Peter Lindbergh ou les années 90 : « Saisir l’invisible »

Catherine Deneuve par Peter Lindbergh (détail)

Il y a un livre que je rêve d’écrire, de faire plutôt, ce serait celui des années 90, le parfum des années 90, ses formes et ses images, ses textures, ses musiques, les couleurs des années 90, son espérance et ses illusions, ses longues nuits, ses journées courtes, sa joie, ses pensées et ses mots, ses visages et ses corps, sa foi en l’avenir, son énergie, sa gaité, ses fantasmes, ses désirs, son ambition et ses morts, sa mort partout propagande, ma jeunesse. Le livre des années 90.

Un ami aujourd’hui, alors que je lui exprimais une peine et une déception causées par lui, m’a répondu : « C’est quand même incroyable ça, il faut toujours que tu ramènes tout à toi ! » C’est le genre de phrase qui me sidère. Je vis avec moi depuis que je suis sorti de l’enfance (pour le meilleur et souvent pour le pire), en est-il autrement pour les autres ? Je ne suis pas un caillou ou du lichen, je dis Je, ça pense Je en moi et même en sourdine, ce serait peut-être mieux s’il en était autrement mais le fait est qu’il y a une instance qui m’accompagne en permanence, me suit et me précède, avec qui je suis bien obligé de composer, avec qui je me lève et avec qui je me couche, que j’oublie heureusement par moments, que je perds de vue en lisant, en écrivant, en baisant, en dormant ou en compagnie des certains autres, et cette instance s’appelle « moi ». Tout ça pour dire que même les années 90, je ne pourrais parler que des miennes, mon regard, mon vécu… Ce n’est ni bien ni mal, ni égotisme ni narcissisme, c’est comme ça.

Les années 90 sont pour moi un territoire illimité. Et j’aime m’y perdre en pensée de temps en temps, y flâner, y revenir, sans nostalgie pour autant, je ne suis pas quelqu’un de nostalgique. C’est d’ailleurs à cause du caractère illimité de cette période que je ne pense pas arriver à écrire ce livre, car je suis obstiné et ambitieux, je voudrais un livre illimité justement, qui n’en finisse pas, sans fin, le meilleur moyen est donc de ne pas le publier : le publier serait l’arrêter. Ou alors réinventer l’infini, le capter dans une forme finie ? Quadrature du cercle…

Les années 90 sont pour moi tellement de choses, et je les aime avec tendresse et tristesse, elles sont tout ce que j’ai perdu et continue de perdre. Je n’ai pas les bras assez grands pour les embrasser comme je voudrais.

Il y a quelques jours le photographe Peter Lindbergh est mort. Des images reviennent à la surface. Des bouffées de passé. En 1990, le Vogue britannique demande à Lindbergh de montrer le visage de la décennie, le photographe choisit cinq mannequins – il en manque certaines sur la photo mais les principales sont là, celles dont les noms bientôt deviendront prénoms seuls, comme Jésus, Marilyn, Tarzan ou Jane : voici Naomi, Linda, Tatjana, Christy, Cindy. Ma préférée était Linda. Peter Lindbergh qualifiera plus tard cette couverture comme « certificat de naissance des top models ». Toute une époque.

 

Lindbergh était aussi l’un des plus beaux regards porté sur les actrices. Et une de ses règles était la non retouche, un naturel sophistiqué, le meilleur de la personne, là où elle est la plus belle car la plus vraie, là où elle joue son meilleur rôle : elle-même.

J’ai découvert Lindbergh avec une série de photos de Catherine Deneuve, c’était au début des années 90, dans feu Studio Magazine je crois. Je revois ces noirs et ces blancs tirant vers le sépia, ces ombres et ces tissus drapés, flottés au vent. Deneuve époque Indochine en costume d’homme, sur la plage de Deauville, pieds nus, cheveux courts, des lèvres à la Garbo, quintessence Deneuve. J’ai tellement regardé ces photos, je les avais au mur dans ma chambre d’étudiant à Toulouse, elles étaient là tout le temps, je les regardais, je les regardais, comme si je cherchais à comprendre quelque chose, quoi ? Entendre le secret qu’elles semblaient vouloir me dire… mais quel était-il ? Peut-être un secret qui avait à voir avec le masculin et le féminin, avec la vérité, la beauté, le silence, une certaine verticalité de l’être voué à la mort, c’est-à-dire élégance… Je ne sais pas.

Catherine Deneuve par Peter Lindbergh
Catherine Deneuve par Peter Lindbergh
Catherine Deneuve par Peter Lindbergh