Jacques Sivan : le corps sans organes de l’écriture (Notre mission)

Dans Mille Plateaux, Guattari et Deleuze demandaient : comment se faire un corps sans organes ? Dans Notre mission, Jacques Sivan répond : par l’écriture.

Notre mission est un livre et un corps, un corps-livre ou l’inverse, un corps-écriture dans lequel le livre tend vers le corps, dans lequel le corps devient autre : un corps qui par l’écriture devient corps sans organes, corps-machine, corps-flux, corps cosmique vivant et mourant en même temps, d’autant plus vivant qu’il est traversé, brassé par le flux d’une mort qui le traverse, le défait et le recompose incessamment selon des relations aberrantes, étranges, impensables, vivantes.

Notre mission est à lire et à voir : le visible y est autant présent que le lisible, les deux entrant en relation pour se brouiller, s’embrouiller, s’appelant et s’entrechoquant, convergeant et s’empêchant. Si le texte est présenté par morceaux de couleurs et de polices différentes, c’est pour permettre le repérage, à l’intérieur de ce morcellement, d’unités ou d’une continuité entre tel fragment et tel autre, des sortes d’échos, mais c’est aussi pour briser l’unité du texte, le fragmenter, en défaire la cohérence et la continuité. Le visible contrarie le lisible en même temps qu’il le guide pour mieux l’égarer, pour en faire l’occasion d’une création continuée.

Notre mission est à voir et à lire, le livre articulant une dialectique contrariée entre les deux, faisant remonter à la surface de la page la visibilité qui d’habitude en est refoulée. Si une page écrite est une page à lire, et donc à voir, à regarder, ce voir en est d’ordinaire exclu au profit de la lecture et du sens : avec la lecture, ce que je regarde, pour être lu, doit effacer la dimension optique de la page écrite, au profit de l’esprit. L’œil qui lit n’est pas l’œil qui voit. Or, dans Notre mission, la page est visible avant d’être lisible, saturée d’éléments qui s’affirment d’abord en tant que visibles : couleurs, mise en page, images, etc. La lecture n’est possible qu’en traversant le visible, non pas contre mais avec et malgré lui. Ici, le visible et le lisible coexistent nécessairement selon une dynamique qui les lie autant qu’elle les sépare, qui inclut entre eux une convergence autant qu’une divergence. Ce n’est pas l’un ou l’autre : c’est l’un et l’autre, selon un mouvement sans fin.

Par ce mouvement, tout devient instable, relatif, précaire, éphémère : la page, le sens, les articulations logiques, etc. Si l’organisation par couleurs des blocs de textes introduit de manière évidente la dimension visible de ce que nous avons sous notre regard, elle est ce qui vient troubler la lecture comme ce qui la guide, mais elle est aussi ce qui ouvre la lecture à une autre logique, une autre chronologie : plutôt que de lire les blocs les uns à la suite des autres, selon leur enchaînement sur la page, il est possible de les lire en étant guidé par les couleurs : tous les blocs de telle couleur puis ceux de telle autre couleur, etc. La lecture n’est plus encadrée par la page mais dépend d’une visibilité qui fait sortir de ce cadre, rendant possible une logique du tableau ou du réseau. La lecture et ses conditions en sont pluralisées, plusieurs possibilités coexistant de manière égale. Par là, la page et le texte sortent d’eux-mêmes, habités par des limites qui les désarticulent, les plient à d’autres façons de les aborder, leur insufflent des mouvements et possibilités habituellement interdits. Le livre est désorganisé, devenant corps sans organes dans lequel s’incarne un dehors qui, loin d’être tenu à distance, opposé à l’identité commune du livre, y est au contraire présent de manière centrale. Et cette désorganisation n’est pas synonyme de destruction du livre mais d’une vitalité de celui-ci, l’émergence d’un autre type de livre jusqu’alors inconnu.

Jacques Sivan met donc en œuvre une sorte de synesthésie par laquelle les sens et organes interfèrent et s’agencent de manière inédite, s’articulant, se contrariant, se télescopant ou fonctionnant ensemble non de manière synthétique et unifiée, selon un sens commun, mais pour former un ensemble dynamique et chaotique, c’est-à-dire vivant. L’ordre du corps comme l’ordre du livre sont chaotisés, incluant des possibles qui dépassent l’ordre imposé de l’organisme – celui du corps, celui du livre –, au profit d’un corps sans organes qui envahit tout.

Cette chaotisation du livre est également ce que produit, dans certains passages, la réduction, récurrente chez Jacques Sivan, des mots aux sons, à leur dimension phonétique. Si un mot n’a de signification que si le son y implique un signifié, et si le signifié tend à occulter le son, Jacques Sivan court-circuite cette relation et cette occultation en écrivant des « mots » qui tendent d’abord vers le son : d’abord, c’est-à-dire au premier regard, à la première « lecture ». Ainsi, ce qui est d’abord vu est un « mot » que nous ne reconnaissons pas, qui ne semble pas avoir de sens, un élément visuel qui doit être prononcé pour, dans un second temps, sonner tel le mot qu’il est supposé être. L’écriture volontiers phonétique, sonore, de Jacques Sivan rejoint le désir de faire remonter à la surface de la page la visibilité, que celle-ci soit le moyen d’un brouillage et l’occasion d’un effort d’orientation, la condition d’une nouvelle façon de lire (l’absence fréquente de ponctuation ne facilitant pas les choses). Les mots sont d’abord visibles avant d’être lisibles, ce que nous voyons n’étant pas d’abord reconnu, identifié, mais devant passer, d’une autre façon que d’ordinaire, par la bouche et l’oreille pour accéder à une signification retardée, différée. Jacques Sivan n’efface pas entièrement les conditions habituelles de la lecture : il les brouille, les ralentit, les complique, il en enraye le processus ordinaire, en disjoint l’unité pour séparer ce qui communément, spontanément, par dressage, se trouve immédiatement synthétisé par une sorte de sens commun de la lecture.

Ce qui surgit ainsi dans la lecture, dans le rapport au texte écrit, c’est le corps, sa matérialité inhabituelle : l’œil, la bouche, l’oreille, le cerveau entrent dans des vitesses nouvelles, dans de nouvelles lenteurs, des relations inédites qui à la fois fonctionnent et dysfonctionnent. Et le sens perd son évidence pour devenir, de manière évidente, l’effet d’un processus social, culturel, organique, la conséquence d’un effort qui, dans Notre mission, est indissociable d’une fragilité, de la possibilité sans cesse répétée de son échec. Il n’est plus alors tellement certain que le sens dise le monde : le sens n’est-il pas uniquement le résultat d’un code que nous projetons sur le monde, une mise en forme artificielle et limitée de celui-ci ? Et le monde n’est-il pas toujours ce qui échappe au code, le chaos qui ne demande qu’à exploser – et qui de fait, toujours, est en train d’exploser ?

Ce que Jacques Sivan écrit dans ce livre, et qu’il écrit dans chacun de ses livres, est donc cela : une pluralisation du livre, du corps, de la pensée, du monde, une pluralisation qui est une chaotisation. Ce qu’il écrit, c’est un corps organiquement désorganisé, dysfonctionnel et vivant – un livre organiquement désorganisé, dysfonctionnel et vivant. Un coup de dés jamais n’abolira le bazar…

De quoi est-il alors question dans Notre mission ? Précisément de ce corps et de ce livre, les deux s’identifiant et se brouillant, ce qui est dit du corps étant dit aussi bien du livre : « toutes ces expériences me constituent et réalisent un moi éphémère et pluriel pas vraiment défini puisque indéfiniment transformable ». Le livre agence de manière complexe ses éléments mais cet agencement est aussi une désorganisation continuée de ces mêmes éléments, cette désorganisation et réorganisation permanentes étant également celles du corps dont parle ABORIJAK, le cyborg narrateur, pris dans des technologies inédites comme dans des espaces ou des temps quasiment impossibles : « le temps du rêve a ceci de particulier qu’il est à la fois linéaire et non linéaire virtuel et totalement concret dans la mesure où il n’existe que par des actions et des déplacements multidimensionnels – tout n’étant que mobilité et interaction le métabolisme propre aux aborijs ne dérogeait pas à cette règle – leur corps n’étant que flux hétérogènes à haute ou faible intensité à forte ou basse pression ».

La parole de ce narrateur est constituée d’un ensemble de données non mises en forme mais juxtaposées, un ensemble d’énoncés qui se succèdent selon la logique du flux, une série disparate, hétérogène de propositions provenant de domaines très divers (science, économie, technologie, rêve, etc.), prélevées dans la littérature, dans des manuels, dans la vie psychique, et coexistant dans le livre sous la forme informe d’un collage, d’un tableau éclaté, d’un réseau multiple et compliqué. Ces propositions disent l’esprit et le corps du cyborg, esprit écartelé entre des dimensions hétérogènes, corps à l’organisme impossible, impensable, invivable – mais qui existe pourtant là, dans le livre, dans et par l’écriture. Dire, ici, ne se distingue pas de l’existence, le dire ne se rapportant pas à quelque chose qui serait dit et existerait en dehors du dire, mais dire faisant exister, l’écriture étant le lieu où existent effectivement l’esprit et le corps impossibles du cyborg : écriture sans organes pour un corps sans organes.

Le régime dont relèvent les énoncés d’ABORIJAK, le cyborg narrateur, implique une place inédite de l’écrivain Jacques Sivan. Celui-ci est moins sujet souverain que processus, machine ou dispositif anonyme au service d’une pluralisation de soi, du texte, du monde – une multiplicité en acte, un Je machinique et producteur de flux sémantiques, existentiels, subjectifs, corporels, politiques. Je est définitivement un autre, plusieurs autres, humains et technologiques et organiques et cosmiques et poétiques et psychiques… C’est cette pluralité et multiplicité qui définissent ABORIJAK autant que celui qui signe Jacques Sivan. Cette sorte d’effacement de l’écrivain, ou plutôt de redéfinition de son identité, ne va pas sans une redéfinition du lecteur qui est moins celui qui reçoit passivement un sens déjà constitué qu’il serait supposé reconnaître, selon un rapport d’obéissance au code, que celui qui fait l’expérience de la fragilité de ce code, de sa seule possibilité sans nécessité, de sa nécessaire participation à la production du livre lui-même, celui-ci étant inséparable dans sa production de l’expérience active du lecteur, expérience toujours problématique, court-circuitée, errante.

Il y aurait encore mille choses à écrire sur Notre mission et sur la poésie de Jacques Sivan en général. Le fait est que Jacques Sivan est notre Mallarmé, un Mallarmé qu’il ne s’agit pas, évidemment, d’imiter. Loin de fermer la poésie sur une définition qu’il suffirait de reproduire, l’œuvre de Jacques Sivan l’ouvre au contraire à un dehors qui ne peut qu’entraîner la poésie vers des directions déjà esquissées ici ou là mais qui ne peuvent être qu’inédites. Ainsi, l’on voit mal comment la poésie serait désormais possible sans en passer nécessairement par cette œuvre, et en particulier par ce livre.

Jacques Sivan, Notre mission, Les presses du réel/Al Dante, septembre 2019, 408 p., 25 €.