Passage(s)

© Julian Walter

Passer la frontière. Le premier pas qui touche le sol n’arrive pas. Tout Étranger est primordialement un Sans-papiers.

Le sol étranger, espace d’arrivée, est l’objet d’une demande de droit et de justice. Parfois les papiers en langue d’accueil répondent à cette demande. Ce que l’Étranger pensait comme une erreur de la nature ‒ son étrangéité sur sol étranger, son apparition imprévue, non-calculée, inattendue, que la machine judiciaire lui renvoyait comme erreur est authentifiée comme erreur. S’il y a erreur, la justice est à venir.  Mais il y a aussi les étrangers qui demeurent des sans droit de cité. L’erreur est renvoyée à l’Étranger comme remise en cause ontologique, comme aberration existentielle, une clandestinité du droit. Il n’y a que cette négation qui est de plein droit : le droit devient ce qui (le) nie. L’injustice porte le nom de la blessure de la négation du droit.

Dans ce cas, la machine judiciaire, omnisciente et omniprésente, ne le perçoit que pour le nier. L’absence de papiers est la présence absolue de la machine judiciaire, temps et étendue du sol étranger. La violence de la négation existentielle devient noyau de l’identité, elle se constitue en menace de mort, et par là source de vie, car nous sommes liés fondamentalement à ce qui menace de nous anéantir. Vivre n’est possible qu’en ayant nié à son tour cette menace. Alors l’Étranger devient un Sans-papiers et rien d’autre. Ce qu’il pense, entreprend, parle, gesticule, sous-tend, appelle ou entend, ce qu’il est, porte un seul nom qui a perdu la fonction d’attribut, pour devenir substance : Sans-Papiers.

Passer la frontière. Le premier pas qui touche le sol n’arrive pas. La machine judiciaire ne connaît son nom que pour lui nier le droit d’avoir un nom. En l’absence de l’espace d’origine, l’Étranger n’a pas de nom. La loi ne le nomme pas ou son nom est inaudible. La loi ne le protège pas de la dispersion nominale dans les préfigurations infinies de la distance. Les vieilles institutions qui le nommaient, l’école, les tribunaux, les universités, ne lui confèrent plus une identité ou la protection du droit de naissance ou droit d’être dans la cité : droit de protection, droit de parole, droit de travailler et se nourrir. Son nom n’apparaît pas dans les registres d’une communauté qu’il aurait voulu être sienne : ceux qui n’existent pas ne parlent pas, n’agissent pas, amputés qu’ils sont de la volonté qui procède du nom.

La machine judiciaire ne le voit que pour le nier. Ce n’est pas un appareil répressif qui regarde, l’appareil a despotiquement cessé de regarder, c’est le regardé-nié qui doit remplir cette fonction afin d’exister. Comme la machine est partout et nulle part ‒ car l’absence de réponse à la valeur de la justice est un non-lieu du droit ‒ il ne sait où regarder et donc retourne le regard vers soi-même. C’est là qu’il trouvera l’origine de son essence de Sans-papiers, en son fondement identitaire même.

Passer la frontière. L’arrivée de tout étranger est imprévisible. Même quand la loi et les institutions la prévoient, cette prévoyance a le sens d’une méfiance à l’égard de ce qui dépasse les frontières.  Le premier pas sur sol étranger pourrait ne jamais être une arrivée de droit.

Le premier pas qui touche le sol est un retour : retour non pas vers l’espace d’origine, mais vers un espace primaire à nulle dimension, espace d’avant la loi resonnant à travers le signe. La distance entre le dernier pas et le premier pas est incalculable. Elle néantise les langues et les lois. Entre la loi perdue et la loi à venir, aucune loi ne régit la consistance de l’ego. L’Étranger connaît la liberté d’avant toute loi, liberté fondamentale ou espace de la terreur.  Le « Harrag », en arabe algérien, est celui qui brûle. L’image des flammes qui consomment la loi rappelle l’angoisse fondamentale de tout être de ne plus se trouver à l’abri de la loi et donc de la justice. L’Étranger rappelle que la loi, telle qu’elle s’historialise et se présentifie, contient elle-même et en elle-même son « autre ».

Entre le dernier pas sur le sol originaire et le premier pas sur le sol étranger, la distance trace les possibilités de la liberté : se donner sa propre loi, réapprendre sa langue :  non pas une langue donnée, mais une langue voulue, fruit de la liberté et de la volonté de nomination.

La langue maternelle, langue primaire ou ouverture initiale vers le monde, est une langue organique. C’est dans cette langue que le monde se solidifie, pour la première fois, en une unité de sens, monde façonné par et à l’image de ceux qui nous précédent.  La subjectivité est instituée par cette langue, elle est fondée par un régime de signes instaurant des normes, des pratiques, des lois à vocation universelle et des lois à vocation locale (ethos, demeure, habitat). C’est la langue donnée, imposée, le dictare qui se mue en répétition. Cette langue, tel un minerai soumis à l’action de la chaleur, se voit appropriée par tous les organes de perception de façon immédiate et spontanée, elle devient instinctive. Cette langue entoure le sujet comme un corps où l’événimentialité du réel se tatoue en un vécu, en une biographie. Une relation vitale se crée, une relation de dépendance entre le βίος et la langue. Cette langue devient la condition de possibilité du Moi qui, pour exister, doit se revendiquer de ce qui possède une substance vitale.

Il y a une dépendance existentielle entre le Moi qui se forge en forgeant une langue donnée et l’Autre, le dépositaire initial de cette langue, celui qui la donne, celui qui la parle. Le premier parler appartient toujours à un autre, fatum inéluctable de toute langue. Le parler porte le visage de l’Autre, c’est le prosôpon qui donne à voir l’intelligibilité du monde forgée par la communauté de sens. Le premier mot a un caractère sacré, il est le premier pas du passage vers la civitas, vers un droit de cité dans une communauté de sens.  Ce droit de cité vient par et à travers la langue de l’Autre qui habite inéluctablement le Moi.

Passer la frontière. Le Moi s’éstrange de la communauté de sens. Il doit réapprendre le premier mot, puis les autres, un par un, pour que cette autre communauté de sens devienne intelligible. Entre la distance qui s’est creusée entre le dernier pas et le premier pas, le Moi a cessé de porter le visage de l’Autre qui l’avait nommé. Pour la première fois, dans l’interlude entre deux langues, il a découvert le silence du monde. Sans origine ni loi, l’Étrangerretrouve sa loi inconditionnelle et sa liberté. Ici, dans cet intervalle silencieux, il se néantise pour renaître par sa propre volonté de naître.   La distance vers une autre arrivée, vers une autre langue, devient expression de la liberté. Il n’y a que l’Étranger qui sait au plus profond de sa chair combien le sol d’arrivée représente la communauté choisie, voulue, imaginée, désirée, fantasmée comme juste.

Toutefois, l’étrangeté de l’Étranger n’est pas un choix. Souvent même, elle est déjà une étrangeté à soi dans la première communauté de sens. Julia Kristeva écrivait, dans Étrangers à nous-même, que « resté chez lui, il [l’étranger] aurait peut-être été un marginal, un malade, un hors-la-loi… » (Julia Kristeva, Étrangers à nous-mêmes, Paris, Fayard, 1988, p. 18). La distance entre le dernier pas et le premier pas est aussi une néantisation de cette étrangeté originaire, la rencontre de la liberté, du silence et de la solitude la plus entière. Julia Kristeva écrivait, dans le même texte : « Libre d’attaches avec les siens, l’étranger se sent « complètement libre ». L’absolu de cette liberté s’appelle […] solitude » (ibid, p 23).

Passer la frontière. L’Étranger est arrivé. Est-il vraiment arrivé ? Cette langue qui lui fait face, une fois passée l’extase du premier moment, langue-objet de désir, jouissance silencieuse du premier mot, lui échappe. Son accent, les consonnes étrangères, les gestes qui les accompagnent secrètent une inconsolable distance de soi à soi. Face à cette langue à acquérir, la liberté qu’il croyait inconditionnelle devient inatteignable. Il sait que son arrivée pourrait ne jamais être de droit, que cette langue pourrait ne jamais devenir sienne.

L’hospitalité inconditionnelle

Pour que l’Étranger puisse faire entièrement sienne une langue, il faudrait que la communauté de sens se soumette à un impératif d’hospitalité inconditionnelle dans la langue et par le biais de la langue. La langue doit être ouverte à tout Étranger, les cadres d’énonciation doivent permettre l’habiter à tout Autre. Pour habiter, l’Étranger doit déjà exister dans la langue avant même son arrivée, il doit préexister dans la mémoire institutionnalisée de la langue avant son arrivée dans l’espace d’accueil. L’universel de l’hospitalité serait dans ce cas une étrangéité du sens propre comme nécessité apriorique de l’habiter.  C’est cette possible étrangéité du sens propre le véritable espace d’accueil de l’Étranger, l’interstice créé par la poétique qui déstructure les liens établis entre les mots et les choses, qui joue sur l’élasticité entre le sens propre et le sens à venir. Il n’y a peut-être que la poésie qui peut accueillir inconditionnellement l’Étranger. Seule la poésie permet peut-être cette ouverture, les dissonances de la parole, le délitement entre les mots et les choses.

L’hospitalité d’une langue, pour qu’elle soit inconditionnelle, doit reposer sur la possibilité de négation des structures d’une langue et de son éthos permise par les structures même de la langue. De celui qui reçoit l’hospitalité ou l’accueil, l’Étranger devient celui qui arrive parce qu’il est attendu, parce que son arrivée est la possibilité même d’une langue. L’événement de sa rencontre n’est alors plus imprévisible et incalculable, mais au contraire, dans l’absolu prévisible et transcendant le calculable. Au-delà du calcul, il n’y a que la poétique de la différence pure entre les subjectivités se rapportant aux communautés de sens.

D’un autre côté, plus la communauté de sens est fermée, par un discours dominant prônant l’identité nationale par exemple, plus l’Étranger est rejeté aux marges de la communauté avant même son arrivée. Dans les communautés opaques, la chance de l’Étranger serait de se voir assimilé aux interprétations du monde dominantes et légitimes. Mais entre cette assimilation et l’arrivée de droit, la distance est abyssale. L’assimilation le renie en tant qu’Étranger, elle est une violence, car elle est sans fin, toujours à venir.  Mais quand l’Étranger fait déjà partie de la mémoire de l’espace et de la mémoire collective, avant même son arrivée, il arrive avec et par son étrangeté. La muséification de la figure de l’Étranger est un exemple: le patrimoine culturel des histoires migratoires ouvre la communauté de sens vers une compréhension élargie de ses propres structures et de ses propres frontières.

Les frontières de l’Unique et l’universellement traduisible

Aux portes de l’Europe des milliers d’inconnus, des sans-nom, retrouvent la mort, condamnés par les discours de l’Unique et la terreur du sens propre. L’étrangeté est repoussée au-delà des frontières, vers le naufrage de la négation. Les discours, les lois et les porteurs de la loi récusent la figure de l’Étranger comme étant ce qui menace la positivité des structures de sens, afin de rendre la négation invisible. On oublie que cette négation est historique et que tôt ou tard elle finit par réverbérer dans la mémoire collective : l’annihilation de la négation est une impossibilité, car sans elle il n’y a pas de sens propre. L’identité ne se constitue qu’à travers la tension des contraires, qu’à travers l’étrangeté du propre à soi. Le sens propre absolu est l’équivalent de la mort. La négation non-niée s’annule d’elle-même en tant que négation. D’un autre côté, quand la négation est niée, elle se renforce. Les milliers de morts continueront à nier le sens propre à travers l’histoire, ils continueront à nier les frontières de l’Unique et tôt ou tard, l’histoire verra le sens propre néantisé par la négation renforcée par ce qui l’a niée. Repenser l’ouverture, l’accueil et l’étrangéité du sens propre est nécessaire pour prévenir les fractures historiques futures, les violences à venir dont nous semons les graines.

L’étrangéité du sens propre habite l’universellement traduisible. L’idée d’intraduisible ne procède que de la nostalgie d’une illusoire identité sans distance de soi à soi, nostalgie de l’unité de la mort, où les contraires s’annulent pour se confondre en identité parfaite. Tout est traduisible, car toute langue est la possibilité d’une autre, quelle qu’elle soit. Tout être, où qu’il soit, quel qu’il soit, est la possibilité d’un autre. L’Étranger doit être accueilli comme les infinies possibilités du sens propre. Par sa langue, par la distance entre sa langue passée et sa langue à venir, il rappelle la liberté primaire et universelle au fondement de toute langue, de toute institution, de toute loi. Entre son dernier pas et son premier pas, ce sont les institutions, les lois, l’éthique, la morale, les langues qui sont mises à l’épreuve. Entre son dernier pas et son premier pas, s’ouvre la poétique de l’universellement traduisible.