Présences indiennes dans la littérature du Canada : 2. Naomi Fontaine

Naomi Fontaine © Kizzy Estevez

On peut vivre au Canada ou le visiter sans rencontrer trace des Premières Nations. Le plus visible, ce sont les bibelots en série dans les magasins de souvenirs, pirogues ou poupées indiennes entre autres colifichets. Pourtant il suffit de s’arrêter dans une librairie pour trouver plus d’un livre qui nous informe, nous enchante ou nous bouleverse. On apprend alors et on approfondit ainsi l’histoire de l’humanité avec ses beautés et ses noirceurs. On apprend, avec les Amérindiens, l’étroite connexion des êtres vivants, leur interdépendance dans une négociation entre les hommes et la nature, le naufrage du génocide et la force déployée pour être au monde, leur résistance et non leur résilience comme l’écrit Naomi Fontaine, dans son troisième roman, le plus récent, Shuni : « La résilience est un mot emprunté à la science physique. Il est utilisé pour nommer la propriété d’un matériau à retrouver sa forme initiale après avoir subi un choc. Maintenant, on l’utilise surtout pour dire la capacité d’un être humain à ne pas se résigner au malheur. J’ai souvent entendu dire que mon peuple était particulièrement résilient.
C’est étrange. Ce terme sonne à mon oreille comme une forme de passivité, lorsqu’il est utilisé pour nommer la force de survivre à la colonisation sauvage dont ont été victimes les Premières Nations ».

Développant l’exemple de l’un de ses élèves de 40 ans ayant quitté la réserve et particulièrement obstiné à vivre et à faire, elle remarque : « Rien dans ce que j’ai vu chez lui ne ressemble à de la résilience. C’est de l’entêtement, du courage, de la fermeté. De la résistance. Voilà Shuni, la résistance ».

Substituer résistance à résilience, c’est offrir un autre regard sur ces peuples. Il n’est jamais inutile de découvrir les traces antérieures de la terre où nos pieds se posent aujourd’hui. On y gagne une résonance qui n’a pas fini de nous ouvrir le monde pour mieux l’embrasser.

Petite précision terminologique, pour commencer : les Premières Nations désignent les peuples autochtones canadiens et l’on use aussi des termes Indiens ou Amérindiens. Pour faire connaître une partie de ces littératures, celle qui s’écrit en français, j’ai fait le choix de m’arrêter sur une de ses étoiles montantes, Naomi Fontaine ; à ce jour et depuis 2011, elle a publié trois récits et participé à des rencontres et des collectifs. Choisir une écrivaine n’est évidemment pas un hasard. D’abord parce que, comme nous l’explique Georges E. Sioui, dans son essai, Pour une autohistoire amérindienne (2018), la place de la femme indienne est essentielle dans une société vivant selon un mode matriarcal et matrilinéaire fondée sur une égalité entre les sexes. Or, nous savons que pour lire avec une certaine efficacité une œuvre littéraire, il est nécessaire de s’appuyer sur les réalités anthropologiques et historiques des imaginaires investis dans les créations. L’écueil, en ce qui concerne la littérature amérindienne du Québec, est son emprisonnement dans la perspective euro-américaine qui domine les études. Aussi est-il indispensable de connaître la vision du monde amérindienne.

En exergue de l’essai de Sioui, un poème de Rita Joe dénonce les mensonges sur les Indiens :

«  Pourrons-nous nous reposer,
Une fois le spectacle terminé
Et faire voir l’erreur ?
Histoires que l’on raconte
D’Indiens et d’hommes blancs ».

Georges E. Sioui insiste à plusieurs reprises sur la différence fondamentale de ces « sociétés (qui ont) une pensée circulaire » et non une pensée verticale. Il rappelle, en ouverture, le choc que fut le récit de l’Histoire à l’Ecole officielle où ses ancêtres lui ont été présentés par la Mère Supérieure comme des Sauvages qu’il a fallu civiliser. Il a donc décidé de combattre toutes les erreurs et les préjugés : « Mon but est d’exposer le système de valeurs propres aux sociétés autochtones américaines (en m’attachant surtout à celles du Nord-Est de l’Amérique du Nord), et de démontrer la persistance de traits idéologiques ainsi définis. Disons simplement que le génie amérindien, parce qu’il reconnaît l’interdépendance universelle de tous les êtres (physiques et spirituels), cherche par tous les moyens dont il dispose à établir entre ceux-ci un contact intellectuel et émotif pour leur assurer – ils sont tous ses « parents » – l’abondance, l’égalité et donc la paix. C’est le Cercle sacré de la vie qui s’oppose à la conception évolutionniste du monde selon laquelle les êtres sont inégaux, souvent méconnus, constamment bousculés et remplacés par d’autres qui semblent adaptés à « l’évolution » ». Cette simple remarque permet de donner une autre profondeur à la référence au « cercle » qui revient sous la plume de Naomi Fontaine et c’est même la dernière phrase de Shuni : « Je sais que la vie est un cercle ».

La seconde raison du choix d’une écrivaine est d’écrire sur des œuvres de femmes pour combattre l’invisibilité qui est leur lot. L’essai récent de Geneviève Brisac, Sisyphe est une femme, invite à élargir, au-delà des références qui sont les siennes, le cercle des écrivaines à faire lire. Pourquoi, se demande Geneviève Brisac, toujours et encore aujourd’hui, « le masculin est le général. Le féminin reste le particulier ». Elle poursuit : « Les écrivains sont des sortes d’Indiens qui ne devraient jamais accorder leur confiance à qui vient leur poser des questions ». Elle me tend la perche, pour lire et découvrir ces écrivaines indiennes francophones au Québec, élargissant ainsi le corpus qui est le sien.

Naomi Fontaine est née en septembre 1987 à Uashat, communauté innue voisine de Sept-Îles à l’extrémité est du Québec. Cette communauté partage le même conseil de bande que celle de Mani-Utenam, créée en 1949 par le gouvernement. Orpheline de père, Naomi Fontaine a été élevée par sa mère. Elle a grandi, enfant, dans la réserve jusqu’à l’âge de sept ans. Sa mère a alors quitté la réserve avec ses enfants pour la ville de Québec où Naomi Fontaine fait sa scolarité qu’elle termine chez un couple d’amis à Gramby. Elle obtient son Diplôme d’études collégiales en Arts et Lettres (⁓bac). Elle a ensuite fait des études supérieures en Sciences de l’Éducation à l’Université de Laval.

François Bon a été professeur invité de création littéraire à l’Université de Laval et à celle de Montréal, en 2009-2010 et Naomi Fontaine a suivi ses ateliers d’écriture. Il décèle son talent. Elle s’est présentée au Concours canadien de rédaction et d’art pour autochtones. Un certain nombre de textes écrits alors constitueront une partie de la matière des soixante six textes qui composent Kuessipan. Naomi Fontaine sonde avec douceur et obstination son identité innue que ce soit dans son premier livre ou dans les textes qu’elle publie sur son blog. Parmi ceux-ci, on peut lire, en 2015 : « Je suis jeune, talentueuse, belle, d’intérieur et de nature, intelligente, je dirais brillante, mère d’un magnifique enfant, enseignante de français par amour de ce que les mots peuvent nommer, intellectuelle, informée de l’actualité, ouverte d’esprit pour avoir visiter d’autres pays, exigeante, croyante, rêveuse, trop quelques fois, insatiable lorsqu’il s’agit d’éducation, de savoirs, incroyablement émotive lorsqu’il s’agit de ma famille, franche si un ami me demande un conseil, coléreuse si on me manque de respect, rebelle devant des lois non-prescrites, triste, empathique, soucieuse devant la mort, repentante lorsque je fais du tort, pas parfaite, je suis résiliente, et j’espère toujours, l’espoir est mon ultime conviction, ma plus grande force.
Je suis grande, parce qu’une femme m’a fait pousser, parce que j’ai appris le monde, parce que j’ai apprivoisé mes peurs toutes simples d’être petite.
Je suis Innue, de la communauté de Uashat mak Maliotenam, et il m’a parut avisé de dire qui je suis, avant que d’autres prennent ma parole ».

« Confrontée aux préjugés de personnes bien pensantes, je ressens avec une ferveur nouvelle la fierté d’appartenir à mon peuple. Que l’on ne m’aime pas, j’ai toujours su l’accepter. Par contre, que l’on croit me connaître parce que ma peau brune renvoie à ces diffamations abondamment véhiculées, solidement ancrées dans notre société, ne peut que ranimer l’ourse en moi. Je suis une femme en colère prête à se braquer pour le respect des siens ».

Le texte d’ouverture de Kuessipan expose le projet de la narratrice : « J’ai inventé des vies. (…) Et ces autres vies, je les ai embellies. Je voulais voir la beauté, je voulais la faire. Dénaturer les choses – je ne veux pas nommer ces choses – pour n’en voir que le tison qui brûle encore dans le cœur des premiers habitants. La fierté est un symbole, la douleur est le prix que je ne veux pas payer. Et pourtant, j’ai inventé. (…) J’aurais aimé que les choses soient plus faciles à dire, à conter, à mettre en page, sans rien espérer, juste être comprise. Mais qui veut lire des mots comme drogue, inceste, alcool, solitude, suicide, chèque en bois, viol ? J’ai mal et je n’ai encore rien dit. Je n’ai parlé de personne. Je n’ose pas ».

La narratrice est prise entre le désir de dire une dure réalité et celui d’affirmer la beauté de sa culture et des êtres qui la font. Pour cela, elle met en place une scénographie où le « je » est guide de la réserve, de ses habitants et de ses lieux de la réserve innue de Uashat. Elle guide, elle interpelle, invitant à un hommage aux aînés : grand-père, grand-mère, autres membres du clan… pas pour le plaisir de la nostalgie mais pour transmettre aux plus jeunes cette culture. Elle suggère les interlocuteurs possibles de ses « lettres ».

Quelques citations pour goûter à la musique de la langue de Naomi Fontaine :

« Tu étais chasseur, nomade, survivant. Tu as vieilli, tu as cessé d’abattre l’épinette, tu as légué tes luttes qui jamais été perdues. (…) Les gens de la ville disent qu’il faut quitter la baie. (…) Eux, la baie ne leur appartient pas. Mais elle est tienne. Tu refuses de quitter cette parcelle de terre, par défi, par amour, par fierté. Planté sur tes deux pieds d’Indien, tu résistes, le ventre bourré de peur, mais avec le courage, le courage très ancien des premiers habitants qui autrefois ont vaincu le pays ».

« Elle travaillait chez elle, était beaucoup plus artiste qu’artisane. Elle nourrissait ses petits-enfants. (…) Elle était grande, de cette grandeur que l’on acquiert en vieillissant. (…) Parfois elle riait, elle était belle, comme si le bonheur l’avait finalement coincée et qu’elle ne pouvait en rien s’échapper. Le rire de ma grand-mère gravée à jamais dans mon enfance ».

« On ne peut pas s’égarer sur la réserve. Ne t’inquiète pas. Elle est si petite. (…) La fille qui avance vers nous, celle qui est grosse avec le chandail noir, c’est ma cousine éloignée. Nos parents sont cousins. Elle a trois enfants. Je crois qu’elle est encore enceinte. (…) Tu vois, elle est belle. Si tu continues ton chemin droit devant, il y aura du sable à tes pieds. Tu goûteras le salé de l’air. […] Alors tu verras la baie, la plage au sable doux, l’aluminerie, les îles, le fleuve comme une mer. L’océan, d’où tu es venu ».

La première partie de cet ensemble de textes a pour titre « Nomade », inscrivant au fronton d’une œuvre le nomadisme comme valeur ancestrale liée au voyage. La narratrice l’évoque à plusieurs reprises dans le récit. On part vers l’intérieur des terres (titre de la troisième partie) : « Nutshimit, c’est l’intérieur des terres, celles de mes ancêtres. (…) Nutshimit, un rituel pour les chasseurs de caribous. Un air pur dont les vieux ne peuvent se passer. (…) Nutshimit, un terrain inconnu, mais non hostile pour celui qui y cherche le repos de l’esprit. (…) Nutshimit, pour l’homme confus, c’est la paix ».

En dehors des titres des quatre parties, aucun texte ne porte de titre comme pour obliger le lecteur à entrer sans a priori pour lire quelques lignes ou quelques pages : « Nomade », « Uashat », « Nutshimit » et « Nikuss » (mon fils). Comme dans toute œuvre francophone où l’écrivain use d’une langue apprise et maîtrisée mais qui n’est pas sa langue d’origine et, qui plus est, est la langue imposée par la colonisation, Kuessipan manifeste un rapport gourmand à la langue innue qu’elle fait partager à son lecteur en une leçon de langage au début de la seconde partie. Les phrases sont souvent courtes, pleines de retenue. La narratrice revient avec insistance sur le silence dans toute sa gamme de significations. Des formules lapidaires disent plus qu’une longue démonstration : « la ville s’arrête où la réserve commence ». A travers ces instantanés – séquences de vie, portraits, descriptions –, les notions essentielles sont effleurées comme celles de la terre, de la frontière, du territoire, de l’ethnicité. Le thème de la mort, souvent lié à celui de l’absence, est également très fortement présent. Le couple indissociable /identité/altérité/ est à peine effleuré, peut-être dans le texte qui évoque le mariage « entre l’Innu et la femme blanche » ; et peut-être dans les dernières lignes du récit, adressées à son fils : « Pas de brume, pas de pluie, pas de passé trop lourd qui fait suffoquer ce qui vit. Le silence entourant nos rêves d’avenir. Près de la rive et des marées, il y aura nous, Nikuss ».

On ne peut que suivre Dany Laferrière présentant cette œuvre : « Des observations dures. Des joies violentes. Une nature rêche. Pas d’adjectif. Ni de larmes. C’est le livre d’un archer qui n’a pas besoin de regarder la cible pour l’atteindre en plein cœur. Mon cœur ». En 2012, Kuessipan a reçu une mention honorable au Prix des cinq continents de la francophonie. Le très bel accueil de ce récit s’est traduit par le titre de « Révélation de l’année 2011 » de la revue Le Libraire à Montréal ; elle a fait aussi partie des « Femmes 2011 de l’année du magazine Elle Québec ». Le livre a, par ailleurs, été adapté au cinéma.

C’est en 2017 que Naomi Fontaine publie chez Mémoire d’encrier Manikanetish, à la facture semblable au livre précédent. Mais  ette fois trois parties structurent la matière du roman : « L’inconnu », « La vie est un combat », « Les choses que je ne peux changer ». Contrairement à Kuessipan, le premier mot mis en italiques au début de chaque texte fonctionne comme titre fédérateur de la thématique traitée.

Une jeune enseignante de français, Yammie, décide, pour son premier poste, de revenir enseigner à la réserve où elle a grandi : les difficultés ne vont pas manquer. Elle y fait face plus ou moins efficacement : « L’idée de retourner vivre dans mon village. De travailler dans ma communauté. De redonner. Ce contrat répondait largement à mes attentes ». Le récit de cette expérience est sans voile. C’est non seulement une expérience pédagogique difficile mais un retour d’exil dont les couleurs s’imposent à elle sans prévenir : « Ils disent que le retour est le chemin des exilés. Je n’ai pas choisi de partir. Quinze ans plus tard, je reviens et constate que les choses ont changé ».

Elle laisse derrière elle un amour de trois années, un artiste aux yeux bleus, mais sa décision est prise. La solitude et, parfois, le découragement, la rencontre et l’attente d’un enfant sans père, évanoui ailleurs, l’indécision quant à un retour l’année suivante sont dits. Cette fois, la narratrice revient porteuse d’une double altérité, aux yeux de ceux de la réserve qui l’observent : celle de la femme qui a vécu en dehors de la réserve et celle de l’enseignante de la langue marquée au sceau du dominant. Lorsque le directeur lui confie le projet de monter une pièce de théâtre avec ses élèves, elle choisit Le Cid et récolte un tollé de protestations : « Pourquoi t’as pas pris une pièce qui parle des Innus ? Ou qui se passe au Québec au moins ».

On retrouve dans ce second roman la même efficacité narrative et la concision qui n’omet aucun détail utile mais qui n’en rajoute pas. Le roman se lit d’un seul trait et a rencontré son public. Comme l’a écrit Fabien Deglise, on retrouve : « La tonalité lumineuse, le verbe clair comme dans son nouveau roman, Manikanetish qui renoue magnifiquement avec cette poésie qui crie l’espoir là où les environnements ne lui sont pas toujours favorables […] un texte habité dont le calme des mots et la délicatesse des images s’assemblent dans des chapitres courts comme une succession de petites touches de peinture sur une toile ». Radio Canada réfléchit à l’adaptation du roman en série télé.

Naomi Fontaine © Renaud Philippe Le Devoir

Le troisième roman de Naomi Fontaine a été publié en août 2019  et a pour titre Shuni. Le livre semble inspiré par le récit que Dany Laferrière a fait paraître chez le même éditeur, en 2015, Tout ce qu’on ne te dira pas, Mongo. Il raconte qu’ayant rencontré en ville un jeune homme, Mongo, qui venait d’arriver à Montréal, il s’est souvenu de son arrivée en 1976. Mongo lui demande des conseils pour s’adapter. L’écrivain rapporte leur conversation dans un café : « Il faut rester vigilant. L’exil est la plus grande école de conduite. On devrait envoyer tous les enfants faire un stage à l’école de l’exil. À ce jour, seuls les damnés de la terre semblent bénéficier de ce cours magistral. Dans cette obligation d’observer attentivement l’autre, on se découvre parfois. En analysant ainsi chacun de ses gestes, cela prend un temps avant de voir qu’on était en face d’un miroir.
– Je risque de me perdre dans cette aventure.
– C’est le risque du voyage, Mongo ».

Le roman de Naomi Fontaine est une lettre adressée à Julie, fille du pasteur, qu’elle a connue enfant quand le père était pasteur à la réserve : « Elle restait en retrait. Blonde, les yeux pâles, timide. Ça m’a incitée à lui parler ». Elles sont devenues amies puis ne se sont plus vues. La narratrice apprend des années plus tard que Julie a décidé de revenir comme missionnaire à Uashat. La narratrice choisit de lui écrire cette longue lettre pour lui apprendre à connaître les êtres avant de leur parler de Jésus : « leurs histoires, leurs identités, leurs idéaux, ce à quoi ils rêvent la nuit. Le quotidien de ces gens vers qui elle a choisi d’aller. (…) Je sais que l’intention est bonne. Mais je sais aussi que e  n’est pas suffisant ».

La première leçon est de savoir décrypter l’écriteau à l’entrée de la réserve : « C’est un écriteau vert avec des lettres blanches, gouvernementales ». Le Conseil de a réserve a fait mettre un autre panneau à côté : « Un panneau blanc avec des lettres noires peintes sur le bois.
Les Innus vous souhaitent la bienvenue dans la communauté de Uashat. Tshiminu-takushinau ute Uashat mautanie innit ».

La narratrice lui donne une leçon d’histoire : « L’institution de la loi. Les dialogues sourds. La réserve comme une évidence ». Il y aura d’autres moments d’information historique. Suit une leçon de langue sur l’équivalence du mot « liberté » en innu. Par ailleurs, Julie doit se méfier des statistiques. Ce ne sont pas par elles qu’elle apprendra à connaître et à comprendre les habitants de la réserve : « Julie, je te raconterai tout ce que les chiffres ne disent pas ». L’objectif n’est pas de raconter une histoire linéaire mais de tracer le chemin du nomadisme à la sédentarisation forcée aux effets paradoxaux : « Nous les nomades, les voyageurs, ceux qui avaient pour territoire le Nord tout entier, nous avons fini par croire que cette clôture nous protégeait ».

Or, par différentes anecdotes et expériences, avec la douce obstination qui caractérise son écriture, la narratrice démontre que la réserve n’est pas protection mais enfermement et aliénation et que la résistance des siens a permis la formation solide de la communauté. Elle oppose résolument réserve à communauté.

Celui qui vient dans la réserve en en étant étranger ne doit pas se fier aux apparences car l’Histoire a rendu difficile sinon impossible l’échange même avec les Canadiens de bonne volonté et plein de préjugés : « Être colonisé lorsque l’on vit dans un milieu où on est minoritaire, implique forcément d’être polie ». L’autre grande barrière est l’incapacité qu’ont les Autres de regarder un Innu, plus généralement un Indien, comme un individu. Il est toujours porteur de tout le collectif : « Ce n’est pas la modernité qui nous a presque tués. C’est l’idée impossible qu’une race puisse être supérieure à une autre. Ça, tu vois, même aujourd’hui, nous ne pouvons pas le concevoir ».

Comme c’est le cas de tout écrivain francophone, la narratrice – Naomi Fontaine –,  doit toujours répondre à la question : « Pourquoi choisir d’écrire en français ? » Il lui a fallu du temps pour y répondre et désormais, elle sait : « J’écris en français parce que c’est la seule langue dans laquelle je sais écrire. Ce n’est pas mon choix de ne pas écrire en innu. Cette décision a été prise bien avant ma naissance. Elle était inscrite dans toutes les mesures assimilatrices que mes grands-parents, parents et moi avons subies. On m’a instruite en français. On m’a fait croire que ma langue était mourante. Qu’il ne fallait pas trop s’y attacher, un animal en captivité dans un abattoir. J’ai grandi en ne sachant ni lire ni écrire l’innu-aimun. J’ai grandi en croyant que de ne pas savoir lire ni écrire l’innu-aimun était acceptable ».

Elle dresse alors à Julie le tableau de l’extrême variété des expressions linguistiques dans la réserve et elle éclaire son titre : Shuni, c’est Julie ; car les anciens « innuiseront » ce nom. « Comme longtemps les missionnaires ont francisé les nôtres ». Ainsi évolue ce monde en des relations qui ne sont plus à sens unique. Les Innus, en conservant leur langue et leur culture ont à donner, ont à offrir, « quelque chose d’aussi doux que la réconciliation ».

An Antane Kapesk

De nombreux chapitres du roman sont introduits par la citation d’un écrivain amérindien : la référence incontournable, An Antane Kapesk, première écrivaine innue (1926-2004) ; Joséphine Bacon, innue (1947) ; mais aussi les contemporaines innues de Naomi Fontaine, Marie-Andrée Gill (1986), Natasha Kanapé Fontaine (1991). Sont également cités des écrivains d’autres nations : Rita Joe (1932-2007), Sherman Alexie, Indien des États-Unis (1966), Louis-Karl Picard-Sioui (1966), Katherena Vermette (1977). Celui qui clôt ce florilège de citations est Félix Leclerc. On ne peut être dans une « réconciliation » que si l’on a d’abord assumé et maîtrisé sa propre culture. Tout effacement est spoliation. Toute addition est enrichissement.

Il faut noter – et c’est absolument fondamental dans la démarche de Naomi Fontaine – qu’elle a réédité cette année le classique de la littérature innue, Je suis une maudite sauvagesse d’An Antane Kapesh (1926-2004). Édite une première fois en 1976 en innu et en traduction en français, il a été repris et la traduction améliorée. Ecrivaine et militante innue, mère de 9 enfants, An Antane Kapesh a d’abord vécu la vie traditionnelle de la chasse et de la pêche jusqu’à la création de la réserve en 1953. Éduquée dans sa famille, elle n’a jamais fréquenté l’école des Blancs. De 1965 à 1976, elle a été chef de la bande innue de Matimekosh, près de Schefferville. Après avoir appris à écrire en innu, elle publie son essai inspiré directement de sa propre expérience et de ses constats. Son livre un réquisitoire implacable et documenté contre ceux qui ont tout pris aux Indiens : terres et territoires, mode de vie, culture, langue, coutumes, les effaçant ou les réduisant en folklore de pacotille. Les chapitres tombent comme un couperet. Dans sa préface, Naomi Fontaine écrit : « Elle était Innue. Elle était née dans la forêt, avait vécu jusqu’à l’âge adulte comme nomade. Et il y a eu la réserve, le pensionnat, la haine, le racisme comme un système, le vol de son territoire, le vol de son humanité. Lorsqu’elle écrit : Je suis une maudite Sauvagesse, ce n’est ni de la témérité ni de l’arrogance. Elle pèse le poids de ce regard porté sur elle, sans baisser les yeux. Car elle sait, ce que nous avons oublié, nous les héritiers du Nord, elle sait la valeur de sa culture. Elle n’est pas colonisée. Je n’avais jamais rien lu de tel avant ». An Antane Kapesh est très lue et elle a inspiré poètes et artistes de la nouvelle génération.

En ces premières années d’écriture, Naomi Fontaine a entamé avec force et poésie la courbe de son cercle de vie. Comme elle l’écrit à son amie, « Ici, Shuni, le temps a la forme d’un cercle. Il évolue continuellement. Chacun suit le cercle du déroulement de sa vie ».  Pour qu’il y ait dialogue des cultures, il faut que chaque culture existe pleinement, que chaque culture respecte l’autre. Il est sûr qu’il y a un fort déficit de respect à combler en ce qui concerne les cultures indiennes. Mais le dialogue identité/altérité n’est possible qu’à ce prix. « Par le passé, nous avons toujours tendu une main secourable à l’étranger qui venait chez nous pour s’y installer. Aujourd’hui, quoique nous soyons appauvris, nous croyons qu’il nous reste encore quelque chose à transmettre »  peut-on lire dans le Manifeste des Amérindiens de 1970.

Naomi Fontaine n’est pas une voix solitaire. On sait combien aux États-Unis la littérature des Indiens est importante. On connait les œuvres de Sherman Alexie, de Louise Erdrich, les nombreux films et documentaires sur ces cultures, les luttes et les imaginaires. A cette rentrée, on peut lire la traduction du roman de Tommy Orange, Ici n’est plus ici, sur « l’histoire urbaine des Indiens » à Oakland, un texte remarquable. Mais pour en rester au Québec, il faudrait lire aussi en traduction, car nombre d’auteurs indiens écrivent en anglais, l’inoubliable Jeu blanc de Richard Wagamese (1955-2017).

Naomi Fontaine est héritière d’écrivains que Maurizio Gatti a rassemblés dans une anthologie, précédée d’une introduction substantielle. Naomi Fontaine a une oeuvre trop récente pour  figurer et ce fait illustre l’explosion récente de cette littérature, de plus en plus écrite et lue. La préface est signée Robert Lalonde : « La vengeance est douce… ». En reprenant une expression dévalorisante, « La vengeance est douce au cœur de l’Indien », l’écrivain en transforme le sens pour insister sur la douceur qui atténue la brutalité de la vengeance : « Et je m’imaginais, moi, assis au milieu de mes amis retrouvés, dans le halo d’un grand feu qui nous faisait à tous, Blancs et Indiens rassemblés, les mêmes faces rouges de délivrés. Je n’imaginais ni tomahawks, ni scalps, ni pierres rougies à la flamme, ni flèches assassines. Je savais – le diable pourrait dire comment – que la vengeance en question  serait une délivrance et non un massacre ». Car la prise de parole est nécessairement apaisement, cicatrisation des plaies. « D’avance – il le fallait bien – je nous réconciliais. (…) La revanche est douce, c’est-à-dire fraternelle, inspirée, bouleversante. J’en connais plus d’une et plus d’un qui, à lire ces textes enfin réunis, pleureront, comme l’écrit encore Rita Mestokosho « pour la première fois ».

Dans son introduction, Maurizio Gatti explique les raisons de sa recherche et la manière dont il a procédé. Il aborde toutes les questions posées en règle générale aux littératures francophones et celle plus particulières aux littératures amérindiennes. Des contes et légendes contemporaines, aux poèmes, aux romans, au théâtre et enfin aux récits et témoignages, son choix nous convie à des découvertes inattendues, savoureuses et bouleversantes.

« Le pas de l’Indien est léger
Son empreinte ineffaçable », écrit, l’un d’eux, Jean Sioui.

Naomi Fontaine, Kuessipan, Montréal, Mémoire d’encrier, 2011, rééd. 2019, coll. Legba, septembre 2019, 160 p., 19 $ 95 — Lire un extrait

An Antane Kapesh, Je suis une maudite sauvagesseEukuan Nin Matshi-Manitu Innushkueue, traduit par José Mailhot, édité et préfacé par Naomi Fontaine, Montréal, Mémoire d’encrier, août 2019, 216 p., 21 $ 95 — Lire un extrait