Grand Oral du Baccalauréat : Assez décodé !

Jean-Michel Blanquer présentant le Grand Oral

Le 24 juin, Cyril Delhay, professeur d’art oratoire à Sciences Po Paris, remettait à Jean-Michel Blanquer un rapport intitulé « Faire du grand oral un levier de l’égalité des chances ». Et il faut au moins un professeur d’art oratoire de Sciences Po Paris pour avoir l’audace de parler de baccalauréat et d’égalité des chances quand la « réforme » du baccalauréat menée par M. Blanquer achève de liquider ce que cet examen pouvait encore avoir de caractère égalitaire. Rappelons que le Baccalauréat de Blanquer n’aura plus qu’une existence nominale puisqu’il rompt avec tout ce qui constituait cet examen : l’anonymat garantissant le candidat contre les affects de ses examinateurs, la valeur nationale, ainsi que le statut de universitaire. La médaille en chocolat blanquérienne, à l’inverse, ouvrira la porte au psychologisme, au localisme et, devancée par Parcoursup, n’aura plus qu’une part insignifiante dans l’accès au Supérieur.

On comprend dans ce cadre l’empressement de certains à chercher dans le rapport de 47 pages de M. Delhay le trou de souris par lequel le bulldozer Blanquer allait pouvoir passer pour retrouver « l’égalité des chances ». Passons sur l’indigence des propos étalés, Socrate et Platon ont répondu à des sophistes autrement plus talentueux que M. Delhay qui n’est certes ni Gorgias, ni Protagoras, ni le flamboyant Calliclès, la nouveauté résidant simplement dans le fait que désormais, et ce contre toute la tradition scolaire et universitaire française comme européenne, ce sont les poeta minores de la sophistique du type de M. Delhay que l’on charge de former la jeunesse plutôt que les amoureux de la vérité. Les propos de « précieux ridicule » de M. Delhay, assez répétitifs et dilués pour fatiguer les plus scrupuleux lecteurs, se résument assez bien dans la fiche « Mémo des compétences de l’orateur : ‘Parler debout devant les autres’. » (page 46 du rapport) qui ne fait que détailler cette « maîtrise des silences » et ce « regard qui écoute » dont il est déjà question à la page 25 dudit rapport. C’est donc cette fiche, bonne synthèse somme toute du rapport Delhay, qui a circulé dans la presse. En toute rigueur il ne s’agit certes pas de la fiche définitive d’évaluation du Grand Oral, mais seulement d’un extrait représentatif du rapport Delhay remis à Blanquer à propos du susdit Grand Oral, et probablement de l’un de ces ballons d’essai auxquels nous sommes désormais habitués afin de tester les réactions de « l’opinion », comme ce fut le cas en 2018 avec le rapport Mathiot et son inénarrable « Un nouveau baccalauréat pour construire le lycée des possibles. »

La fameuse fiche du Grand Oral

Mais il est extraordinaire de constater une nouvelle fois à propos de cette affaire ce que l’on mesure certes tous les jours mais dont on ne se lasse pas : à quel point la presse nationale, y compris ce « journal de référence » qu’est Le Monde, est dans la main du Ministère.

Le 24 juin, cette « déférence » qu’est devenu Le Monde publie un article de Mattea Battaglia qui à grands coups de cymbales nous annonce qu’enfin le gouvernement est près d’avoir trouvé le « remède à tout » qui manquait à notre institution toujours plus inégalitaire (on se demande pourquoi !) : le fameux « grand oral ». Les réformes Blanquer prévoient d’entasser nos élèves, y compris bien sûr ceux qui auraient le plus besoin de la proximité et de la disponibilité de leurs professeurs, dans des classes à 35 et plus, ce qui aura pour effet de différencier comme jamais les élèves qui recevront chez eux ce que l’école ne leur donnera plus du tout (reconnaissons qu’elle le leur donnait déjà de moins en moins) et la grande masse de ceux qui ne recevront rien de tel. Elles créent des modalités absurdes d’apprentissage (les spécialités) qui, rompant avec tout l’encyclopédisme humaniste, c’est-à-dire cet enchaînement cohérent des savoirs qui permet à nos élèves d’avoir une vision globale de l’homme et de ses activités, les riveront à des fragments de « technique » (plutôt que de savoir) aussi absurdes qu’inutiles… Mais ce n’est pas grave… le grand oral sera là pour rattraper tout cela, et recréer une « égalité » dont on sait désormais (en lisant le sieur Delhay) qu’elle signifiera « l’imbécillité pour tous ».

Dans le même journal le 1er juillet, – et même dans sa partie investigation subtile en lutte contre les fake news de France, de Navarre et de Russie (les Décodeurs) –, on trouve un article de Mathilde Damgé :  « Grand oral du bac: la fausse fiche d’évaluation qui circule ». Si l’on s’en tient au titre et au vu de la crétinerie avancée de la fiche qui circule en effet, on serait fondé à penser qu’il s’agissait effectivement d’un « faux » ou alors d’un pastiche d’anticipation un peu trop outré. Mais on lit l’article en entier, parce qu’on reste un prof-tout-de-même et qu’on ne s’en tient pas toujours aux titres (surtout à ceux du Monde en fait), et là on apprend que certes la grille d’évaluation définitive n’est pas encore rédigée, mais que la fiche diffusée constitue tout de même une piste de réflexion produite et éprouvée (mais oui! sur de « vrais gens », et même sur de brillants étudiants de Sciences-po) par Cyril Delhay, le génial expert, qui depuis sa formidable expérience de « professeur d’art oratoire à Sciences-po », a découvert tout seul, comme un grand, un « levier d’égalité des chances ».

On en conclut que « la fiche » n’est certes pas la grille d’évaluation du grand oral du bac qui pour l’heure n’existe pas, mais qu’elle n’a rien d’un faux puisque c’est ce type de document qui évalue les expériences oratoires de Sciences Po Paris, dont on sait qu’elles ont inspiré le projet de « grand oral du Bac ».

Et pour conclure tout à fait, on a une franche poussée de fébrilité, une nette sensation de vertige, et on se demande ce qu’on peut sauver encore et comment le faire quand on voit que ce qui nous paraissait stupides pour nos élèves de lycée, est l’un des outils de sélection de nos « élites » !

Mais on se rassure… Comme nous n’enseignons pas dans une institution d’excellence, et comme nous ne sommes que de piètres professeurs du Secondaire et certes pas de grands « professeurs d’art oratoire à Sciences-po » on peut raisonnablement penser que notre grille d’évaluation du « grand oral » sera simplifiée. Peut-être qu’en lieu et place de « Stabilité des appuis sur le sol et verticalité. Acquis, En cours d’acquisition, Non acquis », serons-nous gratifiés d’un « Se déplace à 4 pattes. Oui, Non ».