Aux pays des contes : Anne Simon, Eugène Savitzkaya (Marylène et poules aux œufs d’or)

1. C’est en février 2009, alors que sortait en librairie une nouvelle formule de Lapin (la quatrième de cette revue de L’Association en perpétuelle métamorphose), que le nom d’Anne Simon a commencé à me faire signe (même si j’avais déjà survolé Perséphone aux enfers, publié en 2006 chez Michel Lagarde). Ne connaissant que de nom la revue Dopututto – un livre d’un de ses fondateurs, El Don Guillermo, ayant été édité trois ans plus tôt par Jean-Christophe Menu à L’Association –, j’ignorais qu’Anne Simon avait commencé à y publier ce qui deviendrait Les Contes du Marylène. Dans Lapin, l’histoire qui m’avait tant frappée avait pour titre Cixite, la grosse impératrice. Le nom de la fameuse (et dernière) impératrice chinoise, Cixi, semblait être l’élément générateur de cette histoire échevelée dont le dessin s’accordait librement à l’art de l’orient extrême. Dès la première image, le regard était saisi – non pas en transe, mais en attente (en désir) de longue et lente dévoration. Fort heureusement, l’histoire était à suivre. Elle l’est d’ailleurs encore aujourd’hui et on espère que ça durera le plus longtemps possible.

Comment caractériser le trait d’Anne Simon ? C’est toujours la même histoire : quand le dessin sonne aussi juste – fonctionnant déjà par lui-même, tout en se mettant au service d’une histoire longtemps rêvée, s’inventant page à page, selon un parcours sinueux, improvisé, même si clairement construit, ou plutôt remonté –, les mots nous manquent… Soit on tombe dans le travers de faire usage de superlatifs, soit – se retenant d’émettre le moindre jugement et tentant de décrire de qu’on a perçu – on prend le risque d’affaiblir ce que l’œil saisit plus vite que le langage. Le quatrième volume des Contes du MarylèneGousse & Gigot (les trois premiers étant : La Geste d’Aglaé, Cixite Impératrice, Boris l’Enfant Patate) – vient de paraître chez Misma. Un cinquième est d’ores et déjà annoncé : L’Institut des Benjamines, évoquant dans son titre L’Institut Benjamenta de Robert Walser, ce qui nous rend particulièrement impatient d’en découvrir la substance.

Anne Simon est née en 1980. Elle a suivi les cursus d’études de l’ÉESI à Angoulême et des Arts-déco à Paris. Reconnue “jeune talent” en 2004 au festival d’Angoulême, ses publications se partagent entre grands éditeurs (principalement Dargaud où elle a participé aux derniers feux de l’aventure “Poisson Pilote” avant de se lancer dans des biographies dessinées de Freud, Marx, Einstein, sur des textes de Corinne Maier ; dernier titre en date : L’homme à la fourrure sur un scénario de Catherine Sauvat d’après Sacher-Masoch) et Misma (où, se trouvant chez elle, son talent se déploie de la manière la plus libre qui soit). Elle est aussi illustratrice et a collaboré à divers projets qu’on ne recensera pas dans le cadre trop limité de cette chronique (rappelons cependant ce travail collectif de l’ABCD de la typographie, initié par David Rault, dont nous avons relevé ici-même en décembre 2018 les qualités).

Anne Simon © Dargaud. Photo Cécile Gabriel

Concentrons-nous maintenant sur ces quatre volumes des Contes du Marylène qui commencent à composer une somme assez considérable : une fiction dessinée procédant par suite de variations, sans cesse renouvelées, et sans le moindre temps mort. L’invention – la fantaisie – graphique de cette “saga” incite à s’y plonger, non pour en rechercher quelque “profondeur” cachée, mais pour saisir l’occasion de s’immerger dans un monde qui est à la fois le nôtre (nous nous y reconnaissons sans cesse) et un ailleurs (répondant au désir de dépaysement de ses lecteurs). Marylène est le Pays d’on ne sait quelles merveilles (ou d’on ne sait quel désastre) où l’on rencontre par surprise quelques doubles qui ne sont pas formellement nos jumeaux : bien plutôt des hybrides, animaux humanoïdes, réminiscences de mondes mythologiques, très anciens, comme de chansons pop des swingin’ sixties, telles Being for the Benefit of Mr Kite (du pur Lennon) ou Yellow Submarine (le dessin animé, plutôt que l’insupportable scie chantée par Ringo Starr).

Le premier volume de ces Contes, La Geste d’Aglaé (Misma, 2012), est en noir et blanc. Le personnage-titre est une océanide – autrement dit, une nymphe des eaux. S’étant accouplée dans l’océan avec un homme et enceinte de trois œufs, elle est répudiée par son père, sorte de Neptune à queue de poisson, donc contrainte à une errance qui la conduira au Pays Marylène, empire du Roi Von Krantz. Trouvant refuge dans le Cirque de Mister Kite, elle finira par en épouser le directeur qui reconnaîtra les trois “carpes” écloses des œufs – éphémère progéniture bientôt enlevée par le tyran local dont le harem ne contient jamais assez de femmes… Ne dévoilons pas la suite, d’autant plus que les récits s’entrecroisent, s’empilent, se construisent à la manière d’un mille-feuille cuisiné par une observatrice pleine d’ironie. En fin de parcours, après avoir occis le dictateur Von Krantz, Aglaé, devenue Reine, enfantera Boris l’Enfant Patate qui, prenant précocement la relève du tyran, la réduira à l’état de “Bulle”, mère transite d’amour, dépourvue de toute velléité d’émancipation, tout juste bonne à fournir l’enfant-roi en frites. Voyez, ça bouge, ce monde n’est pas stable, la folie, ô combien humaine, y bat – comme on le dit d’une fête – son plein. Et si l’histoire est imaginative, aussi débridée qu’intelligemment conduite, le trait, comme déjà dit, fait montre d’une grande liberté, procédant d’une véritable science (bien au-delà de l’usage d’un savoir-faire éprouvé) de la manière de représenter ce qui s’agite dans nos rêves. Ces contes s’inscrivent dans la postérité de ces bandes dessinées qui nous apportaient la chance de traverser des frontières, où l’on revisitait les mythes, où l’on hybridait les souvenirs, où l’on renversait les clichés… Comme celles de Fred, de F’Murrr, ou de Forest, pour ne parler que d’auteurs français aujourd’hui disparus. Et avec là quelque chose de plus qui n’est pas seulement dû au fait que l’auteur est une autrice (il me semble d’ailleurs avoir entendu que cette dernière n’a guère envie que l’on parle à son sujet de trait féminin : “En tant qu’autrice, j’aimerais qu’on arrête de nous parler d’écriture féminine, qui serait « à part ». Il faut passer à un nouveau stade et ne pas nous réduire uniquement à notre sexe”).

D’une vidéo pour Culture Plus, une des rares où l’on entende la voix d’Anne Simon, on peut aussi retenir ces mots : “Tous les thèmes que je traite, par exemple le capitalisme, ou le féminisme, je ne le fais jamais frontalement, j’aime bien me cacher un peu derrière une fiction, mais ça vient assez naturellement… Je ne me dis pas : tiens je vais faire une critique du monde qui m’entoure. Mais, comme je vis dedans, obligatoirement ça se répercute dans mon travail. Les frites, c’est un peu l’emblème de la malbouffe, il y a le hamburger aussi, mais les frites, c’est plus rigolo à dessiner”. Il faut dire que l’armée des tyrans, Von Krautz comme Boris, est composée de frites humanoïdes de sexe féminin, amazones des plus inattendues. Et que la consommation de frites ordinaires s’accompagne de bière, donc d’alcool, entraînant de sévères addictions chez un peuple plus soumis que jamais. Bien entendu le dictateur-enfant chutera lui aussi. Mais comme c’est une histoire sans fin, du moins tant qu’Anne Simon s’ingéniera à trouver de nouvelles variations, le Pays Marylène ne cesse de se constituer, topographiquement, sans pour autant devoir être strictement cartographié, car, s’il se situe quelque part, ce ne peut être que dans nos têtes, ou en surface, sur le papier, et non dans un espace-temps mesuré.

Parcourons maintenant ce dernier volume, le quatrième, qui reprend, comme les précédents, quelques épisodes anciens – Gousse et Gigot étant parmi les personnages originels de ces Contes (Misma ayant publié deux opus des aventures de ces demoiselles “maudites” en 2006 et 2008). Notons que, comme pour le deuxième volume (L’Impératrice Cixtite), Gousse & Gigot est imprimé en partie en noir et blanc et en partie en couleurs (en bichromie parfois).  Et tel le troisième (Boris l’Enfant Patate), il fait dans les 168 pages (les deux premiers étant moins épais : 120 et 80 env.). On dépasse donc aujourd’hui les 530 pages, et ce n’est pas fini (mais rien à voir avec les feuilletons dessinés, saucissonnés en tranches de 48 pages). On peut lire ce demi-millier de planches d’une traite, par un bel après-midi d’hiver ensoleillé, ou par une nuit d’insomnie, comme on peut s’attarder sur quelques-unes d’entre elles, une brève séquence, fouillant chaque image, détaillant les signes, y trouvant de quoi stimuler le regard (il y a des dessins pleine page assez fabuleux qui tiendront sans problème le mur si on en accorde un ou plusieurs à cette véritable artiste qu’est Anne Simon).

Gousse & Gigot

Gousse et Gigot sont les filles “non-désirées du tyran Von Kranz, dont la vision des femmes est on ne peut plus caricaturale (un jour cependant, l’une d’entre-elles – Aglaé –, embauchée comme cuisinière, l’a dépecé et réduit à l’état de ragoût, ce qui régla l’affaire). Gousse est la grande efflanquée ; Gigot, la petite boulotte. Les deux, répudiées par leur père (c’est la loi en ces contrées, dans les périodes où règne le patriarcat), se retrouvent dans une fosse à serpents. Un jour, elles s’évadent. Et ne se quittent plus. Parfois la mélancolie les recouvre comme l’encre ou la confiture sur le visage et le corps. Vers le milieu de l’histoire, elles vont se baigner dans le lac de Suffragette City. L’eau – valeur refuge ! – fait son grand retour. On se dit : que ces personnages sont attachants ! Mais comme le temps ne se déroule pas de manière linéaire, ils reviennent nous hanter – manifestant ainsi le fait qu’ils sont aussi attachés à nous. Et quand ils nous manquent, on retourne quelques pages en arrière – on reprend la lecture de tel ou tel épisode. C’est la condition essentielle de ce qui constitue un monde : pouvoir y entrer par d’innombrables portes, comme dans nos propres rêves. Et c’est drôle – vraiment. Certes rarement hilarant, mais toujours singulier. Si les personnages s’ennuient parfois (c’est un des leitmotive de ces Contes), souffrent même, ce n’est le cas, ni de l’autrice, ni de ses lecteurs. À la toute fin, Gousse et Gigot – après avoir traversé nombre d’épreuves et subi les conséquences de diverses addictions – quittent le pays où elles n’ont plus aucune attache. Cependant, pour nous, elles demeurent. Si la mort rode à Marylène, elle ne pourra jamais avoir le dernier mot.

La Geste d’Aglaé

2.

Un héron et une renarde se reposaient en ce lieu côte à côte. Comment est-ce possible ? Mais cela fut. La renarde se comportait en renarde et le héron en héron. L’un explorait la terre et l’autre, les eaux vives. L’un pensait dans la buée des cours d’eau et l’autre très près de la glèbe, dans l’humidité de la terre crue, parmi les halliers, les haies anciennes et les buissons d’obier.

Qu’est-ce qui les rapprocha en ce lieu, en ce jour, en cette heure ? C’est que tous deux recherchaient leur mère, la très belle princesse Nina. Mais qu’est-ce à dire ? héron et renarde avaient-ils conservé le souvenir de leur nourricière, la souveraine aux mains douces qui régnait sur la terre et sur l’eau, souveraine séquestrée par un tyran imbécile, souveraine des poules fécondes pondant chaque jour des œufs précieux, des œufs d’or ?

Ce passage n’est pas l’incipit d’Au pays des poules aux œufs d’or, dix-septième livre d’Eugène Savitzkaya publié aux Éditions de Minuit (auxquels il convient d’ajouter plus d’une vingtaine de titres supplémentaires chez d’autres éditeurs), il se trouve pages 60 et 61 (sur 180 environ). C’est très curieux pour qui lit depuis un certain temps les écrits (poèmes probablement avant tout – et avec ce “roman”, sans doute plus que jamais) de constater que si notre auteur suit plusieurs veines, comme autant de cours d’eaux, elles se rejoignent. Et il est heureux qu’après avoir découvert, il y a cinq ans, les nouvelles péripéties du “fou civil” (ou “trop poli”) dans Fraudeur, “l’histoire romancée d’un garçon fraudant la vie comme on fraude l’État, l’église ou la couronne” ainsi que la suite de poèmes composant À la cyprine, l’on retrouve, dans ce dernier livre, le fabuleux fabuliste, ou plutôt l’inventeur de mondes, le créateur de monstres qui avec Saperlotte ! (Flohic éditions, 1994) rendait ainsi hommage à Jérôme Bosch : “Nous serons soudain devenus des ours, des canards, des moineaux, des chevaux et des panthères. Mais avant que de conjoindre nous nous serons préparés dans les chambres, les jardins de buissons, les sous-bois et les bords de mer où toutes les dunes sont poilues, touffues, monts de Vénus au pinceau moussu ou frisé et abondance de cornes d’où extraire avec deux doigts ou un seul des bonbons et des reliques.

Au cours d’un entretien publié ici-même en octobre dernier, Yves di Manno nous confiait tenir l’écriture d’Eugène Savitzkaya comme étant “sans conteste l’une des plus joyeusement subversives de ce demi-siècle.” Les couleurs de boucherie (1980) qu’il venait de republier dans sa collection “Poésie Flammarion” marquait à ses yeux “l’apothéose de sa première période : c’est un livre d’une puissance extraordinaire, une plongée dans un univers mental à proprement dire halluciné et dans la matière d’une écriture qui aura rarement aussi bien su dire les tensions, les torsions, les embardées du désir charnel.”

Le lien entre Les couleurs de boucherie et ce nouvel opus publié quatre décennies après s’est opéré en moi immédiatement – probablement parce que j’ai lu ces deux livres à seulement quelques mois d’intervalle. Comme des retrouvailles. Le monde – extravagant mais simultanément des plus concrets – né dans l’adolescence de notre écrivain liégeois (ville ô combien vivante qu’il faut avoir traversée en tous sens. Notons cependant que Savitzkaya vit aujourd’hui à Bruxelles) semble plus neuf que jamais. Juvénile – encore ?  Je ne sais, mais clairement dans le droit fil, même si un peu épuré (signe de maturité ? Je ne sais pas davantage ce que ça peut signifier), de ces écrits précoces (il a commencé à publier dès dix-sept ans, sans pour autant accumuler les pages et les ouvrages : près de cinquante années de travail donnant peut-être vingt-cinq centimètres linéaires, soit un tiers de rayon d’une bibliothèque ordinaire, de type Billy).

Découvrant ce dernier “roman” de l’auteur de La traversée de l’Afrique, une fois les quatre volumes des Contes du Marylène refermés, il m’a semblé évident de les associer, non pour en relever les affinités (il y en a), mais pour marquer le fait qu’il s’agit de lectures du Terrain Vague – ce lieu où les échanges ne se déroulent pas comme à l’école, et encore moins comme dans les rédactions où règnent d’abominables éditorialistes, mais en divaguant, allant d’une bosse de terre à une faille minérale, d’un fouillis de ronces entrelacées à une étendue d’eau noire et calme… Flânant (titre d’un livre d’Eugène Savitzkaya tiré à 99 exemplaire par Didier Devillez en 2014 dont j’aimerais ici partager ce fragment : “Si tu devais écrire la vie sur un mur, par quoi commencerais-tu ? Ici se meut le corps du silure. Les vivants et les vivantes bougent, s’agitent et se déhanchent, les morts et les mortes sont immobiles, rien que leurs os ressautent, le corps n’est jamais inerte, ses moindres soubresauts le manifestent”).

Les livres de Savitzkaya (né en 1955) sont placés dans la partie de ma bibliothèque où sont rassemblés les auteurs de cette génération – la mienne – qui va d’Antoine Volodine à Frédéric-Yves Jeannet, de Marc Cholodenko à François Bon, et bien d’autres. Mais ce serait tout aussi logique de construire une sorte de constellation où les liens avec certains livres d’Henri Michaux ou de Robert Pinget (pour en rester aux auteurs du XXe siècle, car il serait aisé de remonter même bien avant le temps de Jérôme Bosch) seraient établis. Lisant certaines pages, récentes ou anciennes, de l’auteur de La folie originelle, je revis certains Voyages en Grande Garabagne ou Au pays de la magie ; je retrouve certains aspects du monde de Graal Flibuste, même si l’écriture en est sensiblement différente. Cela peut donner un peu de fièvre, alors que, justement, on en manquait. Et cela apporte surtout une solide dose d’humour – d’étrangeté, de noirceur, et aussi de rêve. “Un pope voulait être roi. C’était son rêve. (…) Il n’avait qu’un rêve, un rêve qu’il entretenait, qu’il hébergeait, qui le satisfaisait, un rêve dont il était le seul rêveur” (P 129/130).

On entendait mugir la terre. Combien de fois cette courte phrase – premiers mots de l’incipit – revient-elle dans Au pays des poules aux œufs d’or ? Livre très sonore autant qu’illuminé d’enluminures, et d’autres images on ne peut moins pieuses, aussi archaïsant qu’électrique, aussi rugissant qu’intime (que l’on traverse avec plaisir à la nuit tombée, avant de passer dans la zone incertaine de l’ensomnie, porte d’entrée de l’autre scène)… Livre de contes en forme de guide pour enfant sauvage au devenir-chamane… Difficile d’en rajouter sous peine de radoter – et à l’instant même où j’inachève cette phrase, j’apprends le décès de Pierre Guyotat. J’en reste sans voix // PAUSE.

Eugène Savitzkaya

REPRISE. // Dans son avant-dire (écrit en janvier 2019) à la réédition des Couleurs de Boucherie, Eugène Savitzkaya écrit : “Après la lecture de Tombeau pour cinq cent mille soldats de Pierre Guyotat qui m’avait blessé au ventre, c’était ma seule réponse possible, un manuel de contacts dangereux, de conduites à risques, de vêlage en période de guerre.” Impossible de parler d’un livre comme s’il était l’unique, le seul à se trouver dans cette fameuse île déserte où notre mémoire aurait subi le passage d’une tête d’effacement… Il n’y a que des constellations : celle de l’auteur lui-même et celles auxquelles s’agrègent certains de ses ouvrages. Quand j’ai nommé Michaux et Pinget, je pensais aussi à Beckett et à quelques autres, dont Guyotat. Même si leurs obsessions ne sont pas les mêmes. Même si leur langue – leur classicisme comme leur modernité – ne se déploie pas de la même manière. Même si leurs vies ne sont pas comparables. Même si modestie et ambition, fantaisie et sérieux, exigence et trivialité, cohabitent en eux et dans leurs œuvres de manière différente. Savitzkaya achève son avant-dire des Couleurs de Boucherie par cette phrase étonnante : “Il fallait que ça hurle précieusement.”

Il y a le conte. Il y a le chant. “Les femmes dépiautées couraient les rues. C’est leur corps pansé qu’elles pouvaient désormais vêtir de loup blanc, de vison ou de renard argenté. Nul ne les reconnaissait plus et elles erraient entre les poubelles des villes et dans la campagne enneigée.

Les jeunes filles sauvages ne leur avaient laissé que les lèvres, pourpres comme des nymphes, qu’elles dissimulaient sous un litham, ainsi que leurs cheveux.

(…)

Parfois les filles sauvages se plaisaient à aller nues même au cœur de l’hiver. Des serpents leur servaient de ceinture et elles couraient pieds nus sur la neige et s’en frictionnaient la poitrine, le ventre et les jambes pour s’endurcir” (p.124 et 127).

Que voulez-vous ajouter à ça ? Il me semble bien plus urgent – après l’avoir lu probablement trop rapidement une première fois – de relire plus lentement ce livre fraîchement reçu tel un don inouï – Au pays des poules aux œufs d’or – plutôt que de s’acharner à le commenter, puisque du côté des mots, nous sommes en retard sur l’auteur qui, lors d’un entretien superbement titré Le métronome du plaisir (pour “Le matricule des anges” en 2005), avait eu ces sages paroles : “J’attache autant d’importance à la marche, au jardinage, qu’à l’écriture. Ce sont aussi des façons d’intervenir dans ce qui se passe autour de moi. Je consacre finalement assez peu de temps à l’écriture : une heure ou deux quotidiennes de mon temps libre qui est considérable. Et encore, pas tous les jours. Je passe beaucoup plus de temps à lire. La lecture est mon activité principale.” Dans ce même entretien (avec Thierry Guichard), il relevait que “le conte a un côté musical que j’aime. On tape souvent sur le même clou on fait des répétitions pour attirer l’attention, la relancer. J’aime bien que dans les répétitions, il y ait une petite évolution selon l’endroit où la répétition est faite. Ça entraîne une lecture plus litanique. Et bien sûr, ça donne un côté ritournelle. // Le retour au conte et à la ritournelle est peut-être une facilité : je fais appel à ce que je connais. Ça me permet de reprendre souffle.”

Alors : une dernière inspiration, une dernière expiration & (enfin !) silence.

• Anne Simon, Gousse & Gigot, éditions Misma, janvier 2020, 164 p., 19 € — Lire les premières pages.
• Eugène Savitzkaya, Au pays des poules aux œufs d’or, éditions de Minuit, février 2020, 192 p., 17 € — Lire un extrait.