Bulle Ogier, avec Anne Diatkine : j’ai oublié (Prix Médicis Essais 2019)

Bulle Ogier

J’ai oublié. Quel titre parfait pour un livre de souvenirs ! Jean-Pierre Dionnet qui vient, de son côté, d’en publier un, l’a intitulé Mes Moires, ce qui est plutôt bien trouvé, mais J’ai oublié est plus fort et vient d’être couronné par le prix Médicis Essais 2019.
Je me demande si quelqu’un d’autre avant Bulle Ogier en avait eu l’idée, mais peu importe, c’est enchanté par cette trouvaille qui, de plus, s’accorde merveilleusement avec une photo de l’actrice en piéta mélancolique, que l’on entre dans ces 230 pages “portées par la grâce” (comme nous le dit l’éditeur en 4e de couverture et on ne peut, après l’avoir lu, que lui donner raison).

J’ai tendance à ne pas annoter les pages des livres que je lis, mais parfois je glisse entre elles une marque. Page 95, par exemple. En voici les premières lignes : “J’ai oublié la projection de L’Amour fou à New Delhi dans un festival, à une époque où il n’était pas courant de voyager en Inde. Ou plutôt, je ne peux pas m’en souvenir car elle n’a pas eu lieu. Les bobines ne sont jamais arrivées. J’étais donc là : une actrice française en tenue d’apparat qui évoquait un film absent devant des salles combles et enchantées, sa (courte) présentation remplaçant la projection sans que ça semble déranger les spectateurs.” Ou page 15 : “J’ai oublié mes nuits à La Coupole, où j’ai rencontré tous les gens que je connais. Ou plutôt que je connaissais. Mes amis meurent. Je suis sur cette pente de la vie. Je n’ai pas oublié mes nuits à La Coupole, mais elles reviennent à moi, comme une seule et gigantesque vague réjouissante qui m’aurait emportée pendant une ou deux décennies. // J’ai oublié que Marguerite Duras disait : « Bulle, ce n’est pas la nouvelle vague, c’est le vague absolu. » Et que Marc’O répondait : « Pas du tout ! Bulle, c’est une lame de fond ! ». Mais peut-être est-ce Marguerite qui répondait à Marc’O…” Et, enfin, page 169 : “Je n’ai plus tellement envie de passer sur un écran, maintenant. C’est derrière moi. Je n’ai pas une tête qui m’intéresse quand je la vois. Je la déteste. Elle me donne envie de fuir. Je date d’une époque où l’on était assez dilettante sur son image. Les gens avec lesquels j’ai travaillé comprenaient très bien qu’on ne soit pas à cheval sur un mauvais profil. On était tout juste contents de faire au mieux ce qu’on avait à faire. Être au service du metteur en scène et non de soi-même état la seule ambition.”

Il est tentant de tout recopier tant ce livre regorge de matière qui, même réduite à l’état de brève citation capturée au hasard comme un papillon, nous incite à échanger avec celle que nous continuons à tant aimer, tant sur écran que dans les théâtres, de préférence intimes : petites salles pour accueillir des textes de Botho Strauss ou d’Arthur Schnitzler, mis en scène par Claude Régy ou Luc Bondy. Je me souviens (je n’oublierai jamais) avoir travaillé une fois avec Bulle Ogier pour la radio. J’avais 21 ans. Je devais la “diriger”, dialoguant avec Michael Lonsdale. Le texte était de Claude Ollier : un court hörspiel intitulé Une Bosse dans la neige. Je ne savais alors rien faire, ou si peu (peut-être encore aujourd’hui), mais j’étais touché par sa grande gentillesse. Je suis toujours aujourd’hui sidéré qu’elle n’ait pas appelé en urgence les autorités pour qu’on change au plus vite le jeune incompétent qui l’avait conviée en studio. Au moment de quitter cette séance, Lonsdale et elle nous avaient invités, Claude et moi, à venir les voir jouer le soir-même au Théâtre Renault-Barrault L’Eden Cinéma de Marguerite Duras. J’ai parlé de mélancolie – et je vais probablement continuer à le faire, n’ayant que rarement lu de livre aussi hanté par le mal de l’âme, d’une drôlerie irrésistible, et aussi d’une tristesse insondable, que J’ai Oublié –, je m’en sens soudain traversé quand je songe à cette impossibilité de revenir quarante ans en arrière afin de reprendre à zéro cette séance, dans le but, comme dirait Beckett, de rater mieux.

L’essentiel de la mémoire, c’est l’oubli” nous dit Jacques Roubaud. Bernard Noël, auteur d’un poème intitulé Mémoire d’oubli confirme. Je ne sais quel rôle a eu exactement Anne Diatkine dans la rédaction de ce livre, il est probablement important et il faut la féliciter, car, à la lecture de la transcription (de l’agencement des fragments – de parole, toujours ?), on ne sent pas d’arrangement arbitraire, ou de montage incongru ; on entend clairement une voix – simultanément celle du livre et celle que personnellement je garde en tête quand je lis : la voix inimitable de l’actrice. Je me souviens que c’est en allant voir Out 1 : spectre de Rivette que j’ai été pour la première fois fasciné par cette femme si modeste (à moins que ce ne soit dans La Salamandre), mais toujours séduisante, dangereuse, comme seule une Fille du Soleil peut l’être. Donc, ça remonte à loin. Le temps passe, on a tout oublié et pourtant on se souvient de tout – enfin, disons de ce qui est primordial, à savoir ce qui témoigne d’un vécu, certes irracontable en tous ses détails, mais que tout(e) auteur(e) peut transmettre à ses lecteurs, s’il ou elle arrive à traduire en mots les sensations qui demeurent, parfois à fleur de peau (et plus souvent enfouies dans les recoins les plus secrets de cet autre théâtre qui est en nous où on accroche les souvenirs). Comment parler de la perte de son enfant unique ? Bulle Ogier le fait, discrètement, avec une délicatesse inouïe, et c’est magnifique. Pareil pour “l’amour de sa vie”. C’est étrange qu’il faille atteindre parfois quatre fois vingt ans pour arriver à inscrire noir sur blanc des dépôts de mémoire qui nous touchent d’autant plus qu’au fond, ils nous concernent.

Pascale & Bulle Ogier © Droits réservés

Laissons-lui les derniers mots : “Il y a une mouche chez moi depuis deux jours. J’ai décidé de ne pas la tuer, ça fait une présence vivante, et le soir elle me suit partout. Je passe les deux derniers jours de l’année 2018 avec elle, ce sont deux jours importants, malgré tout. Je ne sais pas si je peux lui souhaiter la bonne année, si elle sera encore vivante en 2019. Je la regarde piquer en direction du plancher pour remonter brusquement, je ne comprends rien à la logique de ses déplacements, et je me suis prise d’affection pour elle. Il n’y a pas eu de troisième jour. Elle est partie à l’aventure quand je regardais sur le balcon des Gilets jaunes et d’autres beaucoup moins jaunes et marqués qui remontaient l’avenue Alma-Marceau…”

Un livre de grâce, porté par la grâce ? Oh oui – ô combien…

Bulle Ogier avec Anne Diatkine, J’ai oublié, Seuil « Fiction & Cie », septembre 2019, 240 p., 19 €