Le malheur malheureux

Arte : Dépression, de nouveaux espoirs ?

Plus de littérature mais des mots arrachés au néant pour dire un cri étouffé, une colère sourde, une tristesse et une fatigue immenses. Mes doigts tremblent un peu car je ne suis pas sûr d’arriver au bout de ce texte. Dépression. Je traverse un nouvel épisode dépressif. Je suis encore tombé et le goût de l’échec est si amer au fond de ma bouche. C’est ironique, les mots, parfois, les expressions, on dit bien tomber amoureux. Tomber en dépression serait l’exact opposé.

J’écris ce matin pour partager ce documentaire qui est ce que j’ai vu de plus neuf médicalement sur le sujet. Les perspectives pour les générations futures sont plus qu’intéressantes, tant mieux, mais ça prendra du temps, beaucoup de temps. Trop de temps pour moi, peut-être. Ce documentaire (même si ce n’est pas son objectif premier) montre aussi ce que j’appelle un scandale des labos pharmaceutiques, un de plus. Je sais que je ne devrais pas céder à ces passions tristes car ça ne peut me faire que du mal mais j’enrage intérieurement. Comment ne pas être en colère, écœuré, achevé ? Je connais bien le cas de ce garçon de Londres, qui exprime si bien son mal, avec ce sourire déconcertant des gens qui sont allés plusieurs fois au bout du désespoir, qui a passé des années à accumuler les échecs thérapeutiques, c’est moi, en plus jeune. Prenez cette molécule, monsieur, dans deux semaines ça ira mieux. Elle ne marche pas ? On augmente le dosage. Quoi, ça ne marche toujours pas ? On augmente encore… on ira jusqu’au dosage maximal. Les semaines passent, pas d’amélioration, lutte à la vie à la mort pour le patient chaque jour, on arrête, monsieur, essayons cette autre molécule, et on augmente, on augmente, on combine avec des molécules régulatrices, etc., etc. Imaginez le nombre de rendez-vous médicaux, l’attente, l’argent, les feuilles maladie, la carte vitale, les bouleversements chimiques, l’espoir déçu. Un simple rendez-vous médical est une épreuve pour un dépressif, avant, pendant et après…

L’arsenal des antidépresseurs vient des années 50, malgré les slogans et les effets d’annonces publicitaires aucune innovation n’a eu lieu depuis 70 ans, les nouvelles molécules n’étant que des variantes des molécules anciennes avec des effets secondaires différents. Or le nombre de patients insensibles à ces AD ne fait qu’augmenter et ce documentaire révèle que les études négatives auraient été cachées ! Moi, ça fait 20 ans environ, cet enfer en soi, que je combats, 20 ans d’errance avec heureusement des périodes d’accalmie. Tout ce que j’ai fait, le peu, je l’ai fait durant ces « périodes d’accalmie », ces éclaircies, ces courtes fenêtres, le reste « de la vie » n’est qu’enfer, lourdeur, tristesse et douleur. Et il existe une double peine ! La société en général vous stigmatise, vous rabaisse, vous met de côté, et quand elle ne le fait pas elle vous adresse des « Allez, secoue toi, c’est aussi une question de volonté. »

Le fait est qu’on n’a pas le droit aujourd’hui d’être malade ainsi, ça va trop à l’encontre de cette société qui se veut, se dit « en marche » (je parle en général, pas de politique française ici, même si), société dans laquelle l’individu se doit de jouer son rôle d’abeille ouvrière, être productif sinon rien… Et la petite phrase, le petit conseil d’ami, allez, lève toi, ne te complais pas, travaille un peu, est au mieux inconsciente, au pire assassine. Je l’ai entendue, souvent, je la vois dans trop de regards. Et j’ai enterré trop d’amis suicidés, eux aussi soignés sans résultat. Alors aujourd’hui je n’ai plus confiance en la psychiatrie – je parle de l’institution. Si au moins elle faisait preuve d’honnêteté intellectuelle, si elle avouait qu’elle ne sait pas faire ! Mais non, les psychiatres que j’ai rencontrés (beaucoup, de toutes sortes, à l’hôpital, en clinique lors de séjours, en ville) n’ont jamais tenu devant moi ce discours d’humilité. Certains se présentent même avec une telle assurance qu’ils écrasent, infantilisent et font culpabiliser le patient qui souffre déjà tant, trop. J’accuse la psychiatrie telle que je la connais.

Quid de la psychanalyse ? J’aime beaucoup la psychanalyse comme j’aime beaucoup Mallarmé, Rimbaud, Proust, Duras et la physique quantique, de cette dernière ce que j’en sais via la vulgarisation. Il y a là des trésors d’intelligence et de vérité, qui sont des soutiens, des alliés, des amis ; mais il y a un endroit noir de la dépression, quand c’est tout le psychisme qui s’effondre et donc les mots et l’usage des mots avec, il y a une zone de la dépression dans laquelle la confusion est telle que les choses de la poésie, de la littérature ou de la psychanalyse ne sont plus atteignables… exemple des états de sidération… je crois hélas qu’on ne peut les concevoir si on ne les a pas vécu… Je vais être impudique et ça me coûte, c’est aussi un grand aveu de faiblesse (je me force car mon seul espoir est d’ouvrir quelques yeux, même si ce n’est qu’un regard, je me force aussi pour écrire plutôt que rien, même si c’est vain), et j’ai honte, je l’avoue : hier soir je me suis retrouvé dans la cuisine chez mes parents, vers 22 heures, ils regardaient la télé dans le salon à côté, je me suis retrouvé en t-shirt et boxer, pieds nus, hagard, et pendant quelques secondes ou minutes terribles je ne savais plus rien, quoi faire, où j’étais, où aller et comment, pourquoi, ce que j’étais venu faire dans cette cuisine, incapable de retourner dans la chambre, tremblant de vide et de néant, mais conscient en même temps…. je me savais… je me regardais… incapable de me servir un verre d’eau par exemple, ou d’ouvrir le frigo, rien… comme un combat invisible avec un adversaire invisible lors d’une guerre indicible : soi… ce sont des moments de chute libre, insupportables, dans lesquels on n’est plus qu’un bloc d’angoisse qui chute comme si l’espace-temps venait à se trouer sous soi, on dira ça comme ça pour le moment… une chute donc, métaphysique, avec seulement ce petit noyau conscient et souffrant qui voit, qui est effaré voire terrifié par ce qu’il voit, ce désert, ce néant douloureux, dont le seul sens semble être la douleur justement, une douleur à la fois cause et conséquence, et qui est défaite du soi, ou du moi, soi-moi, j’en sais rien, je ne sais plus… j’ai dû finir par me recoucher, sûrement, puisque je viens de me réveiller. Mais je n’en ai aucun souvenir.

« Quoi et qui craindre ? Est-ce de ne pas survivre à ma mort, et de ne pouvoir plus créer ? Est-ce de ne plus pouvoir, transformé par la mort en animal, domestique ou sauvage, continuer de créer dans ma langue et contraint alors de devoir l’aboyer dans une niche ou de la siffler dans une cage, ou d’être forcé de la rugir en vain dans la forêt, ou de la marmonner dans un terrier ? Est-ce tout simplement de n’avoir plus, au-delà, de l’autre côté, la force de revivre ailleurs ? » Pierre Guyotat, Coma

Heureusement on ne vit pas tous les jours ces moments de sidération, de déréalité, de mort à soi avec perte des repères et même de l’orientation… ici mes points de suspension sont essoufflement, fatigue, je ne pourrai soulever avec mes mots ce soleil noir, il est trop lourd, trop vaste… trop… Ce matin, j’ai les forces du matin, elles me permettent d’aligner ces quelques mots pour témoigner… comme c’est petit témoigner, n’être plus qu’un témoin de la chute, je voudrais tant faire plus et mieux…

“Qui écoutera mes paroles,
[qui écoutera] mes attestations ?”
Jérémie, 6,10

Arte : Dépression, de nouveaux espoirs ?