Anne-Marie Albiach : La Mezzanine

1. Je continue ma lecture – ce matin, dans le bus (grand calme pour une fois, personne ne parle, même mezza voce). Arrivé à destination, je referme le livre, p. 177, en notant sur un carnet les derniers mots de cette page : “de la mezzanine une chaleur douce mourait sur les parquets”. Et ce faisant, je constate une fois de plus que, pour rendre compte d’un tel ouvrage, l’idéal serait d’en recopier quelques fragments, en se dispensant du moindre commentaire (Claude Royet-Journoud avait procédé ainsi en 1972 pour une lecture d’État d’Anne-Marie Albiach). Mais on a beau tenter de ne faire aucun quartier avec nos démangeaisons “critiques”, il en remonte toujours à la surface quelques scories auxquelles on n’a pas cœur d’accorder le coup de grâce.

La Mezzanine est un livre stupéfiant. Dès l’incipit du premier cahier, on est pris par la force de l’écriture : “Catarina Quia écrivait désormais dans un cercle. Elle ne savait de qui ou d’où ce cercle émanait. Les langages autour d’elle se faisaient fragmentaires, et les personnes qu’elle côtoyait, après l’avoir rudoyée dans son corps, menaçaient son esprit. Catarina Quia vivait là mezza voce dans un rêve, dont la mémoire revenait et se perdait en dormant – mais aussi éveillée.” Difficile d’interrompre le flux, même si on a souvent envie de revenir en arrière pour reprendre certaines pages. “La nuit emportait son corps. Drapée de dentelles blanches, elle le voyait prendre et aimer une autre femme, et elle se souvenait de son « mariage », au cours du repas il regardait déjà une autre femme, plus attirante qu’elle. Mais elle voulait taire dans sa mémoire et dans sa bouche ce jour-là.”

Je me souviens de ma première rencontre avec le nom d’Anne-Marie Albiach. C’était en juillet 1975, non loin de Saint-Nazaire où – je ne l’ai su que bien plus tard – elle était née en 1937. Comme je m’ennuyais, je m’étais offert, dans la librairie-maison-de-la-presse locale, le numéro 23 de la revue Change : monstre poésie (curieuse époque quand on y songe, où quelque chose d’aussi peu vendable pouvait se trouver au milieu de best sellers et autres littératures de plage). Je n’avais pas encore lu la moindre ligne des 16 auteurs annoncés en couverture (et non des moindres : Jacques Roubaud, Jean-Claude Montel, Danielle Collobert, Paul Louis Rossi, Claude Royet-Journoud, Anne-Marie Albiach, Joseph Guglielmi, Mathieu Bénézet, Didier Pemerle, Philippe Boyer, Bernard Noël, Jean-Pierre Faye, etc.). Très attiré par ce monstre poésie, j’ai cherché à prendre contact avec la plupart de ces auteurs. Ce fut assez facile, grâce notamment à Jean-Pierre Faye qui avait le goût des rencontres et le don d’embarquer la jeunesse (mes amis et moi avions dans les vingt ans) dans le sillon du collectif qu’il animait. Mais, en ce qui concerne Anne-Marie Albiach, ça ne s’était pas fait, probablement parce que, d’entre tous, elle était la plus discrète. Mais je me souviens de sa voix, enregistrée en 1978 par Jean Daive à la Maison de la Radio. Assez proche de celle de certaines comédiennes que l’on invitait alors volontiers à la radio, elle sonnait “années 1970”. Si elle pourrait donc aujourd’hui paraître “datée”, elle me semble plutôt intemporelle, par son timbre, sa douceur, ses accentuations subtiles, sa lenteur d’élocution et la précision dont elle fait toujours état. Jean Daive a écrit : “Je ne sais si sa voix à elle est une blessure ou un frisson. C’est une voix fatale.

Anne-Marie Albiach – le 11 juin 1978 : “Le blanc n’est pas un miroir : il ne renvoie pas. Il a sa propre opacité. Ou alors on peut dire qu’il renvoie à un discours second, ou ternaire. Le blanc renvoie au corps de façon initiale, mais une fois qu’il est inscrit sur la page il renvoie au discours et au discours du corps. En fait le blanc m’est très naturel. Il n’est pas pour moi une mise en question. Il est devenu l’écriture même, enfin…

Anne-Marie Albiach

L’ayant à peine aperçue ce jour-là derrière les vitres d’un studio – celui de Poésie ininterrompue (il se trouve que je travaillais dans une cellule de montage toute proche) –, à moins que je n’aie rêvé cette rencontre, je ne la recroiserai que vingt et un ans après, au cours d’une soirée dans un très grand appartement, de ceux où on peut, si on le désire, se perdre, ou s’absenter : elle, fumant cigarette sur cigarette, d’autant plus présente qu’elle semblait ailleurs, comme n’incitant qu’à de brefs échanges silencieux. C’est dire si je ne la connais qu’à peine, même si, à lire son œuvre poétique depuis plus de quarante ans, elle m’est devenue familière, ayant secrètement tissé avec elle, de solitude à solitude, quelques dialogues jamais fermés.

Dans Change montre poésie, sa contribution s’intitulait LOI(E), en écho avec Aely d’Edmond Jabes, mais ce n’était pas dit, et ces trois pages (le texte le plus bref de ce numéro, non en nombre de signes, mais de pages) semblaient particulièrement énigmatiques, ce qui ne pouvait que renforcer la fascination qu’elles pouvaient exercer (LOI(E) sera repris dans le recueil Anawratha – Spectres Familiers, 1984). Vers la fin des années 1970, il y eut (pour moi) un autre choc : la découverte, grâce à Emmanuel Hocquard et Raquel dans l’atelier de cette dernière à Malakoff, des petits livres artisanalement imprimés en typographie à très peu d’exemplaires, parfois accompagnés de gravures, d’aquarelles, publiés par leurs soins aux éditions Orange Export Ltd. Ces ouvrages aujourd’hui introuvables – Hocquard préférait dire “volumes” –, mes amis et moi n’avions pas les moyens d’en acheter, mais nous les regardions de près, davantage en artistes qu’en bibliophiles, tant ils dévoilaient bien autre chose que du faux luxe. Deux livres d’Anne-Marie Albiach s’étaient agrégés au catalogue en 1976 : CÉSURE : le corps et Objet (repris en 1984 dans Mezza Voce – publié par Bernard Noël dans la collection Textes et réédité en 2002 par Yves di Manno dans la collection Poésie, les deux chez Flammarion). Elle a aussi contribué au Bulletin Orange Export Ltd., à propos d’Heinrich von Kleist ou de Roger Giroux (repris dans Anawratha). Et offert ce monostiche en 1981, dans le cadre d’un recueil de “One-line poems” rassemblés par Emmanuel Hocquard et Claude Royet-Journoud :

“UNE BARQUE BRÛLE SUR LES REMBLAIS DU PORT
Elle ignorait qu’elle ne connaîtrait plus jamais cela.”

En juin 1978, la revue Action poétique (dont le comité de rédaction et celui de Change avaient trois membres en commun) titrait son 74e numéro : avec Anne-Marie Albiach. Au sommaire, un inédit (« Théâtre » – repris dans Mezza Voce) et un entretien, mené par Henri Deluy et Joseph Guglielmi : “Je crois que le côté physique de mes textes est extrêmement important. En fait, je vis le texte comme un corps, comme la projection d’un corps, mais d’un corps et de son image… Je ne pense pas qu’on puisse dire que mes textes sont « abstraits ». En fait, ils révèlent le côté physique du souffle, de la Voix (en rapport avec une musique mémorielle obsessionnelle, un Opéra permanent occulté), et de la syntaxe.” Il était suivi d’une nouvelle de Louis Zukofsky traduite par ses soins (c’était la deuxième fois qu’elle proposait une version française d’un écrit du poète objectiviste américain après celle de “A”9, dans le n°12 de Siècle à mains en 1970 – republiée en volume en 2011 chez Éric Pesty) ; et entouré de quelques études (et/ou “hommages”). Tentation de tout recopier (puisque aucune limite ne devrait brider nos élans quand la publication se fait en ligne), avant de se résoudre à ne découper que quelques lignes (ou vers) au scalpel :

2. Reprise. Sur la petite table à droite du bureau, une petite pile d’ouvrages acquis pour la plupart au moment de leur parution : les premières éditions des livres d’Anne-Marie Albiach jusqu’à Cinq le Chœur (qui les rassemble en 2014 chez Flammarion, à l’initiative d’Yves di Manno et d’Isabelle Garron qui signe une très éclairante postface) ; quelques numéros de revue dont le n° 87 d’Action poétique consacré à Claude Royet-Journoud – où, au cours d’une libre conversation avec Emmanuel Hocquard, Claude Royet-Journoud cite ce vers d’Albiach : “toutes les évidences lui sont mystère” – et le n° 240 du Cahier du Refuge (où on peut relever ces mots d’Yves di Manno : “je voudrais aussi insister sur l’humour d’Anne-Marie, sur la gravité de sa joie et la lumière très douce qui émanait d’elle”) ; un livre de Jean Daive, Anne-Marie Albiach l’exact réel (Éric Pesty Éditeur, 2006), composé de la retranscription de quatre entretiens radiophoniques qu’il a eu avec elle, précédés par un très beau texte de l’auteur de Décimale blanche intitulé Le poème pourquoi en sait-il plus que les mortels ? Fragment : “Le vers est chargé d’une irrépressible passion de la vie, plus exactement d’un baroque insurrectionnel si à vif qu’il immerge tout le poème dans la phase de l’incandescence : je l’appelle l’état amoureux” (J.D.) ; et enfin La Mezzanine, cet inédit non écrit dans le but d’être publié, probablement sauvé de la destruction, et aujourd’hui disponible à La librairie du XXIe siècle au Seuil, grâce au travail acharné (plus de trois ans) de Marie-Louise Chapelle et Claude Royet-Journoud. Jacques Roubaud en signe la préface, dont j’aimerais citer les derniers mots : “La Mezzanine, le dernier récit de Catarina Quia, est une étrange, une surprenante, une paradoxale réussite.

Récit ou roman ? “Une œuvre riche en mystères” précise Roubaud. Disons : un opus inachevé écrit, nous précisent ses éditeurs, avec ce qu’elle avait à sa disposition (“Claude lui a apporté à l’hôpital Sainte-Anne un des trois cahiers. En belle page un dessin très coloré qu’il a fait pour elle”). Une fois La Mezzanine refermé, nous sommes davantage travaillés par la tentation de tout relire que par l’attente de quelque suite. Comme hantés, portés par le sentiment que rien ne manque, nous reparcourons en tous sens cahiers et récit retrouvé, à la recherche de telle phrase ou paragraphe, imparfaitement mémorisés, mais continuant à nous trotter dans la tête : “L’attente pend racine dans ce temps indéterminé et modèle corps, ainsi que la mémoire : ou la vision. L’attente était sans cesse pour Catarina Quia menacée de non-retour – et s’enroulait autour de son corps apprêté, ces épines qui la déterminaient dans le temps. Un jour sans cesse imminent viendrait où l’attente même n’aurait plus aucun sens – son corps serait inhabité et résonant.”

Jacques Roubaud parle aussi de “mystère du nom Quia dont le sens est « parce que »”. Autre personnage énigmatique du “roman” : Anna-Lisa (“= « analysa », passé simple”). D’autres noms circulent, parfois réduits à leur seul prénom, ou même à son initiale. Certains correspondent à des personnes de l’entourage de l’auteure, reconnaissables, du moins par les plus avertis des lecteurs. D’autres non. Il me semble cependant que ce problème de “reconnaissance” soit secondaire. Qu’il faudrait même oublier ce que l’on sait de la vie de celle qui a écrit ces cahiers dans l’urgence (entre novembre 1982 et mars 1983) avec une toute autre idée que de les rendre publics. De toute façon, il serait illusoire de chercher à décrypter ce qui s’y trame – d’intime, même si, “naturellement”, le lecteur est tenté par l’analyse, plus ou moins sauvage, de ce qui s’y livre (pourquoi ? Parce que). Il faut cependant, quand ça vous vient, chercher la parade, afin de se débarrasser de certaines prétendues clés. On pourrait même, in fine, se demander si la lecture ne serait pas davantage plaisante (voire jouissive) en abordant cette Mezzanine comme une sorte de territoire vierge au sujet duquel on ne disposerait d’aucune information avant d’y avoir fait le premier pas. Donc : avec une certaine naïveté – ou disons plutôt sans préjugés. Suite à plusieurs lectures et après avoir fait un tour dans les archives déjà citées, Anne-Marie Albiach, m’apparaît plus mystérieuse que jamais. La seule hypothèse qui vaille (ou qui me reste), c’est “qu’il est question d’amour. Que l’amour pénètre le roman.” (Jacques Roubaud – qui ajoute aussitôt :) “Et l’amour intervient, aussi, comme l’amour des mystiques, dans la grande tradition de sainte Thérèse, de saint Jean de la Croix”.

3. Reçu à l’instant (samedi 11 mai 2019, 18h21) un message par mail d’Yves di Manno, poète, écrivain, directeur de la collection Poésie/Flammarion qui, après avoir pris l’initiative de rééditer Mezza Voce en 2002, a publié Figurations de l’image en 2004 et Cinq le Chœur 1966-2012 en 2014, deux ans après la mort d’Anne-Marie Albiach (ce livre ayant été conçu de son vivant, en proximité avec elle). Je lui avais demandé, suite à une longue conversation téléphonique où nous avions échangé au sujet de La Mezzanine, de m’écrire une sorte de condensation de ce qu’il m’avait dit et qui m’avait frappé par sa justesse (une lecture à la fois émue et précise, sans concession). Je reprends ici l’essentiel de ce message :

“La lecture de La Mezzanine m’a bouleversé, tant ce texte expose ou met à nu avec une acuité stupéfiante la pulsion sauvage, incendiaire, du désir amoureux tournant à vide et des ravages qu’il provoque lorsqu’il traverse ainsi un être, à l’état brut. Rarement me semble-t-il une femme se sera confrontée dans l’écriture – après l’avoir été dans la vie – à cette réalité aveuglante avec une violence aussi crue, qui rapproche ces pages des fictions brèves de Bataille : mais comme renversées, déployées du côté du féminin. Ce livre inclassable, éclaté mais d’une présence foudroyante, pousse en tout cas à reprendre autrement la lecture de l’œuvre poétique d’Anne-Marie Albiach, c’est-à-dire à prendre en compte sa dimension physique, théâtrale et charnelle, comme elle-même encourageait d’ailleurs à le faire.

A mon sens il n’y a ni “autobiographie”, ni “invention fictionnelle” dans ces pages. Mais à leur exacte croisée deux états, deux moments différents d’un même texte, voué dès l’origine à l’inachèvement : d’une part les trois Cahiers, qui enregistrent avec le seul écart du déplacement ou de l’indécision patronymique les pulsions, les élans, les errements du corps et de la pensée ; de l’autre les feuillets épars de la fin, où Anne-Marie Albiach se confronte dans la matière du langage au même “sujet” avec une visée plus ouvertement “littéraire”, si l’on veut – où l’écriture en tout cas prend l’ascendant sur le vacillement intérieur qui la fonde, et qu’elle ausculte avec une attention inquiète. Il s’agit davantage d’une avancée, d’un mouvement vers un récit envisagé et finalement inatteignable, que la prose n’était peut-être pas en mesure d’exécuter. D’où le suspens – puis le recours au poème juste après. On renvoie le lecteur aux dernières pages de « Figure vocative », écrites dans la foulée : L’Objet anarchique (dédié à Bruno C.) et l’ultime séquence, justement intitulée Caterina A :

« Une nudité nouvelle, laissant tomber
les vêtements les plus flous dans l’incandescence
des artères »

Anne-Marie Albiach

4. Et bien entendu, laisser le dernier mot à l’auteure… Plaisir de recopier (même si je triche, ne respectant pas exactement la mise en page (“/” signifie : passer à la ligne). Comme du temps où les apprentis peintres allaient copier les “maîtres”, non pour les imiter, mais pour mieux s’imprégner de leurs toiles. On peut aussi lire à voix haute. Et ces deux fragments auraient pu être autres. Impossible ici de “spoiler” – quelle liberté !

P.160. “Vu Bruno hier. (…) Quand le reverrai-je. / Évidemment je ne suis pas toujours d’accord avec lui – et ce texte où je me dévoile, risque de l’éloigner définitivement. / Se libérer de lui – mais « mon corps » est à jamais marqué. (bien d’autres soucis : cette crainte permanente) (de l’anonyme) / Et si nous faisions l’amour, cela serait-il aussi sacré. / À force de refuser, je le lasse – cela est mieux ainsi. Nous sommes destinés à une séparation. / DOULEUR ANGOISSE PRISON”

P.247. “Un vide descendait, soupirs de Caterina Quia, faite pour la chasteté. La haine des familles lui remontait au corps, la faisait vaciller et vomir. Les familles qui tuent leur dernier enfant trop faible. Vent sur les genoux. Pourquoi son travail lui paraissait-il absurde et sans issue.

À vous maintenant de plonger dans La Mezzanine, le dernier récit de Catarina Quia, au sujet duquel ses éditeurs (Marie-Louise Chapelle et Claude Royet-Journoud) ont écrit : “Dans la douleur, l’écriture, portée par une lucidité féroce – et une jubilation intense – atteste la réalité de Catarina Quia, et de son double, Anne-Marie Albiach.”