« Toute perte est unique, mais c’est chaque fois la fin d’un monde » : Claire Fercak (Ce qui est nommé reste en vie)

L’écriture naît du deuil et lui offre « un refuge », écrivait Lydia Flem dans Comment j’ai vidé la maison de mes parents en 2004, premier volume d’une Trilogie familiale récemment rassemblée chez Points. Comment faire de l’écriture non une pulsion intime pour survivre à celle ou celui qui disparaît mais une forme, propre à être transmise ? Tel est aussi le projet de Claire Fercak avec Ce qui est nommé reste en vie, livre d’un deuil devenu chambre d’échos, en des diffractions infinies.

Au cœur de ce livre un mot : glioblastome. C’est le nom de « l’ennemi », celui de la tumeur qui colonise le cerveau de l’être aimé. « Une sonorité généreuse, une rondeur, presque amusante selon la manière — articulation, vitesse — dont vous le dites. « Glioblastome », vous prononcez, articulez plusieurs fois le mot, comme si la répétition pouvait l’épuiser. Glioblastome, ses syllabes plantureuses masquent la brutalité du sens qu’il porte, son histoire, son agonie. Il n’est pas régulier, monotone, insipide, homogène. Il est multiforme ». Malin donc polyphonique, le glioblastome est aussi GBM ou astrocytome de grade 4, nom de code presque aérien voire astral d’une « atrocité », la chronique sans espoir d’une mort annoncée, il s’attaque au système nerveux central, aux neurones, il est actif, décide de son moment, de la chronologie de l’agonie. La maladie est « infiltrante, elle décide de son processus, de son évolution, de ses lieux d’attaque ». Le patient comme son « aidant » subissent, ils sont à la merci de cette « étoile-araignée ».

Lam Qua

Les ramifications du glioblastome et son mode de propagation par rhizomes sont au cœur du récit de Claire Fercak, elles colonisent aussi le dire de ce livre, sa poétique. Elles deviennent forêt et ronces, aubépines. Rappellent les tableaux de Lam Qua. Faire de la tumeur la matière du récit est pour Claire Fercak une manière de survivre, coûte que coûte, à l’insupportable. Il a fallu voir le proche devenir autre, perdre ses souvenirs, ses gestes, son autonomie, sa conscience du passé comme du présent, il a fallu l’aider, tenter de le porter, de le soulager, être dans cette passivité atroce de celui qui est à côté du malade, qui n’est pas malade, mais voit son existence colonisée par la maladie, est occupé, dans tous les sens de ce terme. Tout a été altéré par l’hôpital : sa vie, son emploi du temps, sa perception de l’autre comme de soi, ses réactions, la perte de l’aimé sans action possible sinon celle d’accompagner. Il s’agit désormais de faire un deuil impossible en reprenant le contrôle du récit en espérant que Ce qui est nommé reste en vie. En retrouvant une place, sa place.

Claire Fercak fait entrer ses lecteurs dans une altérité radicale, celle d’un vocabulaire et d’une histoire que personne ne maîtrise, ni les malades ou ceux qui les aident ni ceux qui tentent de les soigner — la médecine est démunie, encore, face au glioblastome, « les chercheurs continuent leur travail pendant qu’on tente de faire le deuil de nous-mêmes ». Elle nous fait entrer « dans cette profondeur incommensurable, cette errance sur le chemin du temps », quand « l’existence est suspendue à sa fin ». Elle dit l’amour impuissant, la perte de l’autre comme de soi, cette « réalité parallèle » épaisse et obtuse, le deuil blanc de l’être « désaccordé » que l’on aime toujours plus et ne reconnaît pas. Elle raconte la quête éperdue de connaissances sur la maladie, ce besoin dérisoire d’explications, de compréhension de ce qui échappe, de chiffres, de statistiques, de tout ce qui pourrait permettre de dépasser la stupeur et la douleur.

« Comment pérenniser cet amour inaugural, fixer son miracle et le perpétuer, le déployer dans ce monde hasardeux de l’après-mort ? »

« Il y a un avant et un après », avant l’hôpital, avant la tumeur, un avant devenu « vaste étendue de ruines ». « Pour vous qui venez d’enterrer un parent, un ami, tout est devenu opaque, vague, irréel, comme rejeté dans un passé que vous n’êtes plus en mesure d’habiter ». Vous avez et êtes « captif », « un pantin orphelin, abandonné, désorienté ». Reprendre pied est d’abord réaliser que ce « vous » n’est pas singulier, qu’il lie tous ceux qui ont fait la terrible expérience de ces moments. Claire Fercak dit une communauté, elle extrait son récit d’un je qui isolerait ce qu’elle a vécu. Si la dédicace « A maman » dit la part personnelle, terriblement intime de ce livre, Ce qui est nommé reste en vie ne se limite pas à ce moment entre elle et soi, il devient lieu commun, « entrelacements, collisions de souvenirs », stèle à « Monique, la maman de Claire, décédée le 16 octobre après quatorze mois de combats » mais aussi à Danielle, André, Marcel, Émilie, Vanessa, Sylvia, Léonard et le etc., indécent ici, bruisserait de voix, d’histoires singulières, d’autant de tragédies. Le récit enclôt toutes les chambres de l’hôpital, des vies perdues ici entendues et nommées : « c’est labyrinthique,  et étranger, effrayant », tout est dédale : les contes de la tumeur, colonisant les imaginaires et pensées, le parc de l’hôpital et ses bâtiments — « superpositions d’images » —, les voix et présences fantomatiques de celles et ceux ceux qui s’éteignent et de celles et ceux qui accompagnent.

L’après, désormais, est ce livre, « hypernuit » et tombeau à l’aimée, la mère, celle qui donna naissance et à laquelle Claire Fercak redonne vie — pour être, à jamais, dans « la proximité exceptionnelle que vous aviez construite ». Le don est multiple, il est aussi à tous les lecteurs de Ce qui est nommé reste en vie, à celles et ceux qui ont affronté cette « pieuvre aux tentacules multiples », qu’elle se nomme ou non glioblastome, qui n’avaient pas de mots, auxquels ce livre offre un fil d’Ariane.

Depuis la dureté d’un sujet scandaleusement banal, si terriblement complexe aussi, tant il serait aisé de sombrer dans le pathos, Claire Fercak fait de l’absence une présence, de la perte un récit, plein, irradiant, sublime de lucidité, un poème en prose, une fugue musicale avec variations. « J’avance vers l’ombre qui me précède, et c’est moi que je rejoins ».

Claire Fercak, Ce qui est nommé reste en vie, Éditions Verticales, janvier 2020, 160 p., 16 € — Lire un extrait