Colette Fellous : « Nous étions tous envoûtés par la poésie sauvage de la langue nouvelle de Guyotat »

Pierre Guyotat

Pierre Guyotat vient de nous quitter, nous laissant l’une des œuvres parmi les plus importantes du 20e siècle et du 21e siècle commençant. Diacritik a désiré rendre hommage à cette voix si neuve et si âpre de la littérature contemporaine en donnant aujourd’hui la parole à Colette Fellous, écrivaine mais aussi directrice de la remarquable collection « Traits et portraits » au Mercure de France où elle invita Guyotat à publier l’un de ses textes majeurs, Coma. Nous sommes revenus en sa généreuse compagnie sur le talent d’amitié de Guyotat et sur l’admirable travail éditorial qu’elle a mené avec l’écrivain. Qu’elle en soit ici vivement remerciée.

Colette Fellous, vous êtes directrice de la très belle collection « Traits et portraits » au Mercure de France dans laquelle, en 2006, vous avez accueilli le remarquable Coma de Pierre Guyotat. Couronné par le prix Décembre, Coma s’est imposé d’emblée comme un récit majeur de l’œuvre pourtant déjà riche de Guyotat.
Avant d’en venir plus particulièrement à Coma, ma première question voudrait porter sur votre rapport à Pierre Guyotat et son œuvre. Dans quelles circonstances précises en avez-vous fait la rencontre ?

Piere Guyotat et Philippe Sollers

J’avais d’abord été éblouie par Tombeau pour cinq cent mille soldats qui était paru en 1967 et que j’ai lu deux ans après, à dix-neuf ans, au moment où je fréquentais les Conférences de Tel Quel à St-Germain autour de Philippe Sollers. Le nom de Pierre Guyotat y était associé et je me souviens que j’emportais partout avec moi ce livre d’une violence, d’une beauté et d’une douceur que je n’avais jamais trouvées ainsi associées, de cette manière si singulière. C’étaient des années de grand bouleversement social, politique, esthétique et bien sûr littéraire. Je me sentais à ma place dans ce mouvement qui m’a appris à lire d’une autre façon et à entrer pleinement dans les textes les plus radicaux, avant que je rejoigne Roland Barthes à l’École des hautes études en 1972, où Guyotat revenait souvent dans la bouche de Barthes au cours du séminaire, Barthes qui avait été un des préfaciers d’Éden, Éden, Éden, interdit à sa parution en 1970.

Mais j’ai rencontré réellement Pierre Guyotat en 1973, lorsque Bond en avant a été créé au théâtre pour le Festival de la Rochelle, dans une mise en scène de Guyotat et d’Alain Ollivier, un de ses amis les plus proches. C’était le premier texte de Guyotat écrit « en langue ». Je vivais avec Jean-Baptiste Malartre qui faisait partie des acteurs de cette folle et puissante aventure : les acteurs devaient entrer en scène le sexe brandi, le corps nu et les yeux bandés au milieu de la sciure et d’énormes carcasses de viande, c’était un texte inouï que Pierre Guyotat avait presque « traduit » mot à mot pour ses acteurs pendant les répétitions. Nous étions tous envoûtés par la poésie sauvage de cette langue nouvelle et en contraste par la voix si calme et si douce de Pierre. Une amitié s’est nouée peu à peu et quelques années après, en 1981, nous étions tous très inquiets lorsqu’au milieu des répétitions de Tombeau pour cinq cent mille soldats à Chaillot, dans la mise en scène d’Antoine Vitez, on nous a appris que Pierre allait très mal, qu’il était hospitalisé, qu’il ne mangeait plus, qu’il était presque dans le coma. La mémoire de cette période est restée très vive en moi, cette inquiétude, cette fragilité qu’avait Pierre et que nous connaissions de très près, cette puissance en même temps qui faisait et fait toujours de lui un être exceptionnel, oui, tout cela nous avait liés malgré nous et bien sûr, c’est ce qui est revenu lorsque je lui ai demandé bien plus tard d’écrire dans la collection « Traits et portraits ». Il savait que j’avais été témoin de ces mois si intenses dans sa vie et Coma pourrait venir les ressusciter à travers un livre unique, c’était là notre projet, notre pacte.

Dans le prolongement de cette interrogation, ma deuxième question voudrait porter sur le travail éditorial qui a été le vôtre avec Pierre Guyotat sur Coma. Comment avez-vous accueilli Coma dans votre collection qui, on le sait, défend des textes autobiographiques : s’agissait-il, d’une certaine manière, d’une commande de votre part ? Pierre Guyotat qui, depuis Explications évoquait plus frontalement qu’auparavant ses expériences personnelles, désirait-il ainsi se livrer encore plus qu’auparavant, lui qui écrit dans Coma : « Un débat entre la littérature et la vie, oui, peut-être, mais pas entre ce que moi j’écris et la vie ; parce que c’est la vie, ce que je fais »  ?

Oui, « parce que c’est la vie ce que je fais », c’est exactement ça. C’était frappant chez lui cette extrême attention à la vie, à chaque instant et chaque geste quotidien qui se devait d’être précieux et dense. Une conversation avec lui, tous ses proches le savent, c’était déjà de l’écriture, il n’y avait pas différence. Vivre, écrire, dans un voyage permanent. Lorsque Pierre Guyotat s’est installé à la Nation, nous nous croisions souvent au marché du Cours de Vincennes et peu à peu, nous avons pris l’habitude de nous voir au café, de parler pendant des heures et de se raccompagner l’un l’autre comme le font les adolescents parce qu’il restait toujours quelque chose à dire. Une nouvelle de Balzac qu’il venait de lire et qu’il analysait, un texte de Saint-Simon ou de Michelet, un film, une musique, une promenade qu’il venait de faire dans la banlieue de Paris ou à Port-Royal, un visage croisé sur le Boulevard, nous étions curieux de tout et il montrait toujours de la joie,  en racontant, en réfléchissant à haute voix, beaucoup de rires aussi. Un jour, nous sommes partis, pour France Culture, à Istanbul et nous avons rapporté plus de quinze heures de conversations et de déambulations dans la ville, Pierre avait préparé ce voyage en historien. Dans la journée, la découverte de la ville et le soir, tout en haut d’une terrasse, avec le chant des minarets qui nous entouraient, à l’heure où les oiseaux chahutaient dans le ciel, Pierre improvisait et revenait sur son art, sur sa vie, sur son enfance, sur la guerre, sur la religion, sur les paysages qu’il aimait. Ce voyage nous a rapprochés un peu plus et c’est au retour d’Istanbul que je lui ai proposé d’écrire un autoportrait pour la collection, ponctué d’images qu’il choisirait lui-même. Un livre comme un pacte d’amitié. Très vite, il m’a parlé de son désir ancien d’écrire autour de cette période terrible, presque de sortie de la mort. Vers une renaissance, littéralement vers une vie nouvelle. Nous nous sommes emballés par ce projet et l’écriture a été une aventure splendide. Parfois difficile, mais toujours confiante, régénérante. Nous nous retrouvions souvent en fin d’après-midi, au Dalou ou chez Prosper, après de grandes plongées dans sa mémoire en compagnie de Pierre Chopinaud qui a suivi de très près tout ce voyage hypnotique. C’était un bonheur. Ce livre a marqué dans son œuvre une frontière. Il a été le début d’une nouvelle liberté autobiographique, dans une langue et une forme qui n’appartiennent qu’à lui. Avec Coma, je crois aussi que Pierre Guyotat a élargi son public.

Colette Fellous

Ma dernière question voudrait porter l’image que vous gardez de Pierre Guyotat, et notamment de sa phrase si particulière, si organique, cette voix des « entrailles » telle qu’il la désigne dans Coma et dont il disait encore : « plus j’interviens physiquement dans la langue, plus je vis ». Est-ce qu’ainsi la phrase de Guyotat s’impose pour vous comme un grand cri de vie ?

Oui, son œuvre est un grand cri de vie et il est pour moi encore trop tôt pour parler de lui au passé ni de me demander ce que j’aimerais garder de lui. Toutefois, je voudrais évoquer, à côté de son œuvre magistrale, son talent dans l’amitié, son œuvre d’amitié je pourrais dire, car il a toujours tissé somptueusement toute une constellation d’amis qui se relayaient, se retrouvaient, se perdaient, revenaient, ici mais aussi à l’étranger, de tout âge, des amis d’une fidélité absolue. Avec chacun il savait entretenir un lien unique, affectueux, joueur. Et il y a entre nous un fil qui nous unit, indestructible. C’est là l’œuvre d’un maître. Et lorsque depuis vendredi dernier, je passe sous ses fenêtres à la Nation, il n’y a plus cette lumière qu’il aimait laisser allumée, elle me rassurait quand je rentrais chez moi, je savais qu’il était là, à côté, une lumière presque sacrée comme les lampes de Flaubert qui servaient de phares aux mariniers, dans les nuits de Croisset. Et quand je lui disais ah vous avez laissé la lumière allumée, il répondait simplement : Toujours. Quelque chose s’est éteint avec sa mort mais il faudra arriver à garder ce toujours, entretenir cette lumière, en le lisant, en l’écoutant, en nous souvenant.

J’aimerais aussi vous citer la fin de Coma, comme un doux adieu : « La récompense de cette traversée de la mort, c’est, au lieu du palais enchanté  que l’on croit avoir gagné à la sueur de son sang mort, un monde désenchanté, sans relief ni couleur notables, des regards ternes qui ne vous voient plus, des voix toujours adressées à d’autres que vous qui revenez de trop loin, une obligation quotidienne à survivre, un cœur qui ne fait passer que du sang, et du sang qui ne chauffe plus. Il faut attendre. Sans colère. S’appliquer à se nourrir, à dormir, à se laver, à se vêtir, à marcher, chaque jour : le tout, presque seul, et sans-même soi-même à ses côtés : essayer par à-coups, si gauches, de reprendre du cœur.
Patience, patience. »

Voilà, reprendre du cœur.

Pierre Guyotat, Coma, Folio, 2007, 240 p., 8 €