Jules Verne à redécouvrir: entretien avec Laure Lévêque

La quatrième de couverture de l’ouvrage récent de Laure Lévêque, Jules Verne, un lanceur d’alerte dans le meilleur des mondes, explicite sans ambiguïté le projet de ce livre plein de vigueur, d’informations précises et d’analyses d’une œuvre qu’on a trop facilement rangée dans la catégorie des œuvres pour la jeunesse, portée par un positivisme à tout crin. On peut y lire que « c’est à cette parole occultée, symptôme et expression d’un malaise dans la civilisation que ces pages entendent redonner voix : la voix d’un Jules Verne lanceur d’alerte devant la course à l’abîme et le naufrage éthique où s’enfonce un monde toujours plus polarisé, qui n’a pour gouvernail que l’impérialisme et le capitalisme sauvages ».

Jules Hetzel, le fameux éditeur sur lequel nous allons revenir, meurt en 1886. Dans un entretien de 1898, Jules Verne déclare ambitionner de « secouer, jusque dans ses fondements, la société moderne, par l’audace et la cruauté de ses peintures » (11). Toute l’œuvre de Jules Verne est parcourue avec des arrêts analytiques sur tel ou tel roman pour appuyer une démonstration implacable. Les titres et sous-titres vont de clin d’œil en clin d’œil – Eluard, Marx, discours actuel de l’économie capitaliste, cinéma, Bible et, bien sûr, Aldous Huxley : « Paris au XXe siècle, capital(e) de la douleur – L’impérialisme, stade suprême du progrès ? – La mondialisation entre souverainisme et supranationalisme – Géographie politique ou géographie humaine ? – La Cité idéale, un idéal-type d’émancipation entre communs et dirigisme – Le Nouveau Monde : terre promise, Paradise Lost ou grand barnum ? Apocalypse now ? – Conclusion : Le meilleur des mondes à vau-l’eau ».

Les sous-titres eux-mêmes participent au tissage de ce texte qui jette des passerelles entre le monde vu par Verne et notre monde d’aujourd’hui. Deux exemples simplement : le « « yes we can ! » (149) et le « on the road » (172). Les illustrations d’époque, au réalisme sidérant, participent de cette mise en contexte informée et sans appel des romans et de l’actualité dans laquelle ils s’insèrent. Ainsi de cette reproduction de Robida à la p. 28 pour accompagner le texte vernien et l’interprétation qui en est donnée :

Laure Levêque l’écrit, à la fin de son livre : le « monde tel que le dessine Jules Verne au tournant du XIXe et XXe siècles est encore largement le nôtre. Un monde de périls, de conflits, d’inégalités, de violence, d’exploitation. Un monde où la question du sens est désormais posée. A tous les sens du terme. Aussi, pour un journaliste, peut-être conditionné par sa qualité d’Américain, qui s’enquiert : « Pourtant vous, plus que tout autre, devez croire au progrès ? », Verne corrige : « Le progrès vers quoi ? » ; le monde où, sous la plume de Laure Lévêque le fameux « To be or not to be » devient « To trust or not to trust ». C’est sur un Jules Verne « radical et contestataire que ce livre est centré, contre l’image figée de prophète des sciences de l’écrivain, sujet même de l’entretien que Laure Lévêque m’a accordé.

Une mort qui libère : celle de Jules Hetzel : Très vite dans votre introduction, vous mettez en exergue le rôle de censeur joué par Jules Hetzel pour que les créations collent à l’image qu’il voulait transmettre, en tant qu’éditeur, aux lecteurs : « 1886 (année pivot car c’est) l’année de la mort de l’éditeur de la série des Voyages extraordinaires, ce fameux Jules Hetzel qui a tant compté pour Jules Verne à qui il a, dès l’origine, imposé une ligne éditoriale rigide qui inclut de ne pas dévier de l’exaltation positiviste des avancées de la science, ce dont il s’assurait en ne se privant pas d’intervenir sur les manuscrits ». Cette appréciation sans concession suit ce qu’avait déjà écrit Jean-Pierre Picot que vous citez à différentes reprises. Pourquoi Verne s’est-il laissé dicter une ligne qui ne convenait pas à sa perspective ? En quoi cette mort a ou n’a pas libéré Verne ?

Avec l’assomption des bourgeois conquérants et des valeurs libérales qui sont les leurs que consacre le XIXe siècle et, tout particulièrement, le second XIXe siècle, la littérature est devenue une marchandise (quasiment) comme une autre et les littérateurs sont désormais tenus de passer sous les fourches caudines de la loi du marché en fournissant un produit que l’on dirait aujourd’hui bankable. Ce qu’en dit Balzac dans Illusions perdues est édifiant. Dès lors, tout jeune auteur se retrouve peu ou prou dans la même situation que Lucien de Rupembré soucieux de placer ses Marguerites et son Archer de Charles IX et découvrant que leur fortune éditoriale n’est en rien indexée sur la valeur intrinsèque des textes, uniquement estimés en parts de marché escomptées. Une situation que Stendhal – qui l’a vécue plus douloureusement encore que Balzac – résume ainsi : to print or not to print, se soumettre ou se démettre en somme.

C’est le dilemme auquel s’affronte immédiatement le jeune Verne en soumettant son premier manuscrit, Paris au XXe siècle, à un Hetzel qui fut justement l’éditeur de Balzac avant d’être le sien ! Et quand on a l’heureuse fortune d’être abouché avec un éditeur aussi important qu’Hetzel, on y réfléchit clairement à deux fois. Or Hetzel se déclare peu pressé d’éditer un texte aussi déviant de l’orthodoxie positiviste qui forme la ligne éditoriale édifiante de son Magasin d’éducation et de récréation, mais tout prêt, en revanche, à encourager la veine prométhéenne et scientiste manifeste dans Cinq semaines en ballon en faisant de Jules Verne un écrivain maison. Devant ce choix cornélien, comme dans Illusions perdues, la liberté de parole repassera, et Verne, comme Lucien de Rubempré, tranchera en faveur de la sécurité financière en se lançant dans l’entreprise des Voyages extraordinaires telle que la conçoit la maison Hetzel. Ironie du sort – ou pouvoir de la littérature ? –, le parallèle avec Illusions perdues se poursuit jusque dans le sort posthume de ce premier roman et, de même que ses Marguerites vaudront à Lucien une consécration post mortem, de même la redécouverte, proprement fantastique, en 1990, de ce premier roman de Verne ramènera sur le devant de la scène l’humanisme antilibéral de l’écrivain en donnant audience aux options radicales en la matière qu’exprime son double de fiction, Michel. Si bien que, comme dans Le château des Carpathes, la voix de l’auteur, véritable deus ex machina, porte loin et son image se recompose, imposant clairement de réapprécier les positions de Verne.

Au reste, ce n’est pas la seule histoire des manuscrits – aussi romanesque soit-elle – qui y invite : cette voix dissidente, désaccordée du positivisme dominant, est bien présente aussi dans les Voyages extraordinaires, et ce dès l’origine, dès 1863 où, selon des procédés bien étudiés par Bakhtine qui tiennent à la vocation dialogique du roman, elle fait entendre un contrepoint qui mine de l’intérieur l’orthodoxie positiviste apparemment célébrée, le polyvocalisme propre au romanesque permettant de s’écarter de la voie sans issue tracée par Hetzel si bien que j’inclinerais pour ma part à relativiser la portée ruptrice de 1886 dans la mesure où Verne avait finalement très tôt trouvé moyen de parer à la logique de la pensée unique et de (se) ménager des espaces textuels de liberté de pensée.

A propos des romans de Jules Verne, faut-il parler d’anticipation ou de masque pour dénoncer le présent ? Vous écrivez, page 102 : « Jules Verne travaille aux marges d’une histoire qu’il n’hésite pas à remailler ».

D’anticipation, sans doute pas si, par là, il faut entendre ce qui ressortit à l’ordre de la science-fiction, lecture longtemps privilégiée de l’œuvre vernienne, qui aurait annoncé, de façon presque magique, telle ou telle invention, alors encore à venir. De ce point de vue, si, par ses lectures, Verne se tient constamment informé de ce qui se publie dans le domaine scientifique et s’il se fait une idée très précise des résultats et des dernières découvertes auxquels la science est parvenue, il n’est rien dans son œuvre qui sorte de ce que l’état de la question permet d’imaginer, qu’il s’agisse des applications de l’électricité, des ondes magnétiques, de l’utilisation des gaz ou des développements de la balistique. En la matière, Jules Verne n’a donc rien du « prophète » que l’histoire littéraire a retenu. Et ce d’autant moins que le progrès technique ne l’intéresse jamais pour lui-même mais uniquement en raison de ce qu’il peut signifier en termes de développement humain.

Ainsi dès Paris au XXe siècle, trente ans avant que, le premier, William Kemmler, ne s’asseye sur la chaise électrique, Jules Verne révélait le côté obscur attaché à la fée électricité, si celle-ci venait à passer aux mains d’une société du contrôle. C’est dans cette perspective de politique-fiction, plutôt que de science-fiction, que l’on peut parler d’anticipation et que l’on peut voir en Verne ce que Baudelaire voyait en Balzac : sinon un voyant extralucide, du moins un visionnaire lucide sur son temps. Car si Verne n’invente rien, comme l’auteur de La Comédie humaine, il se meut dans le long terme pour décaper les logiques profondes qui gouvernent une société qui se croit lancée sur la voie du progrès infini et qui ne fait que marcher à l’abîme, faute de se souvenir qu’il ne saurait y avoir de progrès qu’au service de l’humain. Mais encore faut-il lire Verne, et le lire sans les œillères reçues d’une histoire littéraire orientée, pour comprendre De la Terre à la lune autrement que comme la victoire de l’homme Prométhée que célébrait Michelet et voir dans la course aux étoiles, plutôt qu’un grand pas pour l’humanité, la délocalisation dans l’infini de l’espace de la compétition mortifère qui oppose les grandes puissances et l’extension du domaine de la marchandisation quand la fin du roman voit les héros de l’espace fonder une société par commandite pour monnayer leur aventure comme d’aucuns tablent aujourd’hui sur le développement d’un très lucratif tourisme galactique, chacun pouvant d’ores et déjà réserver son billet… à condition de disposer des moyens qui sont ceux des nababs de L’île à hélice !

Impérialisme et consumérisme ici, militarisme et colonialisme ailleurs, exploitation partout, des hommes comme des ressources de la planète…, tout figure en clair pour qui sait ou veut lire, et si les contemporains ont manqué la réception de l’œuvre, force est de l’imputer à la puissance de persuasion de lectures idéologiquement conformes, justifiant cette conclusion qui referme Robur-le-Conquérant, nouveau plaidoyer pour que science n’aille jamais sans conscience : « il ne faut rien prématurer, pas même le progrès. La science ne doit pas devancer les mœurs ». Invitation à mettre un frein à l’hybris d’une espèce d’apprentis sorciers dont il n’est pas sûr qu’elle ne soit pas toujours d’actualité. Démystifiante, cette lecture qui s’efforce de toujours déceler sous la conjoncture les logiques structurelles et structurantes n’invite pas à l’optimisme mais à la vigilance, nonobstant les libertés que Verne prend par endroits avec une histoire largement désespérante, émancipant par exemple le Groenland de la tutelle coloniale danoise, manière d’entrer en résistance contre l’idéologie de son temps et d’ébranler de l’intérieur le système.

La guerre, motif récurrent de l’œuvre : vous écrivez, p. 39-41 : « non seulement elle occupe une place de choix, mais un examen des conflits évoqués montre que Jules Verne a quasiment passé en revue tous ceux qui ont émaillé l’actualité du temps. (…) Le relevé est impressionnant, il couvre les 5 continents – et même un peu plus puisque le front s’étend jusque sur la lune en une véritable guerre des étoiles ». Votre relevé dans les romans occupe deux pages entières ! Pourquoi cette présence et quelle est la position de Verne par rapport à la guerre. Ne varie-t-elle pas, selon les conflits ?

D’abord, rendons à César ce qui lui revient : l’essentiel du relevé que vous évoquez est dû à Jean Chesneaux et je l’ai simplement complété à la marge. Mais tel qu’il est, fors encore la guerre des étoiles, il ne fait que rendre compte de conflits plus ou moins contemporains dont il enregistre la multiplicité des foyers. Là encore, Jules Verne n’invente rien et il ne saurait être tenu pour responsable de l’effrayante longueur de cette liste, qui revient bien plutôt à la rage séculaire des hommes de s’entretuer ! Maintenant, s’il y insiste tant, c’est sans doute qu’il voit en la guerre l’indice qui cristallise le plus immédiatement le scandale d’une civilisation qui s’estime engagée sur la voie du progrès, toute l’historiographie accréditée, Michelet en tête, pensant l’histoire universelle sous les espèces d’une assomption des Lumières triomphant des Âges sombres quand, en la matière, l’indice de progrès le plus patent tient à l’amélioration des engins de mort et de leurs capacités destructives. Une escalade à laquelle nombre de romans montrent que pousse le complexe militaro-industriel, frayant la voie à un conflit dévastateur d’une ampleur inégalée que Verne, comme beaucoup dans sa génération, perçoit comme inéluctable. Inéluctable et d’autant plus scandaleux, donc, que la diffusion des idéaux des Lumières avaient laissé espérer que prévalent d’autres types de rapports, entre les hommes et entre les peuples.

Or tout le dément « à la fin d’un siècle de douceur et de tolérance – d’un siècle aussi empreint d’humanité que ce XIXe, caractérisé par l’invention du fusil à répétition, des balles de sept millimètres et des trajectoires d’une tension invraisemblable –, d’un siècle qui admet dans les relations internationales l’emploi des obus à la mélinite, à la roborite, à la bellite, à la panclastite, à la méganite » (Sans dessus dessous). Oublié le Plaidoyer pour la paix d’Erasme, oublié le Projet de paix perpétuelle de l’abbé de Saint-Pierre, première tentative de mise en place d’une Société des Nations et de mécanismes multilatéraux de désamorçage des conflits que reprennent les Conférence de La Haye dont Verne, révolté et impuissant, suit dans Sans dessus dessous l’échec programmé sous la double poussée des nationalismes et des grands trusts dont les égoïsmes s’imposent à l’intérêt général. Et si, comme à la fin de Face au drapeau, les effets de la course à l’abîme sont pour un temps contenus, tout indique que, dans une planète devenue une véritable poudrière, il ne faut rien attendre des États, englués dans leurs logiques particularistes et court-termistes, les seules pistes de sortie de crise dessinées revenant à l’initiative individuelle d’hommes de bonne volonté, comme dans Bourses de voyage où un programme pionnier d’éducation de la jeunesse au multiculturalisme est expressément mis sur pied pour prévenir de futurs conflits et créer les conditions du vivre-ensemble.

Mais, dans cette période qui voit le développement du mouvement internationaliste où s’inscrivent les Voyages extraordinaires, une autre solution au choc des militarismes à laquelle Jules Verne ouvre largement ses pages réside dans la réponse anarchiste qui court de Vingt mille lieues sous les mers à En Magellanie, Mathias Sandorf ou Maître du monde, diffusant des valeurs libertaires. Et c’est au nom de ces valeurs d’égalité et de justice sociale que l’auteur des Voyages extraordinaires défendra partout les droits des peuples à disposer d’eux-mêmes, y compris par les voies de l’insurrection armée : dans les vastes espaces de la Sibérie, en Grèce, en Inde, en Irlande, au Canada, en lointaine Polynésie, en Afrique – du nord ou subsaharienne –, en Amérique latine…, sur toute la surface du globe enfin, contre les empiètements illégitimes des impérialismes russe, austro-hongrois, ottoman, britannique, français ou américain, contre la barbarie inhérente au fait colonial, Jules Verne se tient aux côtés des autochtones auxquels il est fait violence et donne son plein appui aux guerres de libération nationale qu’ils mènent.

J’aimerais qu’on s’arrête un peu sur la guerre de sécession américaine et la question de l’esclavage : quelle est la perspective de Verne ? Par ailleurs, aborde-t-il la question de l’esclavage dans la zone caraïbe et donc du côté de la France ?

La guerre de Sécession joue dans les Voyages extraordinaires un rôle clairement génétique. Non seulement parce que, avec la défaite des Confédérés, elle met fin à l’esclavage aux États-Unis – sans pour autant mettre un terme aux inégalités de type racial, et Jules Verne est pleinement lucide sur ce point. Ses positions sur le conflit, Verne les a notamment exprimées dans Nord contre Sud, et elles ne souffrent aucune ambiguïté : il épouse résolument les positions abolitionnistes et, partant, la cause du Nord. Parce que c’est celle de l’humanité, entendue dans son sens le plus large de commune condition. Et si embrasser cette ligne politique n’exclut pas certains dérapages qu’il faut bien reconnaître quand Verne cède ça et là à de peu glorieux clichés ethnocentristes et paternalistes sur les Noirs, son analyse de l’esclavage est d’une grande acuité qui dépasse de très loin les seuls « bons sentiments ». Elle rejoint la lecture qu’il fait de la guerre – et il dit d’ailleurs de la guerre de Sécession que son « vrai mobile […] a été la question de l’esclavage » – pour entrer dans une critique globale du capitalisme qu’il formule selon des catégories qu’il faut bien dire marxistes, de classes et de marchandise : « On verra si les propriétaires d’esclaves de la Floride se laisseront dépouiller par ces voleurs d’abolitionnistes ! Dans les États à esclaves, il y avait trois classes. En bas, quatre millions de Nègres asservis, soit le tiers de la population. En haut, la caste des propriétaires, relativement peu instruite, riche, dédaigneuse, qui se réservait absolument la direction des affaires publiques. Entre les deux, la classe remuante, paresseuse, misérable, des petits Blancs. Ceux-ci, contre toute attente, se montrèrent ardents pour le maintien de l’esclavage, par crainte de voir la classe des Nègres affranchis s’élever à leur niveau » (Nord contre Sud).

Le combat politique pour l’égalité des droits se complique donc de conflits sociaux qui en diffèrent le règlement. En ce sens, la fin de la guerre de Sécession ne règle rien. Ni quant au sort des Noirs, dont l’exploitation se prolonge, ni quant à la paix des armes. Car il faut envisager aussi la guerre de Sécession à l’aune de ce que la fin des hostilités suscite dans l’univers vernien, soit l’hydre du Gun Club, ce quarteron d’artilleurs démobilisés par cette guerre, et qui s’en va porter le feu et la guerre jusque sur la lune ! La signification de la victoire de l’Union, qui cimente la puissance états-unienne, est donc très loin de se réduire à l’abolition de l’esclavage… La Caraïbe deviendra ainsi l’arrière-cour de l’expansionnisme états-unien, un lieu prisé de croisières pour riches touristes en mal de soleil que sillonne notamment l’île à hélice. Mais Verne a peu fait escale côté français dans ces Antilles très morcelées entre dominations française, britannique, suédoise, néerlandaise, espagnole…, où il localise néanmoins l’audacieux projet d’éducation au multiculturalisme que développe Bourses de voyage. S’il y mentionne le poids de l’esclavage dans le développement de l’économie coloniale et s’il rapporte au marronnage et à un rapport numérique de forces défavorable aux colons des émancipations massives intervenues en 1828 à la Martinique, ce serait forcer le texte que de dire qu’il tourne autour de ces questions.

Si les guerres de libération nationale sont les seules à se justifier, selon son point de vue, cette affirmation s’applique-t-elle aux peuples colonisés par les grandes puissances d’alors ? Son lien avec Elisée Reclus n’oriente-t-il pas son regard sur les colonies ?

Grande puissance ou petite puissance, même combat ! La position de Verne est une position de principe et, comme telle, elle s’applique à tout peuple assujetti à la violence coloniale : Irlandais, Écossais, Grecs, Bulgares, Roumains, Baltes, Tartares, nations indiennes, Hottentots, Tasmaniens, Maoris, Indiens… Là encore, le relevé est impressionnant et, si Jules Verne suit très souvent l’information de son ami Reclus, dont il vante d’ailleurs en maint endroit la Nouvelle géographie universelle, allant jusqu’à en donner de larges extraits, il n’est pas sûr qu’il ait eu besoin d’être « converti ». La seule différence entre grande et moindre puissances tient à l’échelle, les peuples qui souffrent sous une « puissance secondaire » comme le Danemark n’ayant pas à craindre l’anéantissement génocidaire que vivent les Indiens d’Amérique, les aborigènes d’Australie ou que peuvent craindre les populations du Sahara français dans L’invasion de la mer.

Ce capitaine Nemo qui a hanté l’imaginaire de notre enfance, qui est-il véritablement ? Pouvez-vous nous en dresser le portrait ?

Pierre Aronnax, son hôte involontaire sur le Nautilus, le regarde « ainsi qu’Œdipe considérait le Sphinx », insistant sur l’énigme que constitue le personnage, qui résiste d’autant plus qu’il nous est livré de l’extérieur, à travers le regard d’Aronnax. Qui est-il ? Un éventail d’étiquettes nous est proposé, lesquelles lui composent une identité éclatée. Là, c’est un savant, un génie, « un Galilée moderne », un conquérant de l’impossible. Ailleurs c’est « un malade », « un fou ». Partout un misanthrope enraciné, convaincu que « ce ne sont pas de nouveaux continents qu’il faut à la terre mais de nouveaux hommes », et qui a pris la mer en haine des hommes et de leur prétendue civilisation, fort de ce que « La mer n’appartient pas aux despotes ». Un terroriste aussi, aux yeux de certains, acharné à envoyer par le fond les navires battant pavillon britannique. À moins que ce ne soit un « justicier », obéissant à un Droit supérieur au Code.

La galerie des libérateurs, combattants de l’idée nationale – Kosciusko, Botzaris, Daniel O’Connell, Washington, Daniele Manin, Lincoln, John Brown – qui ornent les coursives du Nautilus met Aronnax sur la voie : et s’il fallait voir en Nemo « le champion des peuples opprimés » ? Lui-même, après avoir sauvé d’une mort certaine un pauvre pêcheur Indien, s’était bien défini comme « du pays des opprimés », plutôt que « du pays des coquins », selon la trop rapide conclusion d’un autre passager malgré lui du Nautilus, Ned Land. Car les « coquins », les véritables « sauvages », ceux qui ont retranché Nemo de la communauté des hommes et lui ont mis le drapeau noir à la main, sont nommés et point n’est besoin de trop s’aventurer sous la surface – qui n’est pas seulement celle de l’eau – pour retracer le parcours qui a fait de Nemo ce qu’il est : un combattant de l’ombre champion du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

La clé de ce secret déjà bien éventé dans Vingt mille lieues sous les mers est pleinement livrée dans L’Île mystérieuse qui rend à Nemo son identité première : celle du prince indien Dakkar, né dans une famille de martyrs de la cause indépendantiste à laquelle il paiera lui-même un lourd tribut. Et ce n’est que lorsque sa famille entière aura été massacrée en même temps que toute perspective d’émancipation nationale qu’il entamera sa métamorphose en Nemo, personne, soit le sort de tous ceux que l’aliénation coloniale prive d’identité. Non content de soutenir partout les peuples en lutte, les combats de Nemo ne s’arrêtent pourtant pas là, qui s’étendent aussi à la postérité : effrayé par l’intransigeance de ce personnage irréductible, Hetzel contraindra Verne à l’amener à résipiscence, corrigeant en « Dieu et Patrie » les derniers mots du capitaine, quand Verne, lui, lui avait conservé son cap en le faisant mourir, sans rien renier, « Indépendance » aux lèvres.

En oubliant Michel Houellebecq, qu’entendez-vous à la p. 59 par « la possibilité d’une île » qui est effectivement un espace important de l’anticipation et du rêve de conquête du monde inconnu ? Vous y revenez aux p. 72-73 pour l’île d’Antékirtta ? Vous écrivez de cette île (120) : « fonctionnellement, Antékirtta supplée les patries défaillantes ». Est-ce parce que « l’île mystérieuse » est un espace vierge d’êtres humains qu’on peut la coloniser sans mauvaise conscience et se lancer dans une vaste entreprise de taxinomie, premier geste d’appropriation de tout colonisateur, « des noms empruntés à notre pays (…) et qui nous rappelleraient l’Amérique » dit le reporter ? A propos de l’île aussi, peut-on revenir à l’opposition /pays vs patrie/ et à la figure positive de l’apatride ?

Il n’est pas sûr que l’on puisse si facilement solder tout compte avec Michel Houellebecq, tant une pensée de sensibilité libertarienne qui n’est pas sans entretenir certaines parentés avec celle de Houellebecq baigne de manière diffuse Les mondes connus et inconnus jusqu’à former le fond philosophique de certains ouvrages. Et si cette pente ne fera que s’accuser à mesure que le fils de l’auteur, Michel, sera amené à intervenir plus largement sur les manuscrits de son père, comme c’est le cas pour les fameux textes posthumes, cette tendance est assurément bien présente chez Jules Verne même et on la décèle dans En Magellanie bien avant que le roman ne devienne, sous la plume de Michel, Les naufragés du Jonathan.

Le motif de l’île a pour lui la polysémie. À ce titre, comme dans L’île mystérieuse, on peut y voir, concentré dans un espace réduit et comme sous une loupe, rejouer tous les stades du développement humain et, comme dans toute robinsonnade, un hymne à la science de l’ingénieur, démiurge des temps modernes. Avec quand même une sélection, qu’opère le naufrage et, plus sûrement encore, Jules Verne en choisissant pour colons des Américains, et des Américains acquis à la cause du Nord abolitionniste, qui orientent le sens de leur entreprise en baptisant ce nouveau territoire île Lincoln. Un territoire bien cadastré – entre baie Washington, mont Franklin et lac Grant…– qu’ils pensent à terme, une fois « bien transformé, bien aménagé, bien civilisé », « offrir au gouvernement de l’Union ». Par où, au moins symboliquement, l’île cesse évidemment d’être une île, c’est-à-dire d’ouvrir sur un ailleurs potentiel pour rétrograder au statut de clone : « nous ferons de cette île une petite Amérique ! », déclare Pencroff, avant d’ajouter, montrant qu’il mesure bien toutes les implications d’une telle démarche, qu’il s’agit de ne plus se « considérer comme des naufragés, mais bien comme des colons qui sont venus ici pour coloniser ! ». Des colons qui, une fois secourus, finiront par rejoindre pour le mettre en valeur un nouveau domaine, également baptisé Lincoln, mais relocalisé en Iowa pour plus de clarté dans une fin édifiante dont on a vu ce qu’elle devait à Hetzel, Jules Verne n’ayant quant à lui pas souhaité voir Nemo dévier de la ligne de l’indépendance pour se faire le supplétif d’un quelconque pouvoir.

Car l’île, dont Thomas More ou Campanella ont fait le terreau par excellence des expériences utopiques, admet chez Verne d’autres trajets, non plus subis mais choisis. Et choisis précisément pour autant que l’île, terra incognita qui a échappé au compas des explorateurs, est du domaine du blanc de la carte. Vierge, elle n’est comptable ni de l’exploitation éhontée de la terre nourricière que justifie une doctrine saint-simonienne dont Verne avait pourtant un temps été proche, ni de la compétition entre les puissances qui alimente l’impérialisme et précipite la colonisation. Et c’est très exactement cette configuration qui attire le mystérieux personnage du Kaw-djer – cet autre Nemo – en Magellanie où cet Européen en rupture de ban, « dégoûté de la prétendue civilisation » européenne ou américaine, trouve en l’île Neuve un terrain propice à la mise en œuvre d’un idéal de société qui vise l’application véritable des mots d’ordre de liberté, égalité, fraternité, lesquels ne sont plus ailleurs que des mots creux.

C’est son caractère excentré, on dirait aujourd’hui périphérique, qui fait de la Magellanie un point cardinal de la démonstration : mais qu’un traité fasse passer ce « sol libre » sous tutelle chilienne, étatique donc, et c’est le cercle vicieux des empiètements liberticides qui se profile. Faudra-t-il « pousser jusqu’aux terres inhabitées de l’Antarctique » où Nemo avait planté son drapeau – noir – pour rester un homme libre ? Plutôt que de s’y résoudre, ce qui ne serait jamais que reculer pour mieux sauter, le Kaw-djer s’apprête au suicide. Mais, rattrapé par son inaltérable humanité, il y renonce pour prêter la main à un navire en perdition dont les passagers formeront bientôt les colons de l’île. Commence alors une expérience de refonte sociale que Jules Verne recommence avec Mathias Sandorf où on assiste à la naissance d’une nation et, sous la direction d’un chef apatride qui sait parer aux travers du nationalisme, d’une patrie même. Avec des résultats plus ou moins concluants qui tiennent notamment, sur l’île d’Hoste, à la découverte d’or, qui attire en masse une population douteuse dont les fins bassement mercantiles mettent à mal les patients efforts déployés pour fonder une communauté sur des valeurs morales. Rattrapées par le capitalisme, de telles îles perdent leur qualité insulaire. Aussi peuvent-elles disparaître comme l’île Julia des Mirifiques aventures de maître Antifer, où a été enfoui le fabuleux trésor de Kamylk-Pacha mais qui, désormais immergée, soustrait ces richesses à l’exécrable faim de l’or qui tenaille les hommes en une fable grinçante qui invite à chercher ailleurs de plus profitables trésors. Si bien que, comme chez Houellebecq, force serait plutôt de conclure à l’impossibilité de toute île. Sauf à s’en remettre à L’île à hélice qui, avant de couler elle-même, aura, en l’artificialisant, vidé le motif de sa force contestatrice en une parabole dévastatrice qui laisse la mer aussi inhabitable que la terre.

Vous mettez en exergue de votre cHapitre 4 un long passage du fameux discours sur l’Afrique de 1879 de Victor Hugo. Je m’y attarde car une jeune Martiniquaise a dénoncé le savoir que dispense l’École sur les grands auteurs, masquant leur face sombre et a lancé une pétition. Alexane Ozier-Lafontaine avait boycotté l’épreuve de français car, pour elle, les mots de V. Hugo étaient choquants : « Nous nous devons, au 21e siècle, de ne plus les entériner comme si de rien n’était ».
Cela ne va-t-il pas dans le sens de cette minutieuse radioscopie de l’œuvre de Verne que vous offrez pour mettre en valeur la totalité des facettes d’une personnalité complexe ? Citer, tout citer n’est pas cautionner mais rendre visible. Que doit-on transformer dans l’enseignement et ses chemins de transmission ?

Absolument, la mise en exergue de citations assigne un univers de référence au chapitre que celles-ci chapeautent mais ne suppose évidemment pas qu’on y adhère. Il s’agit par là de restituer la culture d’une époque, un Zeitgeist sur lequel l’œuvre se trouve en prise, avec lequel elle réagit, par lequel elle se configure… Et ce de manière éminemment complexe et contradictoire. Ce serait vrai aussi de l’épigraphe de Renan qui ouvre le chapitre sur la guerre et qui est empruntée à sa Réforme intellectuelle et morale de la France, aux accents bellicistes et ouvertement colonialistes. Il est vrai qu’elle est contrebalancée par la citation de Jaurès, qui ouvre le spectre, l’une et l’autre circonscrivant le champ des attitudes contemporaines face à l’exaspération du nationalisme et à la montée du militarisme. Dans le cas de Victor Hugo, la citation s’imposait pour moi parce qu’elle montrait le terreau favorable que des projets aussi délirants à tous points de vue que celui de la mer saharienne pouvaient trouver auprès d’intellectuels appartenant pourtant au camp progressiste, dénonçant par là l’ambivalence d’un terme qui ne peut se comprendre indépendamment du contexte positiviste, si dominant qu’il masque tous les présupposés qui construisent ce discours ethnocentriste et, finalement, raciste, faute de pouvoir envisager d’autre modèle de développement que celui qui prévaut en Europe. En ce sens, ces propos tenus par Hugo sont exemplaires du travail de l’idéologie, d’autant plus insidieux qu’il passe manifestement totalement inaperçu de l’auteur lui-même dans ce discours des plus naïfs et Verne, que d’aucuns regardent comme un auteur peu complexe, se montre dans son œuvre bien plus lucide que Hugo ici sur les effets du libre échange ou de l’exploitation non maîtrisée des ressources naturelles.

En cela, ce discours sur l’Afrique ne relève pas seulement chez Hugo de la tache morale, mais bien de la tache maculaire, qui révèle un véritable point aveugle de la pensée hugolienne d’autant plus criant que ces propos gros de nouvelles sujétions ont été prononcés à l’occasion de la célébration de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises ! L’initiative d’Alexane Ozier-Lafontaine a eu le mérite de bousculer le confort de la réception accréditée des monstres sacrés de la littérature française et de questionner l’institution scolaire sur son fonctionnement : sans qu’il s’agisse de déboulonner les statues des grands auteurs qui trônent au firmament de la reconnaissance nationale, l’École gagnerait à les éclairer contradictoirement, sans occulter la part d’ombre ni les ambiguïtés de tout un courant dit humaniste que l’on peut suivre jusqu’à Camus, dont les positions les plus discutables, qu’ont révélées les embarras de la panthéonisation, sont systématiquement gommées. Il en va d’ailleurs de la mission de l’École, laquelle n’est pas de distribuer des bons points mais d’apprendre à lire. Au risque, il est vrai, de l’esprit critique et d’un récit national moins édifiant. Toutes questions qui ne sont finalement pas si loin de celles que Jules Verne mettait au cœur de son Paris au XXe siècle

Alexane Ozier-Lafontaine / Victor Hugo

Toujours dans ce chapitre 4, vous abordez le 54e opus des Voyages extraordinaires, écrit en 1905 (année du décès de l’écrivain), L’Invasion de la mer. Vous montrez que Verne en exposant le projet de faire du Sahara une mer navigable, se place dans la tradition du siècle d’une « France méditerranéenne » unifiant la « vieille Europe » et la « jeune France africaine ». C’est un chapitre particulièrement passionnant. Finalement, par rapport à ce Sahara et à la colonie algérienne, quelle est la position de Verne ? Exalte-t-il la colonisation française ou en montre-t-il les impasses sans la condamner ? Difficile équilibre… Vous récusez l’étiquette de « roman colonialiste » ?

De même que parler de l’auteur des Misérables commande un certain type de discours, de même le massif vernien convoque immédiatement tout un discours d’escorte, éminemment doxal, qui fait des Voyages extraordinaires une caisse de résonance de l’aventure coloniale et de Verne son chantre. Or, on a vu qu’un personnage comme Nemo révoquait ces équations simplistes. Mais si Nemo fait justice de ce que la colonisation anglaise comporte de « civilisation homicide », restait une hypothèque à lever, celle de la colonisation française. Or force est de constater que Jules Verne est à cet égard demeuré très discret. Vous me faisiez observer l’impressionnante liste des conflits auxquels Verne s’attache : dès lors, que, dans ce contexte très chargé, il passe sous silence les affaires d’Indochine, à l’heure où « Ferry-Tonkin » pousse ses rodomontades sur le devoir des civilisations supérieures, est éminemment signifiant. À peine moins éludée, la présence française en Afrique du nord est traitée sur le mode de la tartarinade dans Clovis Dardentor ou de la fantaisie dans Hector Servadac et il faut attendre l’ultime roman de Verne, L’invasion de la mer, pour la voir faire l’objet d’une réflexion sérieuse.

Selon la vulgate, le roman, en se donnant pour sujet l’invraisemblable – et pourtant bien réel – projet Roudaire qui prétendait percer le seuil de Gabès pour faire déferler la Méditerranée jusque dans le sud Constantinois, créant, autour de cette mer artificielle, une zone économique française, tresserait des lauriers au promoteur du canal de Suez, Ferdinand de Lesseps, héros de l’ingéniosité et de l’ingénierie humaines. Voire, car ces arguments thématiques qu’agite une critique psittaciste ne me paraissent pas résister à une lecture un peu sérieuse. Qu’on mette en œuvre une analyse narratologique et l’axiologie se rééquilibre au profit des autochtones spoliés, y compris dans le dénouement qui, manière d’enregistrer un rapport de forces qui leur est favorable, semble donner l’avantage aux Français mais manifeste tout le pessimisme de Verne quand le roman se referme sur un champ de ruines d’où ne sortent vainqueurs ni les colons ni les indigènes ni la terre qu’ils se disputent, livrant une chronique annoncée de la décolonisation. Dans ce roman qui, du fait des nuances qu’il manifeste, du point de vue équilibré qu’il adopte, du scepticisme dont il se teinte, n’a rien d’un « roman colonialiste » – le genre est suffisamment attesté à l’époque pour que l’on mesure combien L’invasion de la mer se sépare du ton conquérant qui le caractérise –, Jules Verne est allé aussi loin qu’il pouvait aller. Sans tomber jamais dans le roman à thèse, pourvu qu’on sache lire, tout est dit de sa vision de questions alors ultra-sensibles.

L’Amérique est très présente dans l’œuvre de Jules Verne : que pouvez-vous nous en dire : le Nouveau monde est-il « un monde nouveau ». Vous écrivez, p. 140, « Si l’Amérique accomplit la modernité, elle en désigne aussi les impasses ». De son pouvoir d’annexion et de génocide ? Je pense au jeu de l’oie du Testament d’un excentrique.

Chateaubriand et Stendhal l’avaient déjà dit en leur temps : si vous voulez connaître l’avenir de la France, il vous est donné de le lire au miroir de l’Angleterre et, plus encore, de l’Amérique. Un avenir libéral. Au sens plus ouvert qu’admet alors le terme. Ce pourquoi l’Amérique ou, plutôt, les États-Unis, auréolés du prestige qui s’attache à la Model Republic, pouvaient encore faire figure de Nouveau Monde, en tant qu’ils apparaissaient porteurs d’un modèle politique en avant dont Tocqueville fera raison dans De la démocratie en Amérique. Ce n’est plus le cas dans la Troisième République où écrit Jules Verne où, si l’Amérique reste pour la France un miroir grossissant de ce qui l’attend, cette dimension politique ne se conjugue plus qu’à l’irréel du passé. En revanche, la question du libéralisme économique, déjà sensible dans le premier XIXe siècle où Chateaubriand dénonce une ploutocratie et Stendhal la tyrannie du « Dieu dollar », se pose désormais avec une acuité accrue. C’est avant tout cette concentration financière qui inquiète Verne et c’est elle autour d’elle que se structure sa tentative de figuration de l’imaginaire américain.

Dans Le testament d’un excentrique, oui, où le caprice d’un milliardaire commande aux destinées de sept de ses compatriotes moins fortunés en les jetant sur les routes des 50 États de la confédération où le jackpot attend l’un d’entre eux, autorisant que soit tenu au passage une sorte de discours sur l’état de l’Union ; discours décapant, sous l’humour, quant à la manière dont l’autoproclamée terre de la liberté est devenue une nation : au prix de continuelles agressions, d’annexions et d’une politique génocidaire systématique menée à l’encontre des nations indiennes natives. Mais les menaces dont sont grosses la doctrine Monroe et la thèse de la Manifest Destiny, qui devaient bientôt se monnayer en politique du Big stick, dépassent de très loin ce roman ludique et nombreuses sont les œuvres de Verne qui évoquent la volonté de puissance d’États-Unis obsédés par l’ajout d’étoiles à leur bannière… qu’une fois l’œkoumène conquis, ils s’en vont décrocher sur la lune ! De la Terre à la lune, L’île à hélice ou La journée d’un journaliste américain en 2089 suivent ainsi l’irrésistible ascension de la puissance impériale états-unienne et voient Jules Verne se faire l’écho de ceux qu’inquiète le péril américain que suscite la superpuissance militaire au service d’une idéologie expansionniste cumulée à l’opportunisme de trusts au capital inépuisable.

Le terrifiant tycoon de Milliard-City, seigneur des abattoirs de Chicago, qui tire sa fortune de l’industrie de la mort, voire le très habile patron du Earth Herald, champion du soft power, n’incarnent plus les vertus de l’entreprise, par laquelle l’homme s’accomplit, mais la force dissolvante, corruptrice, de l’argent, qui atteint l’humain jusqu’à le dénaturer. Mais, aussi terrible que soit le tableau que brosse L’île à hélice, ces dérives n’éclatent peut-être nulle part de façon plus spectaculaire que dans le trop méconnu Sans dessus dessous, qui acte la prise de pouvoir par des conglomérats multinationaux qui n’ont de gouvernail que le profit, le plus rapide et le plus faramineux possible. Quitte à compromettre l’avenir de la planète. Dès 1889, Jules Verne prévenait que laisser le champ libre à ces trusts au-dessus des États, au-dessus des lois, nés aux États-Unis mais opérant dans une société mondialisée, indifférents aux dommages collatéraux qu’ils provoquent pourvu que leurs actionnaires touchent de substantiels dividendes, relevait du suicide, qu’on l’accomplisse par sabordage (L’île à hélice) ou par désintégration (Sans dessus dessous).

Qu’avance Verne à propos du pouvoir de la presse ?

Rien qui ne soit déjà acté, à savoir qu’elle exerce un pouvoir exorbitant dans la fabrication de l’opinion, ce que l’on mesure au nombre de lecteurs de journaux dans les Voyages extraordinaires. Son rôle dans la circulation de l’information à l’échelle planétaire éclate dans Sans dessus dessous, qui présente une énumération longue de quelque deux pages de titres internationaux dont les tirages explosent, stimulés par la fin du monde annoncée qui tient en haleine un lectorat captif.

Mais d’emblée, dès Paris au XXe siècle, s’exprime la nostalgie d’une presse faisant fonction de quatrième pouvoir, d’une presse qui se donne pour mission de fournir une information équilibrée capable de contrebalancer les manœuvres d’un personnel politique corrompu qui en use comme d’un Journal officiel, fabricant ce que Baudelaire appelait le « penser en bande », du prêt-à-penser. Or, à l’heure de l’horreur économique et dans le vide politique que dessine le roman pour un temps qui est devenu le nôtre, « à quoi bon le journalisme ? ». La presse d’information qu’incarne la figure de Jonathan Halliburtt (Forceurs de blocus), qui œuvre à éclairer l’opinion sur la réalité de l’esclavage, est en butte à un journalisme sensationnaliste dont Les cinq cent millions de la Bégum donne une idée, qui n’hésite pas à forger des fake news pour manipuler des foules crédules. Regardez vos mains, elles ont la couleur de votre âme, disait-on alors, non sans condescendance, à ceux qui s’en remettaient à la presse pour comprendre le monde…

Et si la figure intègre du journaliste passe encore en Harris Kymbale (Le testament d’un excentrique), pourtant déjà débordé par la rapidité qu’exige l’écriture journalistique comme par les enjeux que les patrons de presse attachent aux scoops, quand toute l’Amérique est suspendue aux progrès de la course aux millions qui emporte les concurrents à travers tout le territoire, cette figure s’estompe sous les effets d’un journalisme de propagande qui répond à d’autres nécessités que la diffusion de l’information. Les mass media se dessinent, comme se dessinent deux attitudes face à la lecture : ne plus lire, comme dans Paris au XXe siècle, ou, comme dans La journée d’un journaliste américain en 2089, lire une information dûment formatée par les lobbys de la publicité aux couleurs de leurs intérêts. Ces questions sont d’autant plus importantes que la presse était alors un interlocuteur incontournable, tout livre y étant d’abord publié avant de paraître en librairie. Avec, là encore, des lignes (éditoriales) à respecter. Des lignes que certains ont tenté de contourner, comme Eugène Sue qui, après avoir fait paraître ses Mystères de Paris dans un Journal des débats à tendance conservatrice, avait imaginé placer ses Mystères du peuple, nettement plus radicaux, à l’abri de l’indépendance de son lectorat, par le biais d’un système de souscription. Entreprise dûment et systématiquement torpillée et par là même bien évocatrice des enjeux que cristallise le fonctionnement de la presse.

Dernière question, quelle est la place des femmes dans l’œuvre de Jules Verne ?

C’est conclure sur un sujet qui n’échappe pas à la polémique. Là encore, il y a une doxa, qui taxe Jules Verne de misogynie, ce que de rares voix discordantes se sont risquées à contester, parmi lesquelles Jean Chesneaux, qui ne voit là qu’un mauvais procès fait à l’auteur. A priori, pourtant, l’affaire semble entendue tant le personnel féminin occupe dans les Voyages extraordinaires une place, sinon inexistante, du moins des plus secondaires. Individualisé a minima, il relève fréquemment d’un emploi textuel parfaitement stéréotypé qui fait de la femme une douce compagne à laquelle prétendre, comme au repos du guerrier, au terme d’aventures éprouvantes. Lisses et effacées, ces figures de convention forment une légion féminine où elles semblent interchangeables : Graüben (Voyage au centre de la Terre), Jeanne (Les cinq cents millions de la Bégum), Alice (L’étoile du Sud) et leurs sœurs, qui n’ont d’autre substance que celle que leur communique leur père, tuteur ou fiancé.

Par cette chronique suivie du machisme ordinaire, Jules Verne se révèle bien homme de son temps, d’un temps qui cantonne encore la femme à un statut de mineure. Et c’est comme tel qu’il complète la taxinomie en y intégrant des éléments d’une typologie émergente dont l’Américaine précise les caractéristiques, entre cheffes d’entreprise avisées qui, comme la Mrs Melvil du Humbug, ne sont en rien inférieures à leur mari et suffragettes revendicatrices et bruyantes qui, telle Jovita Foley (Le testament d’un excentrique), refusent de s’en laisser conter. Si bien qu’au total le tableau est plus nuancé et plus complexe qu’on ne le dit, qui ménage une gamme étendue de figuration du féminin depuis la Stilla du Château des Carpathes, femme désincarnée mais d’une rare épaisseur, à la fois Ève future et support des projections fantasmatiques millénaires attachées aux filles d’Ève, jusqu’à la Paulina Barnett du Pays des fourrures, exploratrice émérite dont le nom « fut plus d’une fois cité avec honneur aux séances de la Société Royale de géographie ». Dût-elle, pour cela, échapper à sa condition en se masculinisant : « Comment une femme osait-elle s’aventurer là où tant d’explorateurs avaient reculé ou péri ? ». La réponse est édifiante : ce « n’était point une femme : c’était Pauline Bartlett, lauréate de la Société royale ».

Faut-il y voir une négation de la condition féminine ou l’appel à son dépassement ? Les débats sont ouverts mais, à y regarder de près, le monde vernien est plein de ces créatures dotées d’une volonté et d’une énergie farouches qui ne le cèdent en rien aux hommes : Dolly Branican, Jeanne de Kermor (Le superbe Orénoque), les dames Garral (La Jangada), Jenny Halliburtt (Forceurs de blocus), Nadia Fédor ou Marfa Strogoff affichent un dévouement sans limite aux leurs quand d’autres campent de véritables passionarias des minorités dressées contre les impérialismes telles la Canadienne française Bridget Morgaz (Famille sans nom), la Tsigane Sangarre (Michel Strogoff), Djemma la Touarègue (L’invasion de la mer) et, la plus habitée d’entre toutes, la Grecque Andronika, qui renouvelle dans L’archipel en feu les prouesses de la Bouboulina. Au point que Jean Chesneaux voyait « féminisme et tiers-mondisme » avancer main dans la main. Pourtant, s’il y a assurément une solidarité des dominés qu’avait déjà établie le romantisme, il faut sans doute même aller au-delà et conclure avec Aragon que c’est sans frontière que « la femme est l’avenir de l’homme » quand c’est à l’Américaine Évangelina Scorbitt que l’humanité devra son salut dans Sans dessus dessous. Et il n’y avait sans doute pas trop de toute la gent féminine pour parer aux dangers encourus par la planète livrée à un monde d’hommes !

Laure Lévêque, Jules Verne, un lanceur d’alerte dans le meilleur des mondes, L’Harmattan, coll. « Histoire, textes, sociétés », 2019, 208 p., 22 € 50