Théo Casciani (Histoire d’un œil) : conversation avec Olivier Steiner, précédé de « Roman plastique », par Johan Faerber

Théo Casciani © Pablo Di Prima (détail)

Roman plastique, installation impermanente, œil en quête d’histoire : tels pourraient être les différents sous-titres qui viennent spontanément à l’esprit de celles et ceux qui viennent d’achever la lecture de Rétine de Théo Casciani, premier grand roman qui paraît ces jours-ci chez POL, et très belle découverte de cette rentrée littéraire.

Dans cette rétine, les paupières n’arrêtent pas de cligner en manière de clins d’œil, et cela dès les premières pages. Le 11 Septembre est l’une des grandes images d’horreur de notre temps mais les avions ne heurtent pas les tours jumelles. Les jumelles sont toujours les jumelles d’autres jumelles. Ici, les tours jumelles ont d’emblée cédé la place aux Mercuriales de la Porte de Bagnolet. L’avion les effleure mais ne les détruit pas. L’image n’y est pas l’image tant le roman s’ouvre sur un trompe-l’œil qui n’arrête pas de cligner des paupières. Car, pour Casciani, on est toujours l’image de quelqu’un d’autre et l’autre d’une image. C’est ce que ne cesse de répéter Rétine qui interroge non pas tant la présence des images dans nos vies que la rémanence de toutes les images dans un présent vidé d’images.

Pour Théo Casciani, il n’existe plus que des écrans. Il n’y a plus d’images. La rétine est la persistance à voir les images revenir dans le temps désormais déserté d’images. Les images sont ainsi autant de persistances rétiniennes, de feuilletés de surimpression. C’est pourquoi le roman veut devenir un livre d’images, redonner aux images que l’on a pu voir et s’engage alors dans une patiente description d’images, de ces images qui n’existent pas mais se dématérialisent, infranchissent le seuil des paupières et demeurent quelque part en chacun avant de faire le tour complet du globe oculaire.

Car le narrateur de Rétine vit quelque part dans cette zone comme grise, cette zone où l’image voudrait faire corps avec son existence mais ne parvient pas à faire œuvre – trouve le trou plastique de son existence. Entre Paris, Berlin et Kyoto, le narrateur apprend à défaire les images de Dominique Gonzalez-Foerster (DGF), participe à son installation mondiale, apprend à voir son amour pour la jeune Hitomi ne plus apparaître progressivement sur l’écran de ses conversations Skype. Toutes ces images qui se détruisent font de Rétine le roman d’une installation sans installation, un roman qui se dérobe au regard au moment où celui-ci ne cesse de vouloir être sondé.

Autant d’images vidées et désirant être peuplées de soi qui font de Rétine le roman politique de la naissance d’un regard sur le monde, la chute du Mur de Berlin qui revient par bouffées d’images et la fin d’un amour dont il restera d’impossibles temps. Rétine n’est pas un roman : c’est, littéralement et dans tous les sens, un livre d’Images.

Johan Faerber

Olivier Steiner : Cher Théo… ce « cher Théo » me fait tout drôle car il me renvoie à Van Gogh et à ses lettres à son frère mais il y a aussi cette anecdote personnelle que le lycée où j’ai étudié, à Tarbes dans les Hautes-Pyrénées, s’appelle le lycée Théophile Gautier mais tout le monde à l’époque disait « Théo », on va à Théo, je suis en seconde ou terminale à Théo, etc. Et puis Théo c’est quand même Dieu en grec ! heureusement que ce prénom a aussi ce je ne sais quoi d’amical et sympathique, qui l’allège et nous le rend proche…
Donc « cher Théo », Rétine, ton premier roman, vient de paraître chez P.O.L, j’aime énormément ce livre (pour tout un faisceau de raisons) et je serais heureux d’en parler avec toi, à l’écrit, faisons ça ici, sur Messenger, pendant quelques jours, comme ça vient, se parler en s’écrivant…

Lettre à Théo du 30 septembre 1888, post-scriptum de Vincent Van Gogh :
Ci-inclus le petit croquis d’une toile, enfin le ciel étoilé peint la nuit même sous un bec de gaz. Le ciel est bleu vert, l’eau est bleue de roi, les terrains sont mauves. La ville est bleue et violette, le gaz est jaune et ses reflets sont or roux et descendent jusqu’au bronze vert. Sur le champ bleu vert du ciel, la Grande Ourse a un scintillement vert et rose, dont la pâleur discrète contraste avec l’or brutal du gaz. Deux figurines colorées d’amoureux à l’avant-plan.

Pourrais-tu me raconter un peu ton rapport à l’écriture ? Je veux dire que tu es jeune, tu as du talent, Rétine est imbibé d’arts visuels, plastiques et d’art contemporain, alors pourquoi un livre, un roman, un texte, et pas une installation, une vidéo ou un film ? Pourquoi le choix de l’écriture et est-ce un choix d’ailleurs ? Tu vois ? Commençons par le cœur.

Théo Casciani : Olivier, je te remercie déjà pour l’espace que tu m’offres. Parler de mon travail m’est évidemment agréable, mais je dois t’avouer que comme mes textes tâchent justement d’échapper à des logiques de discours, qu’ils sont conçus comme des plans d’évasion où je peux semer du doute et essayer d’exposer le lecteur à ses propres sensations, je crains parfois que tout se dilue dans la parole ou la communication. Le temps de cette conversation me semble donc être d’une générosité rare, et je t’en suis très reconnaissant.

J’aime énormément ce que tu me dis de ton rapport à Théophile Gautier, du nom de ton lycée, et comment il est devenu un lieu pour toi. Je m’intéresse à la façon dont les choses circulent, les noms, les modes, les images ou le sensible, et c’est aussi de cette manière que Rétine est né, par intuition, par capillarité, par réseau. Pour ce qui concerne son format, le livre, cela relève totalement du choix. Ce que je ne choisis pas, c’est d’écrire. Quoi que je fasse d’ailleurs, j’écris, je crois. J’ai ça. Tous mes projets partent d’une certaine relation au langage, mais il faut ensuite trouver le médium le plus à propos, la forme la plus juste. C’est le texte qui choisit son habit. Il n’y a pour moi aucune hiérarchie, sans mépris ni romantisme, entre un livre, un film, un vêtement, une sculpture ou tout autre support imaginable. Je considère simplement le livre comme une voie artistique et plastique, avec ses usages et ses fonctions, et il en va de même pour le genre romanesque auquel je ne m’attachais pas durant l’écriture mais dont je m’accommode très bien désormais. C’est pour ça que je préfère me définir comme auteur plutôt que comme écrivain ou artiste.

Mais pour Rétine, l’échelle du projet, le processus de recherche et le dispositif qui commençait peu à peu à m’apparaître m’ont vite convaincu de la pertinence de ce cadre. D’autres productions sont nées ou en train de naître à partir de ce même contenu, dans les champs de l’installation et de la performance notamment, mais la matrice devait être là, dans un livre. Rétine, comme la majeure partie des choses que j’ai faites jusqu’à présent, s’intéresse à l’esthétique, non pas comme une science éthérée ou un raccourci vers une sorte de formalisme, mais plutôt dans la fascination qu’éveille en moi cette question du pouvoir des images et de la puissance des regards. Je voulais ausculter le rapport du texte et du visible, voir ce dont les mots sont capables face aux images, sonder par le récit tout ce qui fait écran entre le réel et les représentations que l’on s’en fait ou qu’on nous en donne aujourd’hui. C’est ainsi qu’a germé l’idée de créer une collection visuelle sans autre matériau que des phrases, une ponctuation, de l’encre et du papier.

oeil et livre Rétine, photo personnelle

Sur cette photo ci-dessus prise au téléphone portable ce soir j’ai posé mon exemplaire usé de Rétine sur un livre plus grand qui nous regarde : Les visages et les corps de Patrice Chéreau, un livre qui fut aussi une grande exposition au Louvre en novembre 2010. Ce que l’on voit ici à gauche est la page 14, il s’agit d’un détail du dieu Osiris, époque ptolémaïque, 332 – 30 avant J.C. Mais au-delà du simple œil / clin d’oeil à Rétine, c’est de Chéreau dont je voudrais dire quelques mots. Je ne sais pas qui il est pour toi mais c’est quelqu’un dont j’admire l’œuvre et le trajet et il se trouve que j’ai eu la chance de le connaître, nous avons été amis, il m’a aidé, m’a beaucoup appris, et notamment à voir, à mieux voir, regarder. C’est quelque chose que je partage avec ceux qui l’ont connu, ceux qui l’ont aimé ou qui ont été aimés par lui, il était une de ces rares personnes qui vous modifie à son contact – comme une sorte de persistance rétinienne. C’est le genre d’influence qu’on ne mesure bien, hélas, qu’après la disparition des êtres. Pendant la vie, souvent, on ne voit rien ou trop de choses à la fois, c’est-à-dire si peu. Patrice est mort en 2013 mais je ressens toujours les effets troublants de cette impression / modification dont je te parle, et plus le temps passe, même si les souvenirs s’éloignent, plus le regard de Chéreau se fait ressentir, comme agissant toujours, dans le présent et sur le présent, en regard. Comme si je continuais d’apprendre « à ses côtés », comme si son regard restait vivant et actif et doué, capable d’inventions…

Ce que je te confie, je le dis d’autant plus que ça va au-delà de ma personne, j’ai remarqué qu’il en est de même pour ceux (que je connais) qui ont partagé des segments de sa vie (je pense à Philippe Calvario, à Thierry Thieû-Niang, à Dominique Blanc, à Didier Sandre, à Isabelle Adjani…), et si je te parle de lui à toi qui vient d’écrire Rétine, c’est parce que Patrice était un grand voyant, à qui l’on pourrait appliquer l’injonction rimbaldienne : il faut être voyant, se faire voyant – par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Donc se faire voyant, se faire regardeur-voyageur.

En refermant Rétine j’ai aussitôt pensé à Chéreau – qu’aurait-il pensé de ce texte ? Ça l’aurait beaucoup intéressé, je crois. Il aurait apprécié et admiré ton écriture – son style imparable et délicat – et il aurait cherché à te rencontrer, assurément. Mais permets-moi de te raconter une petite histoire vraie, c’est ton livre qui m’y fait penser. C’était un soir dans le Marais, nous venions de dîner et je raccompagnais Patrice chez lui, rue de Braque. Comme on avait envie de prolonger la nuit sans se le dire, on faisait des tours et encore des détours autour de sa rue. Soudain nous voilà rue Beaubourg vers 1 heure du matin, je parle – je ne sais plus de quoi mais aucune importance – et voilà que ça crie sur le trottoir en face… Je jette un œil, c’est « hard » mais je continue de parler, jusqu’au moment où je vois que Patrice, tout en m’écoutant d’une oreille, est complètement parti ailleurs, en allé. Il est soudain comme un bloc de chair et de nerfs à l’affût, un taureau aux aguets, tout son corps semble contracté comme s’il ne portait plus que l’immense faisceau vaisseau de son regard. Et c’est justement en voyant ce regard que je me rends compte qu’il se passe en effet quelque chose. Je tourne à nouveau la tête, je regarde un peu mieux, c’est une bagarre dans une impasse perpendiculaire à la rue juste à notre niveau, de l’autre côté. Il s’agit de deux groupes d’asiatiques, souliers vernis, robes de soirée, soieries et costumes, une fin de mariage sûrement trop arrosée… Je ris, ils y vont quand même très fort ! Les hommes s’envoient des coups de poings et des coups de pieds, les filles se tirent les cheveux comme des forcenées, certaines au sol à quatre pattes, des furies… c’est d’abord comique car la mariée pieds nus elle aussi hurle et tape et griffe et mord… puis je me tourne encore vers Patrice, je vois que lui aussi retient un éclat de rire mais il est surtout absolument fasciné par la scène, comme s’il se passait quelque chose d’inouï, magique, complètement surnaturel, un événement esthétique. Seul, j’en suis presque sûr, je serais passé et j’aurais continué mon chemin. J’aurais probablement ralenti le pas mais je ne me serais pas arrêté. Patrice qui avait vu que je n’avais pas vraiment vu m’a alors serré le bras : Regarde ! Il dit cela avec gravité, émerveillé, il était au spectacle ou à une conférence passionnante. Je pris alors appui sur son regard, et je me mis à regarder cette scène en effet incroyable, au « réalisme magique ». Car tout était là, la lumière parfaite, le casting génial, ils devaient être une quarantaine, à crier et à hurler en mandarin, c’était un repas de mariage qui finissait mal, mais beaucoup plus que cela : c’était une déflagration. Nous avons dû rester là un bon quart d’heure, sans parler, le temps qu’une voiture de police suivie par un fourgon arrivent et dissolvent la dure beauté de cette vision. Plus je regardais et plus je voyais, c’étaient des chinois en 2011 à Paris près de Beaubourg après un repas de mariage catastrophique, mais c’était aussi La Reine Margot, les couloirs pleins d’ombres mouvantes dans un Louvre chargé de sang et de cris étouffés, c’était Le sacre du printemps, Pina Baush et Nan Goldin se tenant la main, c’était l’éternelle haine des Capulet et des Montaigu, c’était grotesque et trivial en même temps, mais ce genre de « grotesque » qui ne fait qu’ajouter au sublime des choses, en le surlignant… Ce regard de Chéreau, qui semblait scanner le réel, lui faire passer un IRM, je l’ai vu à d’autres reprises sur des choses plus infimes, je te raconte ce tableau du mariage chinois parce qu’il n’est pas sans me rappeler tes pages dans ce Berlin au climat halluciné et insurrectionnel au moment de la commémoration du trentième anniversaire de la chute du Mur… Voilà ce que peut un regard. Et une fois qu’on « sait » ça, qu’on a goûté à ce savoir-saveur du regard, que ce soit tout seul, grâce à quelqu’un ou grâce à un livre, ça accompagne pour toujours.

Je me disais qu’il ne fallait jamais négliger le regard, que si nous critiquions le pouvoir des images, nos yeux étaient également dotés d’une puissance sans pareille, je franchis rapidement quelques barrières et dis que décrire peut revenir à inventer, que le regard est un muscle, un geste, une action, et je parlais maintenant à voix haute, je démêlai rapidement les câbles entortillés à mes pieds puis collai à nouveau ma bouche au mégaphone, et (…) je le lançais à la foule que regarder n’est pas simple, que c’est un geste, une action (…).

Et eux, vous ont-ils vus ? Je ne sais pas si je me serais arrêté face à cette scène, peut-être que je n’aurais même pas freiné le pas, mais ce qui est sûr, c’est que je l’aurais décrite. Ce moment de pure réalité correspond exactement à ce qui m’attire. Quand le réel se condense, dans un temps de suspension presque épiphanique. Le voir peut catalyser tout ce qui se cache sous le vernis de ce genre d’apparition pure, le mariage trop arrosé de ces silhouettes apprêtées, ou la manifestation dans mon livre. Nous sommes à Berlin pour le trentième anniversaire de la chute du Mur et un flot de jeunes gens submerge la ville dans un parfum de révolte. Ils mutilent des statues, filment les brasiers puis jettent des projectiles et des couvertures de survie dans cet air dont le fond paraît insurrectionnel. Mais rien n’est dit de leurs revendications. Il est très simple de les imaginer, et je crois que l’esprit du lecteur s’en chargera mieux que toute littérature. C’est dans l’image de la foule, en s’attardant sur son seul aspect, que l’écriture pouvait faire sens à mes yeux. Face à ces corps en liesse, ma seule arme était la description.

J’ai tâché dans Rétine de remettre à jour et d’expérimenter la figure antique de l’ekphrasis en l’appliquant non seulement à des œuvres d’art, bien sûr, mais aussi, comme le laisse entendre sa définition originelle, à toutes ces visions qui fleurissent dans nos quotidiens. Je voulais décrire, jusqu’au bout, dans une sorte de vertige, méticuleusement et parfois jusqu’à l’aveuglement, des représentations en tous genres et des esthétiques variables, transcrire avec la même attention le détail d’une peau, un tableau de Giotto ou un feed instagram, si bien que chacun puisse entrer dans le cadre, en sentir chaque nuance et en lire chaque pixel. C’est l’histoire de mon livre, l’histoire de cet œil qui à force de décrire finit par s’ouvrir en prouvant que le sensible peut avoir quelque chose à opposer aux images. Un regard peut suffire.

Ils étaient comme dans une bulle et tellement occupés par leur guerre civile…, ils ont dû nous voir (nous étions dans le champ de vision) mais ça ne comptait pas pour eux.
Mais revenons au livre et à ses premières pages : Exposition. Le premier verbe de ton Je narratif, dont on est même pas sûr s’il s’agit de celui d’un homme ou d’une femme, est « abandonner » : Je m’abandonne aux images qui submergent mon regard. Et les phrases qui suivent enjoignent le lecteur à s’abandonner, qui dit Je ?

Pour ma part j’ai vu la toile de Gerhard Richter intitulée Septembre, il y a le ciel, deux tours verticales qui réfléchissent sans bouger, il y a les traînées d’un avion qui suit une trajectoire rectiligne, horizontale, on voit la tragédie se profiler, le début du XXIe siècle et la mort du XXe en direct sous nos yeux, une « explosition » mondiale pour ne pas dire universelle, c’est confus, diffus plutôt, rien n’est sûr mais le fait que c’est là, indubitable et pourtant énigmatique, devant et sous nos yeux. Et puis non, fondu-enchaîné, on est au métro Gallieni en réalité, dans l’Est parisien à la gare routière, le narrateur va prendre un bus pour Berlin…

Septembre de Gerhard Richter

Oui, ces premières pages détournent les codes de la scène d’exposition. Le narrateur part de la gare de Gallieni et entraine le roman à sa suite. Je suis fasciné par cet espace souterrain et les deux tours qui le surplombent, les Mercuriales. J’ai toujours vu cet endroit comme un paysage d’une intensité rare, au fil de dérives lucides le long du périphérique avec la silhouette de ces tours chromées en fond, d’attentes de bus pour des capitales européennes parmi des voyageurs fauchés ou grâce au film de Virgil Vernier qui capte remarquablement ce climat transitoire.

Le prologue décrit un corps en mouvement et son regard inerte. Bien sûr, ces tours jumelles en rappellent d’autres, mais le texte ne mentionne jamais frontalement le 11 septembre. L’écriture procède par allusion et sensations de déjà-vu pour convoquer cette image imprimée sur notre rétine collective. Qu’on y voie de la beauté ou de l’effroi, qu’on en retienne la charge symbolique, médiatique, politique ou même architecturale, chacun peut se souvenir de la découverte de ces vidéos. Me concernant, j’étais à l’école et l’instituteur, qui voulait nous laisser seuls dans la classe pour pouvoir aller regarder ce qui se passait sur le téléviseur d’une salle voisine, nous avait demandé de prendre un bout de papier, un stylo, et de raconter une histoire pour tuer le temps. Je voulais que ces pages d’ouverture montrent la force d’évocation et la persistance de certaines visions dans nos yeux. La vue d’un reflet volant sur les vitres des Mercuriales est assez pour que le narrateur soit apeuré. L’image est si forte que la simple présence d’une tour et d’un avion suffit à nous y renvoyer.

Dans la partition du livre, cette première section permet donc de fixer le temps réel du récit et de dépeindre l’emprise visuelle à laquelle le narrateur est d’abord soumis. Ce « je » a été défini de sorte qu’il permette de naviguer simplement au gré des observations du regard dont le livre retrace l’initiation. La narration est moins le véhicule d’une expérience qu’un dispositif d’exposition. Le texte transcrit ce que le « je » regarde, et le lecteur y voit ce qu’il veut. Derrière le voile d’un souvenir commun, on peut trouver la présence directe des tours new-yorkaises ou, comme tu le fais, penser à ce que les artistes en ont fait au cours des vingt dernières années. Certains suivront le narrateur dans sa frayeur, d’autres saisiront immédiatement l’absurdité de sa crainte. Moi, je n’en sais rien. La description devient un élan fictionnel. « Suggérer, voilà le rêve ». J’installe une situation en donnant de l’air, je crée un espace à investir par la lecture. Le texte est troué, vacant, plein de manques, de vides et de silences. Je ne dis rien. J’expose.

C’est un tableau liquide qui surgit alors sous mes yeux, une scène merveilleuse qui se reproduisait chaque fois qu’une vague venait claquer dans la nuit. Je restais immobile face au spectacle de cette prouesse qui, se répétant, éveillait tous mes sens et suspendait mes réflexions. La réussite de l’éruption des flots suscitait des réactions variées, certains préférant contempler silencieusement la berge tandis que d’autres ne cachaient pas leur joie face à l’accomplissement de ce que je croyais être la dernière étape du montage.

Théo Casciani © Pablo Di Prima

Je te « connais » (je connais ton existence) depuis un an exactement. C’était à Marseille, je m’étais installé là-bas et c’était le festival Actoral d’Hubert Colas à Montévidéo, Yves-Noël Genod y faisait une lecture, et comme je suis toujours attentif à ce que fait Yves-Noël, je suis venu pour voir et entendre. En arrivant je demande quel est ce texte et qui est Théo Casciani, je ne me souviens plus exactement de la réponse mais je note qu’il y a déjà comme une rumeur dans l’air, un petit bout de légende qui se dessine, c’est un très jeune auteur… c’est un extrait… c’est encore en cours d’écriture… ça paraîtra peut-être l’an prochain, c’est génial, il vit entre Marseille, Bruxelles et le Japon… Ce genre de rumeur (la mode, la mode, la mode) peut me refroidir mais là, non. Je ne sais pourquoi. Au contraire, je suis intrigué, piqué. Puis c’est la salle, il fait très chaud, je suis mal assis, nous sommes peu nombreux et je crois comprendre à certains regards complices que tu es là dans le public, cheveux mi-longs, un blouson et une chemise boutonnée jusqu’en haut… ce que j’aperçois est une tête de jeune Proust, de profil, vivante… Une porte est ouverte au fond du plateau vers l’extérieur, un rayon de soleil finissant lèche un mur, du bruit parasite venant du hall, ça nous perturbe un peu : Yves-Noël se lèvera pendant la lecture pour marmonner un Silence, chut, s’il vous plaît…
Je me rappelle vaguement le texte, les longues phrases descriptives, on est dans un parking à l’extérieur d’un musée, au Japon, une installation est en cours de livraison. Il y a une curatrice affairée, il manque des choses, il est longuement question d’une couleur, une nappe de couleur je crois, comme une flaque d’essence sur le bitume, ou un nuage de fumée, la mémoire est fluctuante, précise et tellement vague, c’est la couleur pourpre… « Pourpre » est d’ailleurs à l’époque le titre du texte en devenir de livre. Ce que j’entends me plaît, forme et fond confondus.
Je crois qu’il est question des œuvres d’art comme des gens, on les rencontre, ou pas. Quand la littérature s’intéresse à l’art contemporain c’est presque toujours avec cynisme et ironie, la littérature en parle en se penchant et en se plaignant, elle traite un sujet… cf. La carte et le territoire de Michel Houellebecq par exemple. Avec Rétine nous sommes ailleurs, il y a de l’humour mais c’est un humour qui vient d’une précision heureuse, d’une accumulation amoureuse, ajoutée à un regard sensible mais aussi « objectif » que possible… « Proust au Palais de Tokyo », je me dis ! C’est ainsi que je t’ai vu m’apparaître. Nous nous sommes ensuite croisés à la Friche deux jours plus tard, j’ai été te saluer et te féliciter, je l’ai fait aussi par curiosité et je me souviens de ton regard noir, calme, gentil mais attentif et interrogateur… Nous sommes restés en contact, j’ai pris quelques nouvelles de ton texte durant l’année, tu l’as beaucoup retravaillé, et nous voilà ici, un an plus tard : P.O.L et un premier roman et ta première rentrée littéraire… « Pourpre » n’est plus mais voilà Rétine… c’est donc l’histoire d’un œil que tu as retenu, une histoire de la rétention aussi bien ? Pourquoi ce passage de Pourpre (la couleur vue) à Rétine (la surface voyante) ?

Le souvenir de notre rencontre me renvoie à un autre temps. C’est précisément durant ces semaines-là que mon texte a quitté son état gazeux pour devenir tangible. Il y a d’abord eu cette lecture à Montévidéo, pour Actoral. J’avais rencontré Yves-Noël quelques mois plus tôt à l’atelier des écritures contemporaines de la Cambre, à Bruxelles, il m’avait entendu lire quelques pages de ce manuscrit encore en cours d’écriture et avait proposé à Hubert Colas d’imaginer quelque chose partant de là.

La recherche qui m’a mené jusqu’à Rétine avait déjà donné lieu à diverses tentatives au-delà des bornes du livre en gestation, en faisant déborder ma pratique vers un régime artistique plus étendu, mais l’expérience proposée par Yves-Noël reste fondatrice non seulement car il était parvenu à donner une présence particulière à mes mots, à les baigner de cette sorte de grâce qui le suit dès qu’il est en scène, mais aussi parce que c’était la première fois que le roman était mis en œuvre. Je me souviens de ces après-midi passés à écouter Yves-Noël en train de chasser, dans mes phrases comme dans l’espace, tout ce qui pourrait lui servir de combustible quand il n’y aurait plus que son corps sur une chaise, son visage coloré par un iPad, un halo de lumière venu de l’extérieur, quelques bruits diffus, et puis mon texte. Il faisait très chaud, c’est vrai, la salle tout juste rénovée sentait encore la peinture, l’acoustique semblait étrange, et en parlant d’un entretien de Paul Virilio, décédé quelques jours plus tôt, nous avions senti que nous étions pris au piège d’une espèce de vitre, entre le public et l’écriture, les gradins et Yves-Noël, et que c’était justement là que pouvait émerger un des aspects les plus importants de mon texte, face aux images, aux illusions ou à la distance, d’où le titre retenu pour ces deux soirs de représentation, L’écrit contre l’écran. Bien sûr, entendre le texte dans ces conditions me mettait dans une posture inédite et vertigineuse, je percevais distinctement les longueurs, les raccourcis, les erreurs ou les trouvailles, j’avais tantôt la sensation que des phrases écrites, raturées puis rapiécées se matérialisaient enfin sous mes yeux, tantôt la sensation que tout l’élan venait buter sur une expression malvenue ou un effet trop démonstratif. Je lâchais prise, je voyais tout, je prenais du recul avec ce que cela implique de doutes et d’insatisfactions, mais d’un soir à l’autre et au sein de la centaine de personnes présentes, je discernais des réactions très hétérogènes face aux mêmes situations. Des gens fermaient les yeux, d’autres s’accrochaient très directement aux paragraphes, ou certains riaient parfois, comme toi si mes souvenirs sont bons. Tout ça me plaisait beaucoup, j’aimais ces attitudes dans leurs différences et les espaces d’interprétation qu’ouvrait le texte. Quelque chose était là.

Revenir à ces semaines marseillaises me permet aussi de penser à mes échanges avec Hubert Colas qui a gardé un œil attentif sur mon travail et m’a proposé de présenter la troisième étape du cycle performatif conçu pour accompagner la parution de Rétine. Un an tout juste après la soirée à laquelle tu as assisté, un tout autre dispositif sera installé, avec un espace et un temps dédiés à la lecture, mais toujours dans cette salle, exactement là où le roman a existé pour la première fois. Depuis l’automne passé, la peinture a séché et mon texte est devenu un livre. Car c’est surtout une poignée de jours avant notre rencontre que Frédéric Boyer m’a proposé de publier le roman chez P.O.L. J’ai effectivement beaucoup retravaillé mon texte depuis, moins à la demande de mon éditeur que par ma volonté de fluidifier le manuscrit. Frédéric n’a jamais exigé de corrections mais tenait à ce que je prenne le temps nécessaire à la confection de la version qui me conviendrait. Le texte a donc été modifié mais rien n’a changé dans sa composition. Je suis resté fidèle à ce qu’était la partition du projet depuis ses débuts et me suis exclusivement consacré à la part la plus importante du roman à mes yeux, à la marge, dans sa zone invisible et illisible, pour atteindre une certaine épure, une ligne claire. J’ai déjà une difficulté personnelle à me défaire d’un travail qui pourrait durer toujours, mais je voulais surtout œuvrer à ce que le texte imprimé touche non pas à sa fin mais plutôt à sa forme la plus juste.

J’ai lu la semaine dernière un très court texte de Rem Koolhaas paru dans le livre de Virgil Abloh, Figures of Speech, dans lequel il décrit notre époque comme celle du « anything goes, nothing works ». Je réfléchis beaucoup à cet axiome depuis et, a posteriori, je crois que j’aurais pu formuler ainsi ce dont je voulais me démarquer en reprenant mon texte. Je voulais qu’il fonctionne. Je pense aussi que cette minutie était induite par les ressorts particuliers de ce roman dont les modalités, les enjeux et le processus m’obligeaient à un certain niveau de détail et rendaient nécessaire ce temps de travail, à Bruxelles, Marseille puis au Japon, sur les traces de mon texte, dans les décors du roman. Comme le livre repose sur une narration minimale, que je préférerais d’ailleurs définir comme sincère, la vie, de ce que j’en vis, étant moins romanesque que ce que les romans m’en disent, mais advenant plutôt par hasards, rappels, intuitions et découvertes, comme il est aussi bâti suivant un réseau d’intelligences, de références et d’hyperliens, Rétine demandait une certaine discipline pour réussir à rendre opérantes chacune de ces intentions. Le texte n’est donc pas ressorti bouleversé de ces mois de latence, mais il avait besoin de temps. Il fallait qu’il ralentisse et accepte ses erreurs, qu’il dure face à la vitesse qu’il décrit.

Ce que tu soulèves quant à mon rapport à l’art contemporain a d’ailleurs aussi contribué à cette plage de repos. L’idée n’a jamais été d’écrire sur l’art ou quoi que ce soit d’autre, ce sont les choses qui m’engagent, m’inspirent, ou ce en quoi je crois, qui entrent par effraction dans mon écriture. Ma vision est chargée d’images, de convictions et d’intuitions qui ruissèlent dans ma production. Une fois que j’ai décidé d’utiliser des œuvres pour questionner leurs circulations textuelles, virtuelles et visuelles, de John Cage à Hélio Oiticica en passant par Fischli & Weiss, Pamela Rosenkranz ou Ryūe Nishizawa, et bien sûr après avoir créé le personnage de DGF pour interpréter tout ce que m’avaient apporté les travaux de Dominique Gonzalez-Foerster, qui était d’ailleurs déjà une figure littéraire par ses échanges avec Enrique Vila-Matas, Paul B. Preciado ou encore Catherine Robbe-Grillet, l’enjeu était de ne pas me contenter d’un usage trop cérébral de ces travaux et de plutôt les disposer comme dans un jeu de pistes pour en faire ressortir la patine sensible, sensuelle même, et me les approprier.

Je constate et partage ce que tu décris d’une certaine frange vieillie de la littérature, notamment quand il s’agit d’évoquer la création actuelle. Je lis mais n’ai rien de plus à en dire. Rétine transcrit le regard que je porte sur ces artistes comme sur toute autre matière contemporaine, parfois acide mais toujours bienveillant j’espère, dubitatif, admiratif, traitant de la même manière les dérives économiques et les prouesses esthétiques, avec douceur et précision. Je devais prendre mon temps pour parvenir à dilater l’influence mentale de ces œuvres et en extraire quelque chose de plus incarné. Ces représentations ont alors commencé à créer leur propre langage d’une page à l’autre, d’un chapitre à l’autre, comme dans un livre d’images. Le récit héberge des matériaux très différents et brasse beaucoup de textures et de registres visuels, mais je tenais à ce que tout tienne dans une unité semblable à nos regards capables de rassembler toutes les images qui passent sous nos yeux. C’est d’ailleurs le sens de mon titre.

Pour te répondre au sujet de ce changement, je pourrais simplement te dire la vérité, à savoir que la piste précédente était protégée, qu’il m’a fallu en trouver une autre pour des questions de droits et que, très instinctivement, Rétine m’est apparu comme une évidence, mais j’aime l’idée que notre conversation puisse dépasser ce pur concours de circonstances. Si je ne veux pas m’avancer dans la théorisation d’une modification aussi fortuite que spontanée, je peux te dire que ce mot fait non seulement allusion au nom de l’exposition conçue par DGF au musée de Kobe ainsi qu’au titre du catalogue d’exposition mis en page par le narrateur à son arrivée à Berlin, mais qu’il évoque avant tout ce qu’il définit, l’organe de la vision, cette fine membrane oculaire, un écran une fois encore. Ce titre met en lumière l’outil et moins ce qu’il vise, il figure davantage le geste du voir que la chose observée. Lieu de transition du réel à la perception, la rétine est la surface sur laquelle s’impriment les images et s’exprime le regard. C’est aussi la définition du livre.

Merci pour cette belle réponse cher Théo, tant de choses à t’écrire à mon tour, et sur des plans tellement différents que j’en ai le vertige… je ne voudrais pas faire dire à ton livre ce qu’il ne dit pas, déverser sur tes pages des discours que justement tu évites avec brio. Mais comment ne pas penser le monde en te lisant ? Et je parle du seul monde existant : celui d’aujourd’hui, right now.

J’écoutais hier à la radio le philosophe et mathématicien Olivier Rey qui disait (je cite de mémoire) qu’il y a trois attitudes possibles face à l’inédit du monde actuel : Le déni, toutes les époques sont inédites et la nôtre pas plus que les autres, une sorte de Circulez y’a rien à voir vaguement méprisant.
L’enthousiasme : on reconnaît qu’il y a du nouveau et on s’enchante, nous sommes à l’aube d’une ère formidable où tous les problèmes seront réglés notamment par les progrès de la science et des technologies, l’Intelligence Artificielle pourrait même résoudre le problème de la mort !
Puis une sorte d’atonie, calmons-nous tout n’est qu’impermanence, le nouveau d’hier est chassé par le nouveau d’aujourd’hui qui lui-même sera chassé par celui de demain, suivons donc simplement le mouvement, à chaque jour suffit sa peine, son lot de like, ses post Insta et Facebook, le fil d’actualité comme un fil d’Ariane sans but ni objectif.

Il me semble que Rétine échappe à ces trois attitudes, en ne proposant aucune attitude justement, en se contentant (less is more) d’offrir au lecteur un regard-écrire qui trace un sillon sur une terre neuve, celle d’un Apparaître qui va du Visible au Dicible et y retourne dans un va-et-vient magnifique et calme comme l’œil bleu d’un lac de montagne regardant le ciel. Un livre (personnellement je suis très sensible à cela) c’est aussi le hors-champ du livre, ce qu’il choisit de ne pas dire, là où il ne va pas, ce que l’auteur décide avec soin de ne pas écrire. C’est encore plus « éclatant » quand il s’agit d’un premier roman écrit par un jeune auteur, on peut avoir tellement envie de « tout dire » dans un premier roman !

Rétine, c’est comme si obscurément j’attendais ce livre depuis longtemps, que quelqu’un aille « par-là » et ce faisant me tende la main, m’ouvre les yeux et me fasse voir (peut-être) un peu de cette lumière noire dont parlait Victor Hugo juste avant d’expirer : Je vois une lumière noire.
Mais plus encore qu’une phénoménologie sous forme de roman, la zone que tu arpentes, que j’ai du mal à définir, me semble plutôt aller vers une nouvelle ontologie – penser au mot poésie venant du grec poïein qui veut dire simplement : faire. Il faut aussitôt ajouter que ce simplement faire est évidemment aussi simple que complexe. Ce rapport au voir présenté dans le livre serait décollement, dessillement, à la fois léger retrait et pas en avant… Disant cela je n’explique pas ton roman, j’essaie de mettre des mots sur ce qu’il m’ouvre.
Je pourrais convoquer tout ce que je sais (le peu) de la philo, de la science, de l’histoire de l’art, je pourrais sampler avec plus ou moins d’habileté ce que j’ai retenu de Merleau-Ponty ou plus proches de nous Georges Didi-Huberman ou Stéphane Lambert par exemple, ce ne serait peut-être pas sans intérêt mais je raterais « ma cible », ton livre. L’écueil principal étant de laisser entendre que Rétine a besoin de théorie et concepts pour être compris ou lu, comme si ton roman était un art appliqué, l’application studieuse de pensées et théories qui le précèderaient voire le justifieraient. Or, il n’en est rien, de même que « Cézanne peint » comme dit la chanson, tu fais des phrases et des visions et rien ne manque. Merleau-Ponty, Didi-Huberman, Lambert, etc., ne sont pas des « Pierres de Rosette » pour déchiffrer ton alphabet (une expérience ne se déchiffre pas, elle se fait, se vit et se traverse), mais ils peuvent apporter un éclairage intéressant, comme une variation de focale, et puis qui écrit le roman ? Le romancier seul ? Et qui écrit la théorie ? Seul le théoricien ? Et si le roman était écrit par le théoricien et la théorie par le romancier ? « Il faudrait revoir la connaissance » comme disait Duras, il faudrait revoir l’entendement et le savoir, il faudrait revoir beaucoup de choses pour sortir enfin de nos nuits humaines… d’autant que la science avance elle aussi, nous donne des indices au galop, la physique quantique en particulier, qui nous apprend par exemple qu’il y a de fait une solidarité entre le voir et la chose vue, que c’est un couple, que le simple fait de voir / regarder / observer telle chose la modifie voire la crée ! Cette idée est contre-intuitive mais c’est prouvé désormais (expérience de la double rainure ou Fentes de Young), le voir-vu est une relation, on ne peut plus détacher l’un de l’autre : l’électron modifie sa façon d’agir et d’apparaître, comme s’il était conscient d’être observé, comme s’il était conscient !

Prenons un exemple. L’homme, l’arbre et la fourmi, ce serait une fable écrite par un La Fontaine post-quantique ! Tous les hommes savent ce qu’est un arbre, n’est-ce pas ? Mais petite fourmi sur le tronc ou sur une branche du même arbre, qu’en sait-elle ? Que peut-elle voir et imaginer de ce même arbre ? Tout un cosmos assurément ! Même si la fourmi n’a pas la vue d’ensemble et a priori complète que nous avons, peut-on affirmer que l’expérience de l’insecte, sa « vision » de l’arbre est plus fausse ou plus réduite que la nôtre ? La branche, pour nous, de loin, se résume à un trait finalement. C’est simple un trait. Mais la fourmi y tourne autour, n’est-ce pas là une dimension décuplée et plus riche que le simple trait ? Nous nous vivons comme le stade ultime de la perception des choses et des êtres, et si nous étions nous-mêmes fourmis par rapport à d’autres êtres ou étants ? Moralité : prudence et modestie, monsieur l’homme. Calme, douceur, précision et silence ai-je envie d’ajouter…

Les lumières de la salle d’exposition avaient imprimé quelques taches sombres sur ma rétine, et lorsque je finis par dévier le regard en découvrant une silhouette en fuite, j’eus le temps d’apercevoir l’image de ses yeux vairons qui pleuraient.

J’aime le fait que tu traces une telle cartographie de Rétine. Le texte prend forme à chaque lecture, et je suis touché que ton regard produise tant d’images grâce à mon livre. Elles sont maintenant dans tes yeux.

Théo Casciani, Rétine, éditions P.O.L, août 2019, 288 p., 19 € 90 — Lire un extrait

Théo Casciani, né en 1995, est auteur. Ses travaux textuels et plastiques ont été présentés dans diverses publications et institutions telles que Nuit Blanche, Actoral, AOC ou Possession Immédiate. Il est notamment diplômé de l’atelier des écritures contemporaines de La Cambre à Bruxelles.

Calendrier :
• Lecture, avec Pierre Rousseau, le 10 septembre, au centre Wallonie-Bruxelles, pour le festival Extra !, à Paris.
• Lecture, avec Kazumichi Komatsu, le 5 octobre, au Kyoto Art Center, pour Nuit Blanche, à Kyoto.
• Lecture, avec Liam Warren, le 8 octobre, à Montevideo, pour Actoral, à Marseille.