Cérémonie de réception à l’académie des écrivains dangereusement insoumis

Léo Ferré pochette album vinyl

« Tu en connais, toi, des gens qui ne sont pas dans le système ? Si demain arrive un extraterrestre, un type vraiment bizarre, avec un cul cimenté, une tête en plastique, je me dirais tiens, celui-là, il vient vraiment d’ailleurs. Et il ne restera pas trois jours sans entrer dans le système. Et à Libération, ils ne sont pas dans le système ? Où est-ce qu’ils achètent leur papier ? leur encre ? Les mecs qui travaillent dans leur imprimerie, ils sont à quelle sécurité sociale ? Et Jean-Paul Sartre, directeur de Libération, il est édité où ? (…)  Libération est dans le système. » Léo Ferré, interview par Louis-Jean Calvet, Libération, 25 février 1974, en réponse à ce journal qui l’« accusait » » d’« être dans le système ».

Le nouvel élu, visiblement ému  (debout derrière son petit pupitre) : Madame la Ministre des Troubles Séditieux à budget préservé, Madame la Présidente du Syndicat européen de l’Oligopole à frange, Monsieur  le Président du Centre national des lunch-box et des kit P.L.V, Monsieur le Secrétaire perpétuel des Revues émeutières entre elles, Madame la représentante des librairies réfractaires offrant une rose un jour par an pour tout achat dans leurs locaux, Mesdames et messieurs de l’Académie, chers amis,

We are the world,

We are the children of the books,

Nous sommes le monde libre,

Nous sommes les sentinelles.

Parfaitement, mesdemoiselles !

Chers amis,

1 Quelqu’un, dans notre cercle éclairé et affranchi de tout préjugé de genre, couleur de peau ou classe – comme en disposent nos statuts – connaît-il personnellement un membre des populations sans aisance ?

2 Si oui : quel type de relations entretient-il avec ce dernier ? Peut-on parler de fréquentation soutenue, égalitaire, voire amicale ? Ou strictement utilitaire ?

3 Préciser : s’agit-il d’un (ou plusieurs) soudeur sur métaux, une technicienne de surface, un OS, un employé de la voirie, une assistante maternelle, un fonctionnaire de mairie dormant dans sa voiture, un migrant, un éboueur à mi-temps, un éleveur porcin en difficulté, un professeur titulaire mobile,  un tourneur-fraiseur, une policière municipale, un chargé de maintenance, un artisan-boucher, un manutentionnaire ou plus banalement (et dans ce cas est-il utile d’en faire état) une intellectuelle précaire ?

4 N’hésitez pas à vous manifester, levez la main.

5  Quelqu’un a-t-il déjà été convié à un meeting d’indigents ou une lecture-performance de métallurgistes ?

6 Qui serait prêt à se rendre à un thé dansant de l’Amicale des Maraichers ?

7 Qu’est-ce que l’exotisme ?

 8 Pouvons-nous parler une langue autre qu’« encratique », la langue du pouvoir  selon Roland Barthes ? Je pose la question. Oui, je pose la question.

 9 Parmi vos proches, existe-t-il  un ou plusieurs locataires ? Si oui, considérez- vous la situation comme provisoire ? Ces individus présentent-ils des signes de souffrance du fait de ne pas âtre assujettis à la taxe foncière ?

Dans l’assistance :

Le critique influent : quel con, il n’a même pas parlé d’Asli Erdogan.  Ça aurait eu de la gueule.

La libraire : c’est déjà fini, vous croyez ? Ça manquait un peu de hauteur. Il n’a même pas parlé des libraires indépendants. C’est quand même important, la librairie de référence. Il n’en a même pas parlé.

Le critique influent : ben si, je crois, non ?

La libraire : pas explicitement ou alors avec une sorte d’ironie voilée, on aurait dit.

La Ministre : bon, on y va, Gaspard ? On fait quoi ? On dit quoi ? On a quoi là ?

Gaspard Delanuit, conseiller communication de la Ministre : Tout est OK, Irène, ça retwitte bien. Le PR est content.

Un confrère du nouvel élu : quelle vulgarité, quelle ingratitude. Quand je pense qu’il (le nouvel élu) occupe le siège de Donatien Lhalalli. Je ne regrette pas de ne pas lui avoir donné ma voix. C’est un plouc.

Son épouse : allons, Henri, tout ça n’est pas si grave. Ou alors, le fait qu’il soit plus jeune que toi te dérange ? Tu n’es plus le benjamin.

Le confrère du nouvel élu : Qu’est-ce que tu veux que ça me fasses ? L’âge n’a  jamais été un critère pour moi.  Tu as le don de tout ramener à des abîmes de futilités.

Son épouse : Tu vois des abîmes partout. C’est d’un pompeux !

Le critique influent : un con, un vrai con, je l’ai toujours dit. Sauf en public. Bon, je vais le saluer. Vous venez, Claire (la libraire), je vous présente si vous voulez ?

La libraire : vous croyez ?

Le critique influent : il pourrait vous obtenir les arts et lettres en moins de deux. Voire plus.

La libraire : j’ai déjà.

Le critique influent : alors la légion d’honneur ou je ne sais quoi.

Le confrère : j’avais bien aimé son premier roman,  L’ogre et l’orchidée, quelque chose comme ça.

Son épouse : La tulipe et le titan. Moi, je suis sensible à ses poèmes. Je trouve que c’est accessible, surtout pour un poète contemporain.

Le critique influent : un con contemporain,  un con influent. Ce ne sera pas le premier. Ni le dernier.

La libraire : vous êtes aigri. On se demande pourquoi : vous êtes le critique le plus influent de la place de Paris.

Le critique influent : la place de Paris !  Ma pauvre, plus personne ne parle comme ça. Vous savez que nous sommes au vingt et unième siècle ? Le début, certes, mais tout de même. « Aigri », vous n’avez que ce mot à la bouche. C’est un cliché. La littérature combat les clichés ! Et la librairie lutte contre le commerce vulgaire ! C’est connu. Vous êtes bien placée pour le savoir.

Il éclate de rire, sans gaieté.

La libraire est furieuse. Elle lutte pour le cacher mais ça se voit.

Le confrère : accessible, accessible, ça dépend pour qui, c’est toujours pareil. Il a publié des poèmes, tu dis ?

Son épouse : oui, en effet, je le dis.

Le confrère : c’est impressionnant, il faut reconnaître. Ça inspire le respect. Des poèmes. Je ne me souvenais pas du tout de ça.

L’épouse : tu te souviens surtout de toi.

Le confrère : et encore, quand ça m’arrange.

L’épouse : on ne peut pas te dénier une certaine lucidité. C’est ce qui fait ton charme.

Le confrère : je croyais que c’était mon intelligence.

L’épouse : oui, bien sûr. Ton humilité, aussi.

Le critique influent : au fond, vous savez, Claire, je dénigre mais c’est par déformation professionnelle. Je suis une langue de vipère, je dois tenir mon rang. La langue de vipère la plus vipère sur « la place de Paris ».  Comme vous dites.

La libraire boude.

Le critique influent : il est tout sauf con. Ce qu’il écrit n’est pas ma came d’accord, même si je suis obligé de dire le contraire dans mes articles. Un neveu du patron – je parle du vrai, l’actionnaire –  est en affaires avec son cousin. Gros chiffre. Cela dit, Claire, il pourrait vous obtenir une subvention en moins de deux. Ah, j’aperçois Bordez, qui se prétend anti-mondanités. Je me demande ce qui l’emporte chez lui de la niaiserie ou de la suffisance. Cela dit, pourquoi choisir ? Dites-moi, comment faire pour supporter son émission ? La regarder ivre, peut-être ? Vous avez vu qu’il y a un trompettiste à la fin, maintenant ? C’est tuant.

La libraire, offusquée, blême : vous salissez tout. Luc Bordez fait beaucoup pour le livre sur le service public. Il a su gagner l’amitié et l’estime de quelques-uns des plus grands romanciers américains, il appelait Philip Roth par son prénom ce n’est pas rien. C’est quelqu’un qui lit vraiment. Quelqu’un d’insensible aux snobismes. Vous êtes aigri et blasé. Son enthousiasme et sa fraîcheur vous heurtent, c’est tout.

Il éclate du même rire que tout à l’heure.  Avec une sorte de tristesse lasse, d’auto-apitoiement, cette fois.

Le confrère : des poèmes. Je n’en reviens pas. Ça se fait encore ? Je croyais le secteur sinistré. Que tout le monde s’était orienté vers le rap, le slam ou la chanson. Que la poésie s’était complètement réoralisée. Il les a publiés chez qui ? Enclume Sans maitre ? Gorge d’Ombre ?

L’épouse : j’aime bien ses poèmes. Je trouve qu’il a su échapper, avec grâce, sans en faire des tonnes, au néo-académisme post-avant-garde.

Le confrère : eh bé. Qu’est-ce qu’il te prend ?

L’épouse : tu ne sais pas grand-chose de moi, mon grand.

Le confrère : ne m’appelle pas mon grand, tu sais que ça m’énerve. Qu’est-ce qu’ on a de prévu ce soir ?

L’épouse : Opéra. Tu ne te souviens pas ?  Le dîner annuel des Amis de Garnier.

Le confrère : il ne manquait plus que ça.