Crème et délires (d’interprétation) : Projectiles au sens propre de Pierre Senges

1927 : deux ans avant que la guerre économique ne fasse trembler Wall Street, une autre bataille plus décisive encore avait donné lieu à un chef-d’œuvre du cinéma burlesque, réalisé par Clyde Bruckman, avec Stan Laurel et Oliver Hardy. Mais cette bataille du siècle, puisque tel en est le titre, qui déchaîne « en dix minutes de film toute la rage que l’humanité contient difficilement » se fait avec des centaines tartes à la crème, en guise d’armes. C’est cette gigantesque explosion de violence pâtissière que Pierre Senges décrit dans Projectiles au sens propre, pour suivre une à une les trajectoires des tartes lancées en tous sens. Ou plutôt pour interroger la signification de chacune d’entre elles. Car le livre de Pierre Senges s’attache à prendre au mot une phrase légendaire de Laurel, « dite un jour à un représentant de la presse par Stan Laurel le comédien, Stan Laurel le réalisateur, celui de Laurel & Hardy, à propos de bataille de tartes […] : “On a voulu faire en sorte que chaque tarte ait un sens” »

Interpréter une tarte, le chose n’est pas facile. Mais Pierre Senges a de la ressource : il avait déjà escamoté l’Amérique, dans La Réfutation majeure, ou fait revivre Achab. On se souvient que dans Fragments de Lichtenberg, il imaginait que les huit mille fragments du philosophe étaient les vestiges d’un roman colossal, que des dynasties d’herméneutes se mettaient à recoudre, rabibocher, rapiécer et pour finir gloser. Ce qui était hilarant dans ce roman, c’était l’écart entre la ténuité d’un aphorisme et l’interprétation dilatée qui en était donnée. C’est un tel écart que creuse ici le romancier entre l’objet prosaïque, sériel même, et le désir de lui trouver un sens. Cet écart n’est pas seulement un écart prosaïque : la tarte fabriquée en série par la Los Angeles Cream Pie dont Pierre Senges nous livre les secrets. C’est aussi un écart chronologique et médiatique : pour dire la tentation du sens, et celle du non-sens, l’écrivain s’aventure dans le cinéma burlesque. Une telle traversée cinéphilique n’est pas rare chez lui, puisqu’il avait déjà inventé les improbables réinventions cinématographiques de Moby Dick, chez Lubitsch ou Cecil B. DeMille.

Pour cela Pierre Senges imagine, et voilà quand même l’idée du siècle, qu’à côté du réalisateur, du directeur de la photo ou du maquilleur, le tournage ait à son bord un « significateur de tarte » avec pour tache de donner un sens à chacune des envolées crémeuses. Le voilà, goguenard, incrédule, scrutant les mouvement et les gestes, et puisant dans les plus vieilles herméneutiques, utilisant les symboliques les plus tarabiscotées pour donner une profondeur de sens au moindre entartage. Mais plutôt qu’aborder la tarte à la crème de face (tel est le risque mis en scène par la couverture du livre), Pierre Senges aime tourner autour, multiplier les approches et les perspectives, la décliner en catalogues et en séries : on retrouve là une esthétique de la variation, qui sait métamorphoser les êtres et les choses, et transformer en esprit la tarte en hostie (en un peu plus épaisse) ou masque mortuaire (à prise rapide). Cette multiplication de saisies convient bien à cette bataille cinématographique, où il faut en permanence varier les angles d’attaque, rebondir d’un lieu à l’autre et jouer d’un crescendo burlesque bien (dé)mesuré.

Donner un sens à un gag, interpréter une tarte à la crème, c’est à coup sûr un délire de l’esprit, une folie herméneutique, quand tout le sel (ou le sucre) d’un tel gag vient de sa légèreté, de sa puissance burlesque à subvertir toute signification. À moins, à l’inverse que le plaisir du gag soit précisément de pouvoir lui donner un sens, de multiplier les commentaires et les gloses autour d’un geste anodin, de grossir à n’en plus finir exégèses et gloses autour d’une peau de banane. Légèreté du gag contre saveur du commentaire, c’est là le conflit essentiel qui oppose comme une basse continue dans tout le livre le dialogue imaginaire entre le mysticisme d’un Angelus Silesius, pour qui la rose est sans pourquoi, et les choses sont ce qu’elles sont, et Stan Laurel qui se délecte de trouver une signification à la moindre envolée crémeuse. D’un côté, le mystique allemand qui pense que la signification risque d’alourdir la tarte, de la lester et d’altérer son vol. De l’autre, l’acteur qui revendique la saveur du commentaire : « le cum commento est au lard ce que le lard est aux pois, un surplus de saveur, le secours du gras, une robe luisante et savoureuse, l’induction lente mais inéluctable du goût à l’intérieur de ce qui en manquait : le piquant et le rôti et le voile du lard. » Un tel dialogue prolonge celui de Goethe et de Lichtenberg dans un précédent roman : c’est dire que la vivacité de Pierre Senges a besoin de pôles ou de tension, pour que d’un bord à l’autre les idées fusent, se répondent, et éclaboussent dans toute la rue. Cette tension est déjà lisible dans le titre d’un précédent livre L’Idiot et les hommes de paroles, opposant de part et d’autre les stratégies dubitatives des hurluberlus et des ahuris (dans la lignée desquels ranger Laurel) et les discours prétentieux de ceux qui se piquent d’intelligence.

Tout ce livre, farci de trouvailles hilarantes et de variations baroques, est en somme tendu entre d’une part une revendication d’idiotie du réel, inqualifiable, mat selon Clément Rosset et d’autre part une gourmandise de l’interprétation, un plaisir du commentaire d’un monde que l’on n’approche jamais que par des discours (savants ou délirants), des appropriations (justes ou frauduleuses) : il faut lire en ce sens les savoureux développements sur le fétichisme contemporain du réel et de l’esthétique documentaire, « Capturer l’air du temps ». Une tension en quelque sorte entre idiotie mystique, sagesse prosaïque et perspectivisme baroque. Inutile de chercher à résoudre cette tension, sinon à dire qu’au lieu de tourner le dos au sens et à l’interprétation, il s’agit pour Pierre Senges d’épuiser le sens, d’en proposer une traversée sérielle, une déclinaison qui embrasse tour à tour les métamorphoses. Leçon beckettienne en quelque sorte, dont on sait à quel point il frayait avec le burlesque, depuis les poches de Molloy jusqu’à son film avec Buster Keaton. Une ascèse du sens, mais une ascèse gourmande, voire orgiaque, qui réjouit et assouvit, et qui conjure par le rire le non-sens.

Pierre Senges, Projectiles au sens propre, Verticales, janvier 2020, 168 p., 16 € — Lire un extrait