Coronavirus : les leçons d’une Fable

Le déphasage peut paraître cruel : voici un intrus qui vient défier le jeu démocratique parce qu’il accroît sa virulence juste au moment des élections ; qui se permet de paralyser le libre jeu du marché en fermant quelques bourses ; qui interrompt brutalement le temps long et évolutif de l’apprentissage en fermant les écoles et universités, bloquant les examens et les concours. L’interférence de ces lignes de vie incompatibles bouleverse les équilibres sensibles de nos modes d’être au monde.

La crise sanitaire est une forme d’épiphanie : le virus, tel une divinité païenne, apporte la révélation soudaine que la globalisation n’est pas soutenable, que la tyrannie de l’économie spéculative n’est qu’une bulle dans laquelle on nous enferme depuis quelques décennies, que la santé ne peut avoir de prix. Tout bascule. Les promesses actuelles du gouvernement sur un État Providence prenant en charge les dommages sont aussi irréalistes que révélatrices d’une inversion soudaine de l’échelle des valeurs et des priorités. « Vulnérables », ce vocable dès lors généralisé à outrance, circule comme le virus. Le sentiment de fragilité voire d’impuissance nous accable. La pandémie mondiale dévoile brutalement les limites de l’idéal moderne de maîtrise de la nature qui nous faisait croire qu’on pouvait s’affranchir des contraintes matérielles, et poursuivre nos objectifs de croissance à tout prix.

Maladie typique de l’Anthropocène, c’est-à-dire d’une époque où l’humanité est devenue une force géologique planétaire, comme l’explique Philippe Sansonetti cette pandémie mondiale révèle soudain une face cachée du mirage d’un monde hyperconnecté où l’on peut vivre en temps réel avec le monde entier. Car la carte de propagation du virus se superpose exactement à celle des transports aériens. Elle révèle cette face sombre du « fantasme d’un monde à disposition sans frais », où l’on peut impunément piller les ressources naturelles, abattre les forêts, consommer des animaux sauvages ou domestiques, éliminer des espèces.

Le choc de boomerang est rude. La lente violence des lois du marché de l’économie néolibérale, qui depuis quatre décennies accroît les inégalités sociales et multiplie, amplifie, les disparités nationales, fait place à un déchaînement de violence qui terrasse les populations humaines.

Cet effet de révélation, de prise de conscience que ni les prévisions alarmistes du GIEC, ni les COP 21, 22… 25, ni les marcheurs pour le climat n’ont réussi à produire, un simple virus jusque-là inconnu au bataillon des grands fléaux potentiels, semble l’avoir provoqué en quelques semaines, grâce à sa vitesse de propagation. Aux trois célèbres blessures narcissiques de l’humanité que signalait Freud, il faut ajouter une quatrième blessure qui vient atteindre l’anthropocentrisme cher à notre culture. Mais alors que les trois premières blessures étaient infligées par les découvertes d’éminents savants – Copernic : la terre n’est pas le centre de l’univers ; Darwin : l’espèce humaine n’est qu’une espèce animale parmi d’autres ; Freud : l’homme n’est pas maître des pulsions issues de son inconscient – la blessure du XXIe siècle est infligée par un virus, un vulgaire parasite doté de 15 gènes à peine, soit 2000 fois moins que notre lot.

L’humiliation est plus forte et semble propre à donner un coup d’arrêt aux prétentions de domination du monde qui ont marqué l’époque moderne et encouragé la croyance en un progrès indéfini permettant aux humains de s’émanciper toujours davantage des contraintes naturelles, grâce notamment aux techniques. Maîtrise de l’espace grâce aux transports, maîtrise du temps grâce aux technologies de la communication, on finissait par croire à la possibilité de vivre à l’écart de la nature, dans une bulle de culture peuplée d’écrans et d’objets communicants. Et même quand il est devenu patent que la croissance exponentielle des innovations dans la technosphère aseptisée affecte gravement les rythmes et cycles de la biosphère, on a gardé l’espoir de trouver des solutions techniques pour remédier aux dégâts causés par les innovations technologiques des générations précédentes.

 « Plus rien ne sera comme avant », dit-on. C’est la fable du virus qui donne une bonne leçon aux humains vaniteux. Mais en quel sens faut-il l’entendre ?

La pandémie pourrait, à première vue, donner raison aux apôtres d’une catastrophe. Car de manière aussi inexorable que la propagation du virus, la crise sanitaire entraînera une crise économique mondiale qui fera plus de victimes indirectes que le virus lui-même. Elle met aussi en place des mesures de surveillance généralisée des individus qui pourraient bien survivre à l’état d’exception, devenir normales en portant toujours plus loin les atteintes aux droits humains. En précipitant un mouvement de dé-globalisation, cette crise risque aussi d’encourager les réflexes de repli nationaliste et individualiste. Autant de menaces qui noircissent le paysage de demain.

La crise sanitaire vient redoubler les effets de la crise énergétique et renforcer le climat d’urgence écologique qui a réveillé la peur et l’anxiété d’une fin du monde. Contrairement à l’apocalypse nucléaire, l’effondrement annoncé procède de l’ensemble de la civilisation industrielle et met en cause la course à l’innovation comme les pratiques de consommation effrénée qui alimentent l’économie capitaliste. Les militants de l’effondrement pourront décliner l’urgence au carré. La pandémie mondiale semble, en effet, accélérer la fin annoncée pour 2030 par certains collapsologues, comme Yves Cochet par exemple. Dans un ouvrage récent, Devant l’effondrementEssai de collapsologie, Cochet annonce en une sorte de décompensation un peu irrationnelle l’effondrement imminent et fulgurant de toutes les infrastructures de la civilisation destinées à satisfaire les besoins primordiaux en nourriture, eau, énergie. Il annonce des guerres, des famines, des épidémies éliminant environ la moitié des humains en l’espace d’une ou deux décennies.

Mais un autre avenir est possible si l’on consent à rebattre les cartes et changer les règles du jeu. Déjà notre expérience du temps en confinement rompt avec le temps sous pression de la vie triviale. Le sentiment d’accélération et de manque de temps pour réaliser toutes les tâches que l’on voudrait accomplir qui domine depuis quelques décennies, constitue un problème finement analysé par les sociologues. Il a précipité une vague des mouvements parfois superficiels appelant au ralentissement : slow food, slow city, slow design, slow school, slow science

Mais par-delà l’expérience subjective du temps, l’épreuve de la contagion nous oblige et nous enjoins à faire l’expérience de la contingence, d’un temps qui ne mène nulle part, qui n’est orienté ni vers l’avenir radieux, ni vers la catastrophe. Telle est la leçon que nous livrent les microbes en général, car ces « êtres infimes » ont acquis une importance centrale dans les sciences et bousculent notre rapport au temps. Depuis quelques décennies les microbes sont les acteurs clés de toutes sortes d’histoires : histoire de la Terre, histoire de la vie, de la civilisation, des empires, de la santé, des techniques … La géologie, les sciences agricoles, la biochimie, la biologie évolutive, la génomique, le génie génétique, l’histoire et l’archéologie… dévoilent leurs capacités étonnantes.

Les microbes colonisent l’espace, ils occupent tous les milieux depuis les roches du manteau terrestre jusqu’aux fonds des océans, les déserts glaciaires, les sources chaudes, les milieux acides ou hypersalés. Rien ne les rebute, rien ne les arrête.

Colonisant l’espace, les microbes et les virus défient aussi le temps dit chronologique. Ils brassent toutes les échelles temporelle que notre culture s’évertue à distinguer ou sérier. Ils connectent l’histoire biogéochimique et l’histoire des civilisations humaines. Indifférents à nos catégories taxonomiques ils passent d’une espèce à l’autre. Ils sont ce passage. Ils sont des éléments primaires et parfois complexes de cette évolution. Grâce à leurs capacités de symbiose ou de parasitisme, ils font cohabiter des temporalités très disparates, parfois contradictoires, comme celle des bactéries qui constituent le microbiote de chaque individu humain. Les phénomènes de symbiose suggèrent que l’évolution réutilise des modules préexistants, en incorporant le système génétique de microbes dans les cellules végétales et animales, au lieu de réinventer à partir de rien. En faisant ainsi coexister et co-évoluer des organismes très éloignés dans l’évolution, les microbes remettent radicalement en question l’unidirectionnalité du temps phylogénétique vers des niveaux d’organisation de plus en plus complexes. La lignée verticale de la transmission des gènes le long de l’arbre généalogique croise une autre temporalité, horizontale, qui se dessine par contact ou contagion.

En outre, du fait de cette capacité de contagion, microbes et virus interfèrent avec l’histoire politique et culturelle. Ils sont capables de décimer des populations entières, voire de participer à l’extinction de grandes civilisations. Celle de l’Empire romain par exemple peut éclairer la crise sanitaire que nous traversons. Les grandes routes terrestres et maritimes qui sillonnaient l’Empire d’Orient et d’Occident ont été empruntées aussi bien par les commerçants, les soldats, les idées et les biens que par les virus. L’historien Kyle Harper repère trois grandes pandémies qui ont sévi sur l’Empire tardif. En 165 apr. J.-C. la « peste antonine » (probablement la variole) cause environ sept millions de victimes sans altérer vraiment la prospérité de l’Empire. En 249 apr. J.-C., un agent pathogène inconnu balaye tous les territoires sous domination romaine. Enfin, vers 541, une grande pandémie de peste causée par le bacille Yersinia pestis sévit pendant deux siècles sur l’Empire d’Orient et précipite sa fin.

Il ne suffit donc pas d’en découdre avec la modernité et l’ambition de se rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Il faut en outre chambouler notre ontologie, repenser la hiérarchie spontanée qui nous place au centre du monde, à la pointe de cette flèche du temps.

Non, nous ne sommes pas en guerre. Nous sommes en apprentissage d’un mode d’existence attentif aux êtres infimes – virus, bactéries, plantes, insectes et autres – qui peuplent la planète. Ces êtres que l’on tient pour « nuisibles » ou indésirables ont leur temps propre, leur propre trajectoire, leur propre évolution, liée à la nôtre, leur droit à l’existence.

L’enjeu est d’apprendre à composer avec leur temps propre, à faire cohabiter le tempo fulgurant des êtres qui prospèrent par contagion avec les battements du temps politique, du temps économique, de la vie sociale comme avec le temps de nos projets individuels. Oui, rien ne sera plus comme avant : il va falloir changer nos modes de vie, renoncer aux voyages au long cours  liés au tourisme de masse, intégrer des gestes barrières dans nos pratiques et sorties de groupe. Le coronavirus nous oblige à faire l’expérience radicale de l’altérité.

Paradoxalement le confinement chez soi est le signal de la fin de l’entre-soi des humains qui développent cette croyance en l’émancipation de la nature et creuser la distance avec les autres vivants. Si guerre il y a, c’est donc une guerre longue comme la guerre de cent ans, contre notre ontologie anthropocentrique, contre les modèles fixes de la flèche du temps.

(2020)

Bernadette B. Vincent, historienne, et philosophe des sciences.
Professeur émérite, Université Paris

Sébastien Ecorce, Professeur de neurobiologie, Icm/ Pitié Salpêtrière, membre du comité éthique de l’Inserm