« En faire l’expérience jusqu’à la nausée » : La vache de Beat Sterchi

Les grands livres sont hors actualité, le temps qui passe renforce leur pertinence et leur urgence. Ainsi en est-il de La Vache (Blösch), roman de Beat Sterchi écrit en 1983, paru chez Zoé en 1987, republié le mois dernier, doublement actuel dans sa saisie de la xénophobie et de l’abattage des animaux, soit une même violence dans le rapport à l’Autre.

Comme l’écrit Claro dans sa préface, il manquait aux vaches « une œuvre digne de Moby Dick ». Ce roman, Beat Sterchi l’a écrit, dans une forme singulière. Les chapitres impairs sont centrés sur l’arrivée d’Ambrosio dans le « pays nanti », à Innerwald. Il a laissé femme et enfants en Espagne, se rend en Suisse pour travailler dans la ferme de Knuchel, s’occuper de ses vaches laitières. Le travailleur déplacé découvre ce « Nord attirant incarné seulement par quelques noms imprononçables sur des papiers officiels » et sa présence déplace le regard du lecteur qui découvre avec lui le quotidien de la ferme, les travaux et rythmes des champs, la vie du village mais aussi le rejet dont l’étranger est l’objet. Il est « livré en pâture à un public curieux », il est celui qui dérange, que l’on accuse de tous les maux. « Pour la première fois de sa vie, il sut qu’il était petit, étranger et différent. »

Les chapitres pairs se déroulent sept ans plus tard. Ambrosio travaille désormais à l’abattoir, il tue les bêtes qu’il choyait. Au « sol glaiseux et vert », ce « vert humide et gras », s’oppose la « faible lumière (…) pâle » de l’abattoir, « il n’y avait pas de couleurs, du froid seulement et une odeur de graisse légèrement rance ». Aux mains dans la terre riche et nourricière s’opposent les visages et avant-bras « encroûtés de mucus, de graisse, de matières fécales et de sang ». Au rythme des champs s’oppose celui, à la chaîne, de l’abattoir… C’est là qu’Ambrosio va retrouver Blösch, jadis « first lady de l’étable » de Knuchel. Elle était reine, dominant le troupeau, splendide et orgeuilleuse. Elle est désormais « misérable, décharnée, écorchée, les os saillants, la peau pendante, les pis déformés par la machine à traire. Elle sentait le désinfectant à plusieurs mètres, elle sentait l’urine et la vaseline », « un squelette pitoyable ».

« Ambrosio lâcha son couteau. La vache au bout de la corde, c’était Blösch. Blösch, la reine de l’étable knuchélienne. Ambrosio recula, il n’avait plus vu cette vache depuis sept ans, mais il l’avait reconnue sans peine, dehors sur la rampe. Tel un fantôme, elle avait émergé du brouillard matinal pour boitiller jusqu’à la balance où Krähenbühl, le sourcil moqueur, avait inscrit un poids vif dérisoire dans son livre de contrôle. (…) Blösch n’offrait toujours pas de résistance. Paisible comme une vache qui aurait sous ses pattes l’herbe drue du pré knuchélien, elle se tenait près de Krummen et attendait ».

Autant le dire, la lecture des chapitres pairs est éprouvante, à la limite du supportable, Beat Sterchi nous met face à ce que nous refusons de voir, il « incarne » et décuple les effets de son récit par le choc de ces chapitres alternant lieux et temporalités, monde rural et industrie alimentaire, Blösch tour à tour reine et cadavre. Les chapitres pairs et impairs ne s’opposent pas, les uns ne sont que suites et conséquences des autres, c’est tout un monde qui se voit ainsi reconstitué avec réalisme sous nos yeux, ce que nous voyons (le vert éclatant des champs, les vaches majestueuses) et ce que nous invisibilisons — la mort à la chaîne, les animaux épuisés par une existence de traite, abattus dans des conditions insoutenables même lorsque leur état, comme celui de Blösch, les rend impropres à la consommation.

L’alternance des chapitres nous refuse toute opposition confortable, édifiant un texte absolument irréductible que Die Zeit qualifiait très justement, lors de sa sortie en 1983, de « texte sauvage, démoniaque et lent, magiquement poétique ». Beat Sterchi nous force à considérer un système, dans son versant humain comme non-humain : l’ouvrier (dans les champs, à l’abattoir) et la vache (traite, abattue) sont deux étrangers, deux figures d’une même exploitation, soumis à une même violence rendue de manière sidérante par ce récit d’une exploitation de l’homme par l’homme, de l’animal par l’homme. « Les plaies de Blösch étaient <l>es plaies (d’Ambrosio), la perte d’éclat de son pelage, c’était sa perte, les creux profonds entre ses côtes, les trous immenses autour du bassin, ils se creusaient dans sa chair aussi, ce qui manquait à la vache, on le lui avait pris aussi ».

Beat Sterchi, La Vache (Blösch), préface de Claro, traduit de l’allemand par Gilbert Musy, éditions Zoé, avril 2019, 480 p., 22 €