Marianne Alphant : « Ce que Guyotat disait de la création le rendait soudain proche, voisin, en quelque sorte fraternel »

Pierre Guyotat

Vendredi la nouvelle, terrible, est tombée : Pierre Guyotat venait de nous quitter. Avec lui, c’est l’une des voix majeures de la littérature des 20e et 21e siècles qui disparait. Pour en évoquer la puissance si singulière, Diacritik a désiré donner la parole aujourd’hui à l’écrivaine Marianne Alphant qui, en 2000, fit paraître Explications, remarquable série d’entretiens qu’elle mena avec l’écrivain. Nous vous invitons à lire son précieux témoignage d’amitié où se donnent à lire quelques réflexions inédites de l’écrivain. Que Marianne Alphant en soit ici remerciée.

En 2000, parallèlement à la publication de Progénitures de Pierre Guyotat, paraît Explications, un remarquable livre d’entretiens que vous avez mené avec l’écrivain. A plus d’un titre, cet ouvrage constitue une pierre angulaire de l’œuvre de l’auteur et de son étude.
Ma première question voudrait ainsi porter sur votre rencontre avec Pierre Guyotat et son œuvre. Dans quelles circonstances s’est-elle déroulée ? Dans le sillage de cette interrogation, comment est née la série d’entretiens menée en 1999 qui constitue Explications ?

Nous nous sommes rencontrés en janvier 1984, au moment de la parution simultanée de Le Livre et de Vivre. Pierre Guyotat n’avait rien publié depuis près de dix ans, c’était une sorte d’événement mais, à Libération où je travaillais, les sentiments étaient partagés. L’auteur de Tombeau pour cinq cent mille soldats et d’Eden, Eden, Eden, fascinait ; l’auteur de Prostitution suscitait l’incompréhension, l’effroi, voire le rejet. C’était notamment le cas de Daniel Rondeau qui dirigeait alors le Service Livres et qui refusera d’inclure Pierre Guyotat dans l’enquête internationale « Pourquoi écrivez-vous ?», publiée un an plus tard par le journal

J’avais écrit un article sur Prostitution dans la N.R.F, l’année de la sortie. J’étais entrée dans ce travail inouï, dans cette langue réinventée, métissée, chantée, proférée, qui semblait s’affronter à ses propres origines autant qu’au chaos et à la violence de l’Histoire. Cette langue, j’avais comme appris à la parler et je la retrouvais dans Le Livre. Elle était plus radicale encore, elle demandait un engagement total de la lecture. Mais quand on sent la grandeur, on ne doit pas reculer.

C’est dans ce cadre que Pierre Guyotat est venu à Libération pour réaliser l’entretien qui accompagnerait mon article. Nous étions très crispés l’un et l’autre, anxieux, mal à l’aise, seuls dans la salle de réunion, vide, vaste, décrépite de la rue Christiani. J’ai commencé par des questions banales ou gauches, nous tâtonnions, des curieux venaient nous observer de temps à autre par les hublots de la porte, ce qui n’arrangeait rien.

La détente est venue d’une question sur ses conditions d’écriture. Pierre était excessivement concret et attentif aux détails : il m’a parlé de son travail en extérieur, avec les bruits de la campagne, l’ombre, le soleil, la page qui s’humidifiait, le gel, la présence d’animaux, et la façon dont l’angoisse pouvait se dissiper au dehors. Comme par contagion, la nôtre a peu à peu disparu, tout devenait libre, précis, fluide. L’amitié a commencé là.

Quinze ans plus tard, quand Léo Scheer décide en 1998 de créer une maison d’édition, il souhaite la fonder, pour ainsi dire, sur Pierre Guyotat : Pierre, tu es pierre, et c’est sur cette pierre… Michel Surya lui a présenté Guyotat et Léo pense alors à des entretiens filmés par Jacques Kébadian. Pierre m’en parle un soir dans un petit restaurant chinois où nous avions nos habitudes, près de chez lui, et me dit qu’il aimerait bien faire cet entretien avec une femme. C’était délicatement formulé. Un entretien avec moi ? Oui.

Il s’agissait de couvrir à la fois le champ d’une vie et d’une œuvre. J’ai retrouvé le carnet de conversations préparatoires pendant les semaines qui ont précédé le tournage prévu en juin. J’écoutais Pierre, je sentais qu’il en dirait sans doute plus qu’il n’en avait jamais dit si les conditions s’y prêtaient. J’ai souligné dans ce carnet d’une cinquantaine de pages des formules magnifiques : « Je suis beaucoup le Verbeur, l’interprète rythmique et rythmé du refoulement. » — « Il faut faire un pas verbal. » — « Ce qu’on trouve de plus beau, c’est souvent quand on n’a plus que 5 minutes, il faut se mettre dans un état d’urgence, comme à l’armée quand on charge. » — « J’ai été touché par la nécessité du nouveau. » — « Une grande pensée ne peut pas se développer sans penser à l’espace. » — « Pour vivre l’au-delà, il faut être singulièrement athlétique. » Dans ces notes comme prises sous sa dictée, je retrouve l’éloquence très particulière et si frappante qui était la sienne. Rien n’est préparé, tout se tient, on avance ensemble, comme portés.

Léo Scheer nous a emmenés en Normandie, luxueusement logés à Deauville, au Normandy, installés dans un jardin ou parfois dans un parc privé. Pierre souhaitait parler à l’air libre, la saison s’y prêtait. Dès la fin de la première journée, Léo a pris la mesure de ce qui se passait là d’exceptionnel et a décidé de poursuivre le tournage aussi longtemps que possible.

C’était une aventure extraordinaire, par la durée des séances comme par leur intensité. Il avait été convenu que Pierre serait seul à l’image, nous étions assis de part et d’autre d’une petite table en rotin, je ne le quittais pas des yeux, il me regardait : il parlait très longuement, sans jamais se reprendre, avec un sens des détails, une précision et une amplitude de vue impressionnants. Si le point de départ était Progénitures dont nous avions une version de travail, tous les thèmes pouvaient être abordés : la monstruosité, la poésie, l’enfance, Dieu, la langue, la dépression, les animaux, la famille, la musique, la guerre, la sexualité.

Ce vis-à-vis créait une sorte de champ magnétique. La familiarité était telle que si Pierre s’arrêtait au terme d’un développement, il me suffisait d’entrouvrir la bouche comme pour une nouvelle question. Ce minuscule signal suffisait pour qu’il s’engage dans un prolongement de ce qu’il venait de dire ou dans un nouveau développement.

Nous l’écoutions envoûtés, pris dans on ne sait quel charme tout-puissant. Nous : Léo Scheer, bien sûr, Michel Surya qui travaillera avec Pierre à réaliser Explications, Jacques Kébadian, le chef opérateur et Renaud Michel l’ingénieur du son. Une très petite équipe, soudée par la même fascination. Je me souviens avoir eu l’impression de conduire on ne sait quel animal sacré, un buffle, un cheval de légende, l’escortant avec une baguette qui ne devait que l’effleurer, mais à peine, tout en douceur, en veillant à ce que rien ne le dérange.

Le soir, nous allions marcher sur la plage. Avant la séance du matin, il lui fallait une forme de préparation intérieure, de concentration. Il nous arrivait de regarder ensemble des animaux dans un champ, silencieusement, Pierre y puisait de la force pour ce qui allait suivre. Et sans doute aussi ce sentiment d’appartenance au monde qui transparaît dans les entretiens.

Pierre Guyotat

Si pour beaucoup Explications s’impose comme un livre clef, c’est que, peut-être, pour la première fois, Guyotat s’ouvre à un déploiement autobiographique alors inédit qui éclatera plus tard notamment avec Coma. En déclarant notamment que « la vie et la langue avancent ensemble. L’une fatigue l’autre, l’autre réanime l’une », avez-vous eu le sentiment au moment de ces entretiens que vous faisiez bouger l’image de Guyotat, que vous la faisiez se détacher quelque peu des tours formalistes dans lesquels beaucoup auraient voulu garder l’auteur ?

Pierre Guyotat avait publié dans Vivre un certain nombre de textes essentiels sur lui-même, Cassette 33 longue durée, par exemple ou …ton ciel à la sueur de ton sexe mais quelque chose s’est indéniablement passé avec ces entretiens. Il a eu très vite conscience de l’importance de ce qui se jouait là. Ce qu’il disait par exemple de sa sexualité ou, plus précisément, de son abstinence sexuelle pendant l’écriture d’un livre tel que Progénitures, était aussi troublant qu’inédit. Même chose pour la dimension comique, « farcesque », des scènes de bordel ; ou pour le sentiment tenace que son œuvre n’était qu’une préparation à la vie qu’il lui tardait de vivre, « l’esprit et le cœur libres » ; ou pour l’idée qu’un devoir présidait à la création, devoir dont l’accomplissement l’avait entraîné aux confins de la mort. Il parlait de tendresse, il parlait de compassion, nous étions très loin de ce « formalisme » que vous évoquez et qui, pour ma part, ne m’a jamais frappé. A mes yeux, Pierre Guyotat était neuf, absolument neuf, et c’était surtout cela qui sans doute ne passait pas. Explications rendait cette nouveauté compréhensible, presque familière.

A la fin de cette semaine en Normandie, il m’a dit : « On n’a pas parlé de tout. » J’ai compris qu’il fallait continuer. Je venais donc chez lui en fin d’après-midi avec un magnétophone, Jacques Kébadian filmait, les bandes étaient remises à Léo Scheer qui les faisait transcrire. Un entretien infini. Il a bien fallu malheureusement  s’arrêter pour composer le livre et c’est alors Michel Surya qui a tout repris et retravaillé avec Pierre.

Ce déploiement autobiographique, comme vous dites, a certainement changé l’image qu’on pouvait avoir de Guyotat. Je connaissais des écrivains et des artistes qui restaient à distance et qui l’ont découvert avec ce livre : ce qu’il disait de la création le rendait soudain proche, voisin, en quelque sorte fraternel.

Marianne Alphant

Comment enfin pourriez-vous définir le phrasé si singulier de Guyotat ? Dans Explications, un des fils directeurs de vos questions repose sur le rythme, la prosodie, l’allant presque poétique qui sacrifient ce que Guyotat appelait l’âme bourgeoise de « la belle langue ». Diriez-vous ainsi que le rythme chez Guyotat saccage poétiquement et politiquement une idée préconçue de la langue ?

Il ne s’agit pas de saccage ni de destruction, plutôt de réanimation. D’exaltation, si vous voulez, voire même de résurrection. Pierre Guyotat était habité par l’Histoire, celle des sociétés et des corps, comme par celle de la langue. Ceux qui l’ont entendu parler des Serments de Strasbourg, de Chrétien de Troyes ou de Chateaubriand dans les Leçons de littérature qu’il a tenues à Paris VIII, peuvent en témoigner.

La lecture publique qu’il faisait de ses livres était une épreuve, il la vivait comme telle, mais c’était aussi un accomplissement : elle révélait le texte, son rythme étrange, inouï, elle en diffusait le phrasé, la musique et aussi l’extraordinaire douceur. Tous ceux qui l’ont entendu lire le savent, c’était comme une expérience de transsubstantiation : des scènes de bordel chantées avec la tendresse murmurée d’une berceuse.

Pierre s’y préparait longuement. Je l’avais accompagné à Marseille pour une lecture de Progénitures au cipM dans la cour de la Vieille Charité, à l’invitation d’Emmanuel Ponsard. Il lui fallait impérativement des crayons de couleur. Nous en avons acheté dans une papeterie du Panier et nous nous sommes installés à une terrasse où il a passé une partie de l’après-midi à souligner son texte de couleurs différentes : en rouge, mettons, certaines difficultés pour la voix, en bleu des passages à moduler, en vert ou en jaune des accentuations ou des changements de rythme. Un vrai travail de musicien. Cette mise au point d’une partition, avec les crayons de couleur de l’enfance, était un moyen de conjurer l’angoisse de la lecture,  mais elle mettait en évidence la métrique de cette écriture, sa formidable rigueur. Voyez tout ce qu’il dit dans Explications sur le rythme, la « poche de rythmes » qui se met en place, l’idée qui « est d’abord du rythme ». Un rythme lié au souffle, au battement du cœur, à la vision « sociale-organique » qu’il avait de la langue. La langue était pour lui vivante, travaillée par ses origines comme par des évolutions à venir ; la transformation de la langue était bien sûr un acte politique, mais il s’agissait de la rendre « plus vive », de lui donner plus de relief, de lui remettre en mémoire les gestes qui l’avaient créée : gestes des mères berçant leurs enfants, battoir des femmes au lavoir, travail des ouvriers, crocheteurs, portefaix qui « parlaient leur travail athlétique », « lançaient et attrapaient et portaient les mots, avec leurs sacs, leurs denrées, leurs pierres », « fabriquaient les mots et les phrases avec, dans le mouvement qu’ils faisaient pour gagner leur courte vie. » Voilà, c’est toute une humanité dont le cœur bat dans cette œuvre, avec ses contradictions, sa violence et sa tendresse. Le chant est là, on le percevait à la lecture sans en comprendre clairement l’origine. Explications en donne la clé : c’est le frottement des extrêmes, « l’ordure et la métaphysique » qui fait chanter la langue. « En matière d’art, c’est évident, ça chante là où deux extrêmes inconciliables se touchent ». Pierre Guyotat se tenait sur cette crête, il lui fallait le chant pour apaiser « cette douleur d’être à la fois citoyen responsable et artiste tenu à rythmer la turpitude. ». Un chant que nous n’oublierons pas.

Pierre Guyotat, Explications. Entretiens avec Marianne Alphant, Léo Scheer, 2000, 176 p., 15 € 25