Commémorer Cleews Vellay

©Jean-Philippe Cazier

Cleews Vellay est mort il y a 25 ans, à l’âge de trente ans, des suites du VIH. Il était alors le président – ou plutôt la présidente – d’Act Up Paris depuis deux ans.

Aujourd’hui, 30 novembre 2019, au 44 rue René Boulanger, dans le 10e arrondissement de Paris, une plaque à sa mémoire a été inaugurée par la Maire de Paris, Anne Hidalgo. Cette inauguration était étrange et ambiguë, laissant des sentiments mêlés : des souvenirs, de l’amertume, de la tristesse, de la joie, de la colère.

Une question s’impose : que signifie cette commémoration aujourd’hui, 25 ans après le décès de Cleews Vellay ? Que signifie-t-elle pour ceux et celles qui l’ont connu à Act Up, pour ceux et celles qui ont participé avec lui aux actions et aux politiques menées par Act up ? Pour ceux et celles qui l’ont vu mourir ? Et pour les officiels et officielles qui étaient là ? Que commémorait-on exactement, et que faisait-on là ? Y avait-il vraiment un « On », un « Nous » ?

Cleews Vellay a été le président d’Act Up Paris. Il a mené des combats collectifs contre les politiques qui en France ont favorisé l’épidémie. Il a dénoncé ces politiques, les institutions qui les soutenaient, les laboratoires pharmaceutiques qui se lavaient les mains de la mort de milliers de personnes. Il a mené ses combats personnels et son propre combat comme le VIH. Il a inclus dans tous ses combats ceux et celles qui étaient exclu.e.s des discours et images communes : les trans, les prostitué.e.s, les clandestins, les déclassé.e.s, les toxicomanes. L’épidémie de Sida, favorisée par l’homophobie structurelle et politique, ne frappait pas qu’un très grand nombre d’hommes homosexuels, elle fauchait aussi tout un ensemble de catégories sociales dévalorisées, invisibilisées, soumises à la violence, au rejet – et pour cela, encore davantage abandonnées par l’Etat et la société à leur mort silencieuse et invisible. Cleews Vellay a voulu faire de la lutte contre le Sida une lutte pour tous, en vue de tous, une lutte transversale et englobante, rendant nécessaires l’inclusion de tous et toutes et le bouleversement politique indispensable à cette forme nouvelle de lutte.

Gwen Fauchois © Jean-Philippe Cazier

Commémorer, c’est se souvenir, marquer par une cérémonie la mémoire de quelqu’un, d’un événement. Commémorer, c’est rendre hommage. Les personnes qui ont commémoré Cleews Vellay cet après-midi n’avaient pas la même chose en tête et, pour chacune, commémorer ne signifiait pas la même chose, ne correspondait au même acte. Le risque de la commémoration est de figer dans le passé, de maintenir dans le passé en rappelant le souvenir. Le risque est de se contenter d’évoquer le passé, de rendre consciente de manière aiguë la distance qui nous en sépare, d’enfermer ce qui est évoqué dans cette distance, l’emprisonnant dans un temps à jamais révolu. Se souvenir que Cleews Vellay est mort il y a vingt-cinq ans, à l’âge de trente ans, ne peut que faire pleurer. Que faire d’autre ? Pour ceux et celles qui l’ont connu, se souvenir de lui est aussi un motif de joie, la cause d’une émotion particulièrement forte. Tout ceci est évident et ne concerne que chacun et chacune dans l’intimité de sa mémoire et de son cœur.

Mais la commémoration de Cleews Vellay ne peut se réduire à cela dans la mesure où il a été le militant qu’il a été et qu’il est mort dans les circonstances qui sont celles de l’épidémie de Sida. La commémoration ne peut être ici le moment d’une simple nostalgie, le souvenir de Cleews Vellay ne pouvant être réduit à l’image désormais jaunie d’un jeune homme mort il y a longtemps. La nostalgie, le souvenir peuvent aussi tuer une seconde fois, enfermer dans un passé clos sur lui-même, et peuvent oblitérer le présent. Avec les souvenirs, on peut faire de belles images, fabriquer des icônes inoffensives, ou encore réaliser des films à la mode et succesfull. Et lorsque ce souvenir est orchestré par le pouvoir politique, la méfiance est évidemment absolument nécessaire…

Lors de la cérémonie de cette après-midi, c’est cette image nostalgique qui a été heureusement déchirée par, entre autres, les interventions de Gwen Fauchois et de Marc-Antoine Bartoli, l’actuel président d’Act Up Paris. Une cérémonie en hommage à Cleews Vellay, si elle n’est pas qu’un prétexte cynique ou un geste symbolique et sans risque, ne peut être que fidèle à ce qu’a été le militant Cleews Vellay, c’est-à-dire une action politique à la fois fortement critique, sans concession, et un appel à un futur impliquant l’espoir. Commémorer Cleews Vellay ne peut être uniquement l’occasion d’un souvenir, cette commémoration ne peut qu’être l’occasion d’une conscience politique, d’un appel à l’action, ce qui serait une façon de ne pas enfermer Cleews Vellay dans un passé trop lointain pour nous concerner réellement. Il s’agirait – et il s’est agi – au contraire de le rendre présent, ici et maintenant, parmi nous encore.

Marc-Antoine Bartoli © Jean-Philippe Cazier

Pour ceux et celles qui ont connu les années les plus violentes de l’épidémie de Sida, il s’agit d’un passé qui ne passe pas. Ceux et celles qui sont mort.e.s et qui nous étaient proches n’ont jamais basculé dans le passé : ils et elles sont là, parmi nous, et le seront jusqu’à notre propre mort. Personne n’oublie l’indifférence politique et sociale avec laquelle les contaminé.e.s ont été laissé.e.s à leur sort. Personne n’oublie la complicité du pouvoir politique alors en place avec l’épidémie et sa virulence. Personne n’oublie que nous n’étions pas préparés à cela, que nous n’avions aucun modèle, et que nous étions seuls. Personne n’oublie la condamnation à mort par l’Etat et la société de ceux et celles qui étaient contaminé.e.s. Personne n’oublie rien de ce qui a eu lieu il y a longtemps mais qui demeure et ne passe pas. Ni oubli ni pardon, dit-on. Et il s’agit bien de cela : ni oubli, ni passé, ni souvenir, ni pardon.

Act Up n’a cessé de dire et de montrer que le Sida a été une épidémie politique, et c’est ce que l’action de Cleews Vellay n’a cessé de mettre en avant. Le combat contre cette épidémie a été un combat médical, économique, politique. Il l’a été et il l’est encore. La France n’est-elle pas ce pays qui aujourd’hui rejette des réfugiés séropositifs et les renvoie dans des pays où ils ne peuvent que mourir ? La France n’est-elle pas ce pays qui voit son système de santé détruit jour après jour? Qui pourchasse et persécute les prostitué.e.s, les clandestins? Qui stigmatise les toxicomanes ? N’est-elle pas ce pays qui supprime l’aide médicale pour les réfugiés ? N’est-elle pas ce pays où l’Etat n’organise aucune campagne nationale de prévention du VIH ? N’est-elle pas ce pays où la précarisation politiquement voulue d’une grande partie de la population rend chaque jour plus difficile de survivre et de se soigner lorsque l’on est aussi séropositif ?

Plus de quarante millions de personnes sont mortes à travers le monde des conséquences du Sida. Ces quarante millions de morts ne sont pas du passé. Ces quarante millions de personnes ont été massacrées – et ce massacre ne peut pas être l’objet d’une simple « commémoration ». D’autant moins lorsque les contaminations se poursuivent, lorsque les politiques limitent encore leur engagement contre cette épidémie ou persécutent, emprisonnent et tuent au lieu de permettre de vivre.

S’il s’agit de commémorer Cleews Vellay, peut-être s’agit-il d’abord de rappeler ce qu’a été le Sida, de rappeler cette histoire et d’en constituer la mémoire. De rappeler aussi tous et toutes les autres Cleews Vellay qui ont existé et qui existent encore, ayant maintenant dépassé les cinquante ans et étant toujours là avec leur mémoire, leur amour, leur intelligence, leur colère. Peut-être s’agit-il également de marteler ce qu’est le Sida aujourd’hui, d’agir contre le cynisme politique et contre la logique économique qui fait du Sida une manne financière. Peut-être s’agit-il de faire encore et toujours, vingt-cinq ans après sa mort, ce que faisait Cleews Vellay.

Pour le reste, chacun peut inaugurer toutes les plaques qu’il veut, ce qui certainement a aussi ses vertus.

Ou simplement pleurer ses morts. Ou bien leur sourire encore…

©Jean-Philippe Cazier