Callisto Mc Nulty : « Le féminisme devrait prendre en compte les différences entre les femmes, non les invisibiliser au nom d’un prétendu universalisme  » (Delphine et Carole, Insoumuses)

Malgré cent-vingt films, malgré le travail de sauvegarde et de valorisation du Centre Simone de Beauvoir, malgré encore une rétrospective qui lui a été consacrée à la Cinémathèque en 2007 ou le focus du Cinéma du Réel en mars dernier, l’œuvre cinématographique et les combats féministes de Carole Roussopoulos restent méconnus du grand public. Sans doute l’est-ce davantage encore concernant les engagements de son amie et camarade Delphine Seyrig, plus connue pour ses rôles dans les films de Resnais, de Demy ou de Buñuel.

Les deux femmes laissent un travail d’une richesse artistique et politique inestimable qui interroge tantôt avec enthousiasme tantôt avec colère le passé et le contemporain sur la nécessité des combats communautaires, leur organisation, leur documentation, leur médiation. En mêlant avec acuité des extraits de leurs films, des entretiens, des interviews ou extraits d’émissions de télévision, Callisto Mc Nulty raconte avec Delphine et Carole, Insoumuses, le parcours de ces deux compañeras solidaires, joyeuses et déterminées et, à travers elles, un pan indispensable de l’Histoire.

Après une diffusion sur Arte, ce dernier film poursuit une tournée des festivals avant une possible sortie en salle. Sa sélection aux Etats généraux du film documentaire de Lussas en août dernier dans la programmation « Expériences du regard » et le franc succès qu’il rencontra fut l’occasion d’une conversation avec Callisto Mc Nulty.

Un projet de film inachevé de Carole Roussopoulos sur Delphine Seyrig est indiqué comme étant le point de départ de votre documentaire. Celui-ci change forcément de nature entre vos mains et cela devient un film sur elles deux. Votre envie de continuer prend-elle sa source dans un geste de cinéma, de militante, s’emparer de cet héritage familial ? 

Carole étant ma grand-mère, mon désir de film s’inscrit dans un héritage familial, mais il est également historique. J’avais envie de partager l’engagement féministe de ces deux compañeras de lutte dans les années 1970-1980 : leur utilisation irrévérencieuse de la vidéo, leur énergie créatrice et contagieuse qui donne de la force. Intégrer la parole de Carole pour raconter leur histoire à elle deux m’est ainsi apparu comme une évidence.

Le cinéma occupe une place importante dans le film, d’abord en contrepoint à leur usage féministe de la vidéo. Le film est ponctué d’extraits de films dans lesquels Delphine l’actrice joue (Peau d’âne, Baisers volés, Mr. Freedom et des films de femmes : India Song, Jeanne Dielman). L’engagement de Delphine Seyrig s’est construit à travers sa carrière d’actrice, et les rôles limités que le cinéma masculin lui offrait. J’avais envie de faire se confronter ces images de cinéma aux images « pauvres » de la vidéo militante des années 1970.

Comment avez-vous sélectionné le matériau très hétérogène – notamment les entretiens avec Carole, les interviews de Delphine, les images des films réalisés par l’une, dans lesquels elle a joué pour l’autre, les images d’actualité de la télévision – et quelle dramaturgie avez-vous construite, quelle histoire vouliez-vous raconter ?

Le film est entièrement réalisé à partir d’images d’archives. Je suis restée fidèle à la démarche de Carole : « donner la parole aux personnes directement concernées ». Je voulais que Carole et Delphine se racontent elles-mêmes à travers leurs films, leurs interviews, et leurs interventions à la TV.

Le film s’est écrit en grande partie au montage. Il s’agissait de tricoter une histoire à partir de cette matière très riche. J’ai eu la chance de travailler avec une formidable monteuse, Josiane Zardoya. Le montage d’archives m’a beaucoup plu, la confrontation d’extraits permet d’éclairer et de donner un sens nouveau aux images et aux paroles, de créer des associations et des résonances. Carole a pris une place de plus en plus importante, le premier montage « Delphine par Carole » est devenu « Delphine et Carole ».

Il y avait quelque chose de leur œuvre commune qui me plaisait particulièrement : une radicalité, un humour, une créativité, propres à la collaboration. J’avais envie de restituer l’intensité politique et humaine de cette relation. Cela n’a pas toujours été évident étant donné qu’il existe peu d’archives où Delphine et Carole apparaissent ensemble à l’image. Mais finalement, leurs trajectoires – le cinéma pour Delphine et la vidéo pour Carole – se font écho et s’informent.

Le film montre que l’expression des revendications fut rendue possible par l’appropriation non pas du cinéma mais de la vidéo comme technologie alternative apparue à ce moment-là. Dans quelle mesure cette conjonction permit-elle de documenter les luttes ou de les aider à naître ? 

La légende veut que Carole ait été la deuxième – après Godard – à s’équiper du Portapack de Sony, premier appareil vidéo portable apparu en France à la fin des années 60. Contrairement au cinéma, la vidéo était un médium sans histoire, vierge de toute « colonisation » masculine et relativement économique. Cela explique que les femmes aient été nombreuses à s’emparer de ce médium, lequel est devenu un espace d’écoute, d’expression et de confiance pour celles qui étaient habituellement réduites au silence dans les médias dominants. La vidéo a non seulement été un outil de documentation de luttes mais aussi d’action politique, faisant partie intégrante de ces luttes.

Par exemple, la bande vidéo de Carole Roussopoulos Les Prostituées de Lyon Parlent (1975) a permis aux travailleuses du sexe occupant l’église Saint Nizier à Lyon d’être vues et entendues par les passant.e.s, grâce à leur ingénieuse installation de moniteurs vidéo retransmettant leur témoignages à l’extérieur de l’église. Par ailleurs, durant les années 1970, Carole organisait, avec Brigitte Fontaine et Julie Dassin, la « vidéo-brouette » : elles voyageaient à travers la France dans leur 2 CV, s’arrêtant sur la place de villages. Elles ouvraient le capot de leur voiture, y installaient un moniteur TV qu’elles branchaient en empruntant un peu d’électricité aux commerces voisins. Brigitte Fontaine et Julie Dassin faisaient ensuite du racolage musical pour attirer les passant.e.s, et enfin elles montraient leurs bandes vidéos. Carole envisageait la vidéo comme le point de départ de discussions, non comme « un travail qui se baladerait tout seul ».

Qu’aimez-vous dans leurs manières de concevoir le féminisme et le militantisme, puisque cet aspect apparaît, me semble-t-il, particulièrement dans les extraits que vous avez sélectionnés ? 

Delphine n’aimait pas le mot « militant.e », qui évoque « militaire », une forme d’engagement viriliste et sacrificiel, on ne peut plus éloigné de leur démarche. Leur féminisme s’inscrit bien sûr dans la colère, mais aussi dans l’humour, les plaisirs de la vie, la rencontre et la communication avec d’autres femmes. Comme le disait Carole, elles ne « découpaient pas leur vie en tranches de saucisson » : leur militantisme, leur travail, leurs amours et amitiés – tout était lié. Elle disait aussi « qu’elles ne réfléchissaient pas pendant des heures à savoir s’il fallait faire une chose ou non, si c’était bien politiquement. Elles avaient envie de faire une chose, elles le faisaient, point à la ligne ». Leur spontanéité et leur humilité m’inspirent.

Pouvez-vous expliquer les raisons pour lesquelles vous avez choisi ce titre et ce qu’évoque ou signifie « Insoumuses » ? 

« Insoumuses » est le nom du collectif vidéo fondé dans les années 70 par, entre autres, Delphine Seyrig, Carole Roussopoulos, Ioana Wieder. C’est ainsi qu’elles signaient collectivement leurs bandes vidéo. Paul Roussopoulos, le compagnon de Carole, aurait un jour écorché le nom de leur ancien collectif « Les muses s’amusent », créant ce beau néologisme qui associe « muses » et « insoumises ». C’est un titre que je trouve évocateur quant à leur démarche : la création d’un « female gaze », un regard de femmes sur le monde, par opposition à la muse mise à disposition du génie masculin. Les insoumuses sont des figures inspiratrices et créatrices.

Sans doute la meilleure preuve de sexisme réside-t-elle dans le fait que le travail de Carole reste méconnu du grand public alors qu’elle a réalisé et monté 150 documentaires, et que les engagements de Delphine le sont tout autant : subsiste seule l’image de l’actrice des films de Jacques Demy, Alain Resnais, Luis Buñuel… S’agit-il de réhabiliter un pan effacé de l’Histoire ?

À travers ce film, j’ai voulu rendre hommage à ces femmes et à leurs combats, qui constituent un héritage précieux. Préserver leur mémoire contribue non seulement à la réécriture de l’Histoire au féminin pluriel mais permet également de se constituer des ressources où puiser une confiance. Au montage, j’ai fait se confronter des images de cinéma et les images « pauvres » de la vidéo, un matrimoine qui reste peu valorisé, qu’il faudrait restaurer et diffuser davantage. L’histoire des femmes et celle des mouvements de libération (homosexuel, noir, anti-impérialistes, décoloniaux) sont encore invisibilisées. L’éducation nationale ne fait que mentionner le MLF ou encore l’histoire violente des chasses aux sorcières présentées, dans mes souvenir d’écolière, comme un épisode mineur, relevant d’un folklore médiéval et distant, alors qu’il s’agit d’un génocide qui a fait environ 100 000 victimes entre le 14ème et 17ème siècle à travers l’Europe. Il faudrait que l’Histoire que l’on transmet parle à toutes et à tous.

Comment caractériseriez-vous la filmographie de Carole ? Je crois que celles et ceux qui connaissent ses films ont surtout vu ceux des années 70 dont : Le F.H.A.R. (Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire) ; Y a qu’à pas baiser ; LIP : Monique ; Les Prostituées de Lyon parlent ; S.C.U.M Manisfeto…

La pratique vidéo de Carole était militante. Elle a accompagné dans les années 1970 et 1980 des luttes féministes, homosexuelles, ouvrières, celles des travailleuses du sexe et des travailleurs immigrés faisant la grève des loyers dans les foyers Sanacotra ; les luttes anti-impérialistes des Palestinien.ne.s et des Black Panthers ; les luttes féministes transnationales telles que celles des femmes se réunissant à Handaye pour manifester contre l’exécution de militants basques par le régime franquiste ; ou encore celles des femmes chypriotes s’efforçant d’obtenir, par une marche pacifique, l’application de la résolution de l’ONU ordonnant à la Turquie de laisser les chypriotes grecs regagner leurs habitations.

En 1982, elle a co-fondé avec Delphine Seyrig et Ioana Wieder, le Centre audiovisuel Simone de Beauvoir, premier centre d’archivage et de production de films sur ou réalisés par des femmes. Jusqu’à sa mort en 2009, elle a réalisé des films en tant que réalisatrice indépendante en France puis en Suisse sur le viol, l’inceste, les violences conjugales, le premier Centre d’Hébergement et d’Accueil pour les Sans Abri à Nanterre, les conditions de détention, le handicap, les micro-crédits attribués à des femmes au Mali, l’accompagnement à la mort, les soins palliatifs, etc. Carole disait que le féminisme était pour elle le plus grand des humanismes, l’amenant à aborder des questions sociales très variées. Elle se définissait comme une écrivaine publique, utilisant la vidéo pour donner la parole à des femmes et des hommes, habituellement rendu.e.s silencieux.ses, pas ou mal écouté.e.s.

Selon vous, en quoi les combats menés par Carole et Delphine sont-ils encore d’actualité ? Que peuvent encore ses/leurs films, au-delà de leur importance historique et contextuelle ?

Les combats féministes des années 70 présentent, malheureusement, des résonances actuelles. Le droit à l’autodétermination sexuelle des femmes, dont la récente remise en question dans certains Etats des États-Unis, avec l’adoption d’une des lois les plus restrictives contre l’avortement, montre à quel point cet « acquis » est fragile. Le film présente un extrait de la bande vidéo Y’a qu’à pas baiser ! de Carole qui filme un avortement clandestin, pratiqué par des militantes du MLAC, dans l’appartement de Delphine (elle le prêtait régulièrement). On y voit une jeune femme en train d’avorter : elle est entourée et soutenue par des militantes, la médecin lui explique les différentes étapes de l’interruption de grossesse, qu’elle suit à l’aide d’un miroir placé au niveau de son sexe. L’avortement demeure encore aujourd’hui un acte tabou et culpabilisant pour les femmes. Ces images montrent une autre image de l’intervention, celle qui avorte n’est pas rendue passive mais est, au contraire, pleinement consciente et impliquée.

D’autres combats résonnent également aujourd’hui : la question des droits des travailleuses du sexe ; la sexualité hétéro-patriarcale ; les normes de féminité qui continuent de façonner nos relations et l’image des femmes à l’écran ; ou encore la volonté de se réapproprier la représentation du féminin de manière à ce que les expériences des femmes soient définies par elles-mêmes et non par d’autres, ou au travers d’un regard masculin que les féministes anglo-saxonnes qualifient de « male gaze » et qui demeure omniprésent dans notre culture patriarcale.

Leur usage de la vidéo constitue à mon sens une source d’inspiration pour créer de nouveaux espaces d’expression individuelle et collective. Même si le contexte a beaucoup changé, je pense que leurs actions donnent un éclairage nouveau aux luttes présentes. Les combats des années 1970 sont marqués par une radicalité et une grande liberté, comme en témoignent les actions du FHAR (leurs slogans sur les « hétéro-flics ») ou la première action du MLF en 1971 : le dépôt d’une gerbe de fleur à la femme du soldat inconnu, dépôt accompagné du slogan : « ll y a plus inconnu que le soldat inconnu : sa femme ».

À l’inverse, sans doute que certains discours apparaissent aujourd’hui datés, soit parce que d’autres revendications n’étaient pas formulées ou pensées, soit parce qu’elles étaient silencées. Les combats féministes sont légitimement traversés par des questionnements identitaires et intersectionnels, sur la place à la fois pleine et spécifique des femmes trans, des lesbiennes, des femmes racisées, des travailleuses du sexe…  Ou encore par les convergences avec d’autres luttes : anticapitalistes, antiracistes, etc. Comment appréhendez-vous ces mutations ? 

Le MLF étaient initialement constitué de femmes blanches, issues de milieux plutôt privilégiés : elles parlaient depuis leur expérience, d’où elles se situaient socialement, ce qui peut expliquer que leurs combats n’aient pas initialement été traversé par des questionnements identitaires et intersectionnels. Comme l’a écrit la féministe décoloniale Françoise Vergès, pendant que les femmes du MLF se battaient pour l’avortement et la contraception libre et gratuite en Métropole, les femmes réunionnaises faisaient l’objet d’avortements et stérilisations forcés, dans le cadre d’une politique nataliste raciste et sexiste.

Le fait que les féministes du MLF aient manifesté contre l’essentialisation, blanche et bourgeoise, de « L’Année de LA femme », annoncée par le l’ONU en 1975, témoigne d’une certaine conscience « intersectionnelle » – la pluralité d’expériences de la féminité – même si celle-ci n’était pas encore théorisée.

Carole (qui est née De Kalbermatten) avait bien conscience de son privilège social, il a certainement été à l’origine d’une colère la poussant à accompagner de nombreuses luttes de femmes avec sa caméra : femmes ouvrières, lesbiennes et trans (avec Delphine Seyrig, elle a filmé la chanteuse Marie France), femmes espagnoles sous le régime de Franco, femmes arabes immigrées de Gennevilliers (1984), etc.

Le féminisme ne devrait évidemment pas être un outil d’émancipation pour les femmes bourgeoises seules. Il est essentiel que les combats féministes prennent en compte l’imbrication des structures d’oppression que sont le genre, la sexualité, la classe, la race, le validisme, ou encore l’âgisme, et qui façonnent l’identité de chacun.e et notre expérience du sexisme. Je pense que le féminisme devrait pouvoir réunir toutes les femmes, en prenant en compte leurs différences et non en les invisibilisant au nom d’un prétendu « universalisme ».

Travaillez-vous sur un autre film ? Si oui, que pouvez-vous en dire ?

Je travaille actuellement sur un nouveau projet de documentaire que je co-réalise avec Anne Destival, avec qui j’ai réalisé mon premier film, Eric’s Tape (2017). Dans le cadre de ce film, nous mènerons une mission féministisatrice auprès d’un groupe d’hommes « dominants » blancs, cis, hétérosexuels, de classe supérieure. Nous interrogerons leur rapport au féminisme et à la masculinité à partir de la réception de SCUM Manifesto (1967), le manifeste féministe radical de Valerie Solanas. Nous appréhendons le féminisme comme une force émancipatrice pour les femmes comme pour les hommes. Il nous semble que les normes de masculinité – ses privilèges ainsi que ses injonctions et attentes – restent peu pensées. C’est pourquoi nous proposons ce stage de féministisation afin de bouleverser l’ordre patriarcal des choses !

Callisto Mc Nulty©Joffrey Speno