur change de fusil d’épaule et tente d’interdire l’existence de vidéos. A nouveau, le rapport structurel entre la violence et l’ordre établi apparaît : plutôt que d’agir contre les violences policières, l’Etat agit contre ceux qui les rendent visibles.

Paul Rocher, Gazer, mutiler, soumettre : politique de l’arme non létale, La Fabrique éditions, juin 2020, 189 p., 13 € — Lire un extrait