Billet proustien (36) : Aimé et la doucheuse (enquête)

Marcel Proust à Cabourg, 1896.

Albertine vient de se tuer dans une chute de cheval. Marcel se souvient et la pleure. Quant à l’orientation sexuelle qui fut celle de la jeune femme, il fera la part des choses, tenant feue son amie pour vertueuse, quitte à faire telle supposition sur sa conduite : « Je me disais : “Elle aime peut-être les femmes”, comme on se dit : “Je peux mourir ce soir ” ; on se le dit, mais on ne le croit pas, on fait des projets pour le lendemain. »

En dépit de cette résignation, certains souvenirs viennent en surface. Marcel se souvient par exemple du fard que piqua Albertine un jour où ensemble ils évoquaient son peignoir de bain. Quid de ce rougissement ? Et notre héros de demander à Aimé, maître d’hôtel et homme de confiance, de se rendre à Balbec pour y mener enquête auprès de la « doucheuse » de la plage. Brave homme quoique peu scrupuleux, Aimé s’exécute et écrira bientôt ce qui suit à Marcel dans une lettre où le prénom d’Albertine devient (A), graphie que l’on commentera plus bas : « “D’après elle (= la doucheuse) la chose que supposait Monsieur est absolument certaine. D’abord c’était elle qui soignait (Mlle A.) chaque fois que celle-ci venait aux bains. (Mlle A.) venait très souvent prendre sa douche avec une grande femme plus âgée qu’elle, toujours habillée en gris, et que la doucheuse sans savoir son nom connaissait pour l’avoir vue souvent rechercher des jeunes filles. Mais elle ne faisait plus attention aux autres depuis qu’elle connaissait (Mlle A.).” »

Ce que raconte la doucheuse est accablant pour Mlle A. Il est vrai que tant elle qu’Aimé en rajoutent, peu délicats qu’ils sont. Savourons l’ironique « enfiler des perles » du passage : « “Elle et (Mlle A.) s’enfermaient toujours dans la cabine, restaient très longtemps, et la dame en gris donnait au moins dix francs de pourboire à la personne avec qui j’ai causé. Comme m’a dit cette personne, vous pensez bien que si elles n’avaient fait qu’enfiler des perles, elles ne m’auraient pas donné dix francs de pourboire.” »

Et le « brave » Aimé de s’appesantir sur le nombre et la variété des invitées d’Albertine tout en couvrant la doucheuse : « “Elles n’entraient jamais ensemble, mais (Mlle A.) entrait, en disant de laisser la porte de la cabine ouverte — qu’elle attendait une amie, et la personne avec qui j’ai parlé savait ce que cela voulait dire. Cette personne n’a pu me donner d’autres détails ne se rappelant pas très bien, ce qui est facile à comprendre après si longtemps” » .  

Un mot enfin du commentaire qui coupe la lettre en deux de façon comique. Y est d’abord donnée une explication du fait qu’Aimé, « qui n’a qu’un commencement de culture », confond guillemets et parenthèses. Et cela nous vaut à répétition l’amusant (Mlle A.), même si n’est guère venu le moment de plaisanter. Ce (Mlle A.), qui enferme le prénom, peut aussi rappeler allusivement « la prisonnière » que fut Albertine. Par ailleurs, y est associée la confusion que fait la Françoise de Combray en disant « rester » pour « demeurer » et réciproquement. Bref, notre narrateur se fend d’une note sur les usages linguistiques des « gens du peuple ».

Marcel Proust, Albertine disparue, Folio, p. 96-98.

Marcel Proust (Wikimedia Commons)