Hans Georg Berger et Hervé Guibert : un amour photographique ?

En 1988, Hans Georg Berger publiait L’Image de soi, ou l’injonction de son beau moment ? aux éditions William Blake and Co. Ce beau livre, préfacé par Hervé Guibert, relatait par l’image l’amitié qui liait les deux hommes depuis 1978, date à laquelle le jeune Guibert, journaliste au Monde et auteur de La Mort propagande (Éditions Régine Deforges, 1977), avait été envoyé en Allemagne pour interroger Hans Georg Berger, alors directeur du festival international de théâtre de Munich. Rapidement, leurs liens se resserrèrent et naquit entre eux une véritable complicité que traduisent les photos de Berger et « l’assiduité » avec laquelle il s’intéressa à son « sujet ». Jusqu’en 1991, il consigna avec son appareil ce que Walt Whitman appelait « son beau moment » et qui est probablement, comme l’écrit Guibert, « la recherche mémorable de toute œuvre photographique ». On retrouvait ainsi, dans ce premier ‘récit photographique’, les instants qu’il avait partagés avec Hervé et T. sur l’île d’Elbe – dans et autour de l’ermitage de Santa Caterina où l’écrivain rédigea une partie conséquente de son œuvre – à Paris ou lors de certains de ses voyages… Autant d’épiphanies qui transformèrent Hervé Guibert en personnage, puisque, notait-il, il pouvait parler de l’image que renvoyaient ces photos « comme d’un personnage de roman » .

On retrouve, dans Un amour photographique, que viennent de publier (fin 2019) les Éditions Le Quai et Michel de Maule, ces clichés auxquels s’ajoutent 145 inédits. Le livre prend les contours d’un album de famille dans lequel Berger saisit Guibert de manière compulsive, seul, ou avec ses proches ou ses amis… Il est agréable de découvrir, sur quelques images, un visage de l’écrivain-photographe auquel il n’avait pas habitué, dans ses propres autoportraits, ceux qui connaissent son travail. Un visage espiègle, capté comme par surprise, à la dérobée, débarrassé du masque de la gravité qu’on lui connaissait.

Si Un amour photographique reflète l’amitié qui fut celle de Berger et de Guibert, le livre soulève aussi quelques problèmes qui, on le pense, auraient pu mettre à mal leur complicité. Quelques mois après la mort d’Hervé Guibert, Hans Georg Berger publia Dialogue d’Images (éditions William Blake and Co., 1992) qui contenait les photos de L’Image de soi agrémentées de nouvelles images et d’une postface par Hector Bianciotti. Parmi les ajouts, se trouvait la photo intitulée « Arles » qui figure sur la première de couverture d’Un amour photographique. Or, cette photo, Guibert l’avait publiée dans Le Seul visage (Seuil, 1984), l’unique livre de photographie édité de son vivant. Si Guibert l’estimait sienne, c’est qu’il l’avait mise en scène, qu’il l’avait pensée et que Berger n’avait été alors que celui qui avait appuyé sur le déclencheur. Dans le texte de Boris Von Brauchitsch qui accompagne les photos de Berger, on peut lire comme une justification anticipée du présent reproche : « Le dialogue avec Berger est constitué de manière à pouvoir accompagner l’échange des perspectives par un échange des appareils photographiques. […] Ceci conduit à un mélange des conceptions esthétiques engagées – par ailleurs très proches – tout comme à un brouillage quant à la paternité des images » (Boris Von Brauchitsch, « L’image comme butin et le soi dans le regard de l’autre » in Un amour photographique, Éditions Le Quai et Michel de Maule, 2019, p. 64). Il est étonnant de constater que ce « brouillage » se soit effectué après la mort de Guibert et que la photo « Arles » ait été reprise par Berger après sa mort et donc sans son consentement. Que dire par ailleurs d’une des quatre photos de la page 29 sur laquelle sont saisis Hervé Guibert, Hans Georg et C. par une tierce personne, probablement T. ? Ce brouillage de « paternité » fonctionnait-il avec tout le monde ?

Dans une autre de ces remarques approximatives, Boris Von Brauchitsch avance que « Hervé Guibert est bien plus présent dans les portraits de Hans Georg Berger que dans ses propres autoportraits même si le dévoilement de la nudité reste une exception de manière générale » (ib., p. 66). Étonnant que de comparer ainsi leurs travaux respectifs, que de les mettre en concurrence, de savoir lequel des deux fait le plus, le mieux… D’autant que Guibert, évoquant sa propre image dans les photos de Berger parlait, d’« acteur de ses propres fantaisies », de la « distance accomplie dans le passage d’un je à un il », d’« une biographie peut-être exacte, peut-être apocryphe », de « déguisement de soi-même », d’« affabulation » (Hervé Guibert, L’Image de soi, ou l’injonction de son beau moment ?)…

On pourrait aussi s’étonner de la photo des « Pieds de Thierry après l’autopsie » (p.173), de cette photo volée à un mort, de cette photo non consentie qui en dit si peu, sinon que le photographe était là. Peut-être sont-ce là quelques trahisons, à l’images de celles dont Guibert avait été l’auteur pour mesurer l’amour que le lui portaient ses proches. Mais Guibert n’est plus là aujourd’hui. Il n’y a plus rien à tester. Peut-être que Berger aurait voulu faire les photos que Guibert réalisait et non pas seulement des photos de Guibert. L’écrivain en avait d’ailleurs conscience, notant dans son journal : « Vincent m’a dit que Hans-Georg m’imitait : ‘même stylo, même appareil photo’, je n’y avais pas pensé » (Hervé Guibert, Le Mausolée des amants, Journal, 1976-1991, Folio, 2003, p. 473). Peut-être qu’il y a dans tout amour (photographique) un « Désir d’imitation » (Les aventures singulières, Éditions de Minuit, 1982), pour reprendre le titre d’une nouvelle de Guibert. Peut-être, en fait, que, tout simplement, Hans Georg aurait aimé être Hervé… 

Hans Georg Berger et Hervé Guibert, Un amour photographique, Michel de Maule éditions, 2019, 208 p., 58 €