Marc-Antoine Bartoli : la vie, ses parfums, ses photos

Marc-Antoine Bartoli

Au début je voulais parler des photos de Marc-Antoine Bartoli, de son livre-photos Escapade, récemment paru, ça fait un mois environ que je traine ce texte, que je le reprends, le laisse, en change le titre — le premier était « Sous le voile d’une fiction transparente » — ça avait un sens que j’ai oublié — puis la « critick », la « chronique » a gonflé, est devenue fleuve charriant beaucoup de limon, et la vie est passée, de la vie est passée, des jours particulièrement « chargés » en ce moment, intenses, sur tous les plans, et j’ai l’impression que ça vaut pour tout le monde en ce moment, dans le micro et le macro, comme si quelque chose d’un malheur général coagulait, et tout se mélange, tout se mélange en ce moment, encore plus fort, la chose politique, les indignations quotidiennes, la santé qui ne va pas, les horreurs économiques, octobre, novembre, des lectures et des films et du théâtre malgré tout, qui sauvent la vie malgré les insomnies-cortisone, les attaques, impression d’être attaqué et je le dis en conjurant toute tentation victimaire, un certain manque d’amour, lui absent qui vit sa life à Barcelone, elle omniprésente comme une chance immense, le trop-plein, les vides, et de belles amitiés quand même, fulgurances miraculeuses, comme des flèches, je ne sais, flèches qui transpercent et indiquent une direction, la mémoire aussi, de la mémoire lourde et légère comme le ciel, les anniversaires de naissance et de mort, tout quoi, rien, tout je veux dire. Être vivant. Être voyant.

© Marc-Antoine Bartoli

Au départ c’était donc les photos de Marc-Antoine Bartoli, ce sont toujours elles mais en creux, on verra, pour l’instant envie de tout accrocher, ne pas séparer, accrocher, relier et embrasser, saluer : Adèle Haenel, la mort de Marie Laforêt, ma semaine chez les moines avec Paul, le Père François Cassingena-Trévédy, mes rendez-vous à l’hôpital, peut-être une amitié naissante avec Pierre Michon — je me pince tant je l’admire — les joies de l’écriture qui se porte bien malgré tout ou justement à cause de tout et surtout du malheur, ce mal de tête là tout de suite comme une ombre dégueulasse, une certaine nausée, Versailles et ses visages, mes parents, le mec ce matin au café qui se plaignait parce qu’il y aurait des problèmes de métro dans le Nord de Paris because évacuation de migrants, cracher aux pieds de ce mec puis demander un torchon au serveur pour nettoyer moi-même, Tamino que j’écoute en boucle et qui me tue qui me fait du bien, la chanteuse Pomme comme des vitamines et de l’oxygène, l’Amie qui me sauve la vie, la douceur la patience la chaleur d’un chien, Paris Photo hier soir, le travail de Delphine Kreuter ou celui de Michael Roy à la Galerie Alain Gutharc : Delphine Kreuter qui me fait toujours penser à Chantal Akerman, de plus en plus, même métal bleu dans les yeux, même essentielle fragilité, la comparaison s’arrête là, c’est con de comparer les gens, Delphine qui hier soir me parlait d’un certain renouveau de son côté, elle n’en est pas très sûre mais elle le sent et je l’ai senti idem, un renouveau annonçant peut-être une nouvelle étape dans son travail, « le nouveau cul » je lui ai dit pour la faire rire, « c’est ça que tu dois photographier, le nouveau cul, on a tout vu dans ce domaine sauf ça, ton nouveau cul, Delphine », on a éclaté de rire ! De toute façon on ne cesse de faire toujours la même chose avec la même voix depuis le début, non ? On répète le « même » qui n’est pas l’identique en changeant de palier de temps en temps, comme le serpent change de peau pour mieux grandir, ou comme on change de vitesse sur un vélo… Et puis toujours à Paris Photo hier soir, toujours chez Gutharc, le beau travail de Michael Roy, un bloc de 40 photos de visages d’hommes, des bleutés sur un mur blanc, visages entre cri, grimace, colère, joie, souffrance, rictus, orgasme, petite mort, peu importe : ravissement et rapt des hommes entre eux, seuls… Puis Thomas Devaux à la Galerie Bertrand Grimont : beau beau beau ou quand la photo est un objet qui agit et sculpte la lumière ! Et cet air de Paris en phase avec l’aujourd’hui à la Galerie Air de Paris, poésie des bestioles noires comme autant d’autoportraits par Jean Painlevé – que c’est bizarre, que c’est vivant, comme c’est nous ! – et la claque calme des photos de Bruno Serralongue, j’ai encore pensé à Sidérer, considérer de Marielle Macé… et puis voilà, je ne parle toujours pas de Marc-Antoine Bartoli qui n’est pas au Grand Palais, qui n’a pas encore de Galerie. Et « Je voudrais tant que tu comprennes », chante Marie Laforêt, « toi que je vais quitter ce soir, que l’on peut avoir de la peine, et sembler ne pas en avoir… »

© Marc-Antoine Bartoli

Ça me revient ! un autre de mes titres à ce texte a été « L’Ado-Ré », Rémy étant le prénom du garçon (omni)présent sur ces photos de Marc-Antoine, je connais Rémy, c’est un ami, Marc-Antoine et lui se sont mariés il y a quelques mois, ils sont jeunes et mignons, ils s’aiment et ils font des photos, c’est bien. Moi je suis pour le bonheur des autres… Et je n’ai pas envie de finir ce texte, de conclure je veux dire, inventer une chute, je ne parlerai pas de la Corse de Marc-Antoine Bartoli, de toute façon je n’ai jamais posé les pieds en Corse, je n’en connais que les images d’Épinal, l’Ile de Beauté, sa violence, ses clichés. Marc-Antoine a quitté cette terre natale mais il n’en revient toujours pas j’ai l’impression, rapport conflictuel, paradoxal voire violent avec le lieu d’origine, et peut-être que c’est encore plus fort quand le berceau est insulaire, se trouve en France mais pas tout à fait, est entouré de mer et d’antiquité, mare nostrum cosa nostra. Alors laisser parler Marc-Antoine, puis Hervé Guibert comme un parrain, une ombre tutélaire, un grand frère :

© Marc-Antoine Bartoli

« A Paris ou à Lyon, je remarquais pourtant la subsistance de la Corse dans les lieux, les espaces mais aussi les corps qui portent en eux la trace involontaire de cette identité insulaire fragmentée. Je la retrouve dans le corps de Rémy. » Marc-Antoine Bartoli

« Dans l’écriture je n’ai pas de frein, pas de scrupule, parce qu’il n’y a que moi, pratiquement, qui suis en jeu (les autres sont relégués en abstractions de personnes, sous forme d’initiales), tandis que dans la photo il y a le corps des autres, des parents, des amis, et j’ai toujours une petite appréhension : ne suis-je pas en train de les trahir en les transformant ainsi en objets de vision ? Cette question, heureusement, est vite chassée par une autre idée : qu’en dévoilant ainsi à d’autres, à des corps étrangers, passants et peut-être indifférents (je peux aussi les imaginer complices), des corps familiers, des corps aimés ; je ne fais qu’une chose – et c’est une chose énorme je crois, c’est en tout cas le but de toute mon activité, de toute ma prétention créatrice – : témoigner de mon amour.  » Hervé Guibert, Le Seul Visage.

© Marc-Antoine Bartoli

Marc-Antoine Bartoli est né à Ajaccio en 1994. Après des études d’histoire de l’art et d’art plastique à l’université d’Aix-en-Provence, il part s’installer à Paris en 2017 pour y poursuivre ses recherches photographiques et ses projets artistiques. Intéressé par l’activisme et l’art militant, il s’engage dans la lutte contre le sida et devient président d’Act Up-Paris.

© Marc-Antoine Bartoli
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