« Nous étions jeunes, nous étions cultivés, nous étions pluriels » : Bruno Gibert et Édouard Levé (Les Forçats)

Édouard Levé, Rugby (détail de la couverture des Forçats)

Lorsqu’ils se rencontrent, Bruno Gibert, auteur et narrateur des Forçats, et Édouard Levé sont deux inconnus. Leur œuvre est devant eux, double quête, celle d’une forme singulière, celle d’un nom à faire connaître au monde. Peu à peu tout s’ébauche et tout se déséquilibre : Bruno devient le spectateur à la fois fasciné et irrité d’Édouard. Les forçats est tout autant le portrait de deux jeunes hommes en artistes que celui d’une génération qui se cherche, tout autant une autofiction qu’une exofiction, avec Édouard Levé pour centre et attraction/désastre.

Edouard Levé, Angoisse, Entrée

« Il habitait au 90 rue Legendre et moi au 45 rue Lacroix, dans le même arrondissement de Paris ». 455 pas les séparent, la distance à trouver désormais pour habiter un lieu littéraire et pouvoir écrire ce texte brûlant, hommage à l’ami disparu et quête de soi à travers l’autre. Ed est un Des Esseintes contemporain, il a recouvert ses appareils ménagers de peinture argentée industrielle, faisant de banals objets du quotidien des artefacts, une assomption du factice, « à l’inverse des trompe-l’œil spectaculaires de Thomas Demand, il avait réussi ce prodige : faire du faux avec du vrai ».

En somme Édouard Levé a toujours vécu en artiste, dans une méta-conscience de ses pratiques. « Bien en évidence » sur une étagère, doublant la bibliothèque aux allures d’ironique art du poème en prose de Des Esseintes, « Bouvard et Pécuchet trônait ainsi qu’A Rebours ». Le quotidien est un espace artistique, tout lieu se doit d’être investi, comme ces photos découpées dans Libération, sans légende, « scotchées sur le mur vierge du salon », qui « n’étaient plus les témoins du réel mais de pauvres reliques flottant loin de leur référent, mystérieuses et autonomes ». Tel est sans doute Édouard Levé dans Les Forçats, l’artiste qui par son suicide est devenu légende, un être qui doit être écrit pour retrouver sa place dans ce qui fut une amitié particulière, de celles qui vous limitent autant qu’elles vous forgent. Les Forçats, comme ces photographies sans légende, est une archive de l’ami qui, pour s’écrire, doit accepter la part irréductible de son sujet « flottant loin » de son « référent », à jamais mystérieux et autonome.

« Forçats », Bruno et Édouard le sont en ce qu’ils créent depuis ce qu’ils voient, en ce qu’ils forcent les hasards objectifs, déambulant dans Paris, en quête des œuvres « involontaires » que leur offre le réel. Leurs références communes sont Voyeur de Hans-Peter Feldman (que Bruno offre à Édouard), Histoire de l’œil de Bataille ; ils sont « selon l’expression de Bram Van Velde (…) les forçats de l’œil », condamnés à « dresser un inventaire des signes », à repérer des collusions de l’art et du quotidien qu’il s’agit de découvrir et prélever. L’artiste n’intervient qu’en ce qu’il découvre ces épiphanies puis les expose dans « un absolu impersonnel que mon ami rechercha toute sa vie ». Ed est ainsi un « insecte expérimental », un « artiste à programme. Programme qu’il lui fallait suivre à la lettre, le résultat ne se jaugeant qu’à l’aune de l’idée initiale ». Bruno voudrait, lui, devenir « un bon artiste peintre » ce qui diffère singulièrement de la quête artistique objectiviste de Levé, d’ailleurs tout les sépare depuis le début, dès leurs origines sociales. L’histoire de cette amitié est aussi celle d’un lieu commun qui passerait par une « volonté de révolution permanente », connaître les Anciens mais ne surtout jamais les respecter.

Edouard Levé, Angoisse, Sortie

« Nous nous rêvions princes dans notre domaine. Nous étions jeunes, nous étions cultivés, nous étions pluriels. Nous pensions être ce que l’époque avait produit de plus parfait et celle-ci ne le savait pas encore » : Ed comme le narrateur des Forçats ont fait du monde leur laboratoire et Bruno Gibert réussit le tour de force de rendre leur parcours dans le monde de l’art des années 90-2000 sans jamais donner à cet hommage un tour élégiaque ou nostalgique, en rendant l’intensité de cette affinité élective, en épousant leur quête forcenée d’une singularité farouche et rebelle — d’autant plus complexe quand l’ami est un double admiré que c’est aussi de sa pratique qu’il faut, à tout prix, se détacher, et quand, en chiasme, l’ami est fasciné par la figure du père de Bruno.

« Longtemps j’ai vérifié la théorie de Bazaine selon laquelle un peintre « naît vieux », c’est-à-dire d’abord encombré de sa culture, écrasé par ses admirations et par tout ce qui a existé avant lui et qui perdure ». Il faudra rompre, donc, puis retrouver pied et sa voix alors que « nous étions hors de tout, nous vivions dans un temps suspendu comme les acteurs d’un film sans narration ». Sans doute ce livre est-il cette tentative, alors qu’Édouard Levé, « Bartleby de la vie réelle », a fini par se détacher de tout, dont de lui-même, achevant sa légende par son suicide en 2007, alors qu’il demeure le phare d’une vie. Seul le récit permet d’accomplir l’impossible disjonctif : se détacher tout en demeurant au plus près, soit l’art même du tombeau.

Bruno Gibert, Les Forçats, éditions de L’Olivier, février 2019, 160 p., 16 €