Cyril Collard, une idole

Harrion Arévalo (à gauche) dans le rôle de Cyril Collard dans Les Idoles de Christophe Honoré

Retour sur l’œuvre de Cyril Collard à l’occasion ce soir de la nomination de l’épatant Harrison Arévalo à la 31e cérémonie des Molières dans la catégorie révélation masculine pour son interprétation de l’auteur des Nuits Fauves dans Les Idoles, la fulgurante pièce de Christophe Honoré, lui-même nommé dans deux catégories : meilleur auteur francophone et comme meilleur spectacle public.

Quand le film est sorti, c’était vraiment la galère d’être un jeune homosexuel en France. C’était en 1992 : pas d’internet, pas d’applications de rencontres, et pas question de sortir dans les bars gays de Paris, lorsqu’on était mineur et éloigné, et si toutefois on avait même l’idée de leur existence. La première loi reconnaissant officiellement les couples homos et permettant un contrat d’union civile entre personnes de même sexe (PACS), ne serait votée que 7 ans plus tard. Une lueur, pourtant, même si je n’en savais rien : en 1992 ouvrait la discothèque gay mythique, Le Queen, qui allait abriter des années plus tard, mes premiers pas dans la nuit parisienne. Sur les Champs-Élysées.

Être homosexuel en ce temps là n’était pas dramatique, quoique la vie d’un jeune gay pouvait rapidement virer au drame, mais c’était vraiment galère. J’avais 15 ans, j’étais à l’époque lycéen en banlieue ouest de Paris, dans un établissement chic, privé et catholique. L’homosexualité se résumait pour moi à « pourquoi moi ? », des dizaines de questions, aucune réponse, le sentiment d’une injustice, d’une malédiction sans avoir pourtant rien fait de mal, bien au contraire, bref, un abîme de désespoir. Et aussi la pire insulte qu’on puisse proférer dans une cour d’école. Et j’étais ça.

La France a cela de bon que grâce aux activistes d’Act Up, elle a rapidement pris conscience de la nécessité de communiquer sur le Sida. Les pouvoirs publics ont déroulé des campagnes de prévention, des programmes de télévision, des soirées pour amasser des fonds pour la recherche. On entendait donc parler du Sida dans les lycées catholiques de la France en 1992. Mais la boue infamante qui couvrait cette infection noyait toute propagande de bonne volonté. Et s’il y a une chose que je savais, c’est qu’en plus d’être un homosexuel (un homosexuel génial), cette maladie m’était bizarrement fatalement destinée (alors que pas du tout). Et que j’irais mourir seul, abandonné et couvert de honte. Ça n’est pas arrivé.

Je me souviens très bien que quand Les Nuits Fauves est sorti, il y a eu tout un bordel dans les média. Avide de réponses sur « qui j’étais », j’ai immédiatement tendu l’oreille, il y avait un film dont tout le monde parlait, LE film qui parlait de pédés et aussi de Sida, ce qui revenait dans l’inconscient collectif à la même chose. J’allais enfin voir à quoi ça ressemble un autre homo, quelle genre de vie il peut mener, à quel destin il est promis. Je rappelle qu’il n’y avait pas internet et donc très peu de références homosexuelles, d’exemples, d’histoires gays pour s’identifier. Les rares gays notoires où films qui traitaient du sujet, avaient plutôt pour effet de vous désespérer encore plus. Le moyen âge.

Cyril Collard

Lorsqu’on m’a invité ici à écrire sur Les Nuits Fauves, mais d’une manière personnelle, j’ai fait exprès de ne pas revoir le film au préalable.
J’ai voulu laisser remonter à la surface les impressions, les émotions enfouies qui m’avaient à l’époque submergé. Quand le film est passé près de chez moi, j’ai donc fait usage des aptitudes que chaque jeune homo développe pour sa survie : dissimulation, détermination, prise de risque, talent de comédien. En me rendant dans le plus grand secret, fébrile et affolé à la fois, voir LE film, je devais avoir l’air d’un agent du MOSSAD. Et puis j’ai vu. Et ce que j’en garde jusqu’à aujourd’hui n’est pas rose.

Je ressens encore un abattement à la sortie, mon cœur qui se serre, une amertume et une grande inquiétude. Le coeur lourd, j’ai ravalé une déception de plus : LE film ne parlait pas de moi, je n’y avais qu’entrevu l’homosexualité. Le bel acteur atteint du Sida dans la vie comme dans le film, n’était pas vraiment gay dans l’histoire. Il vivait une passion orageuse et destructrice avec une jeune actrice, qui bien que brillante dans le film, n’était pas un garçon. Je revois les déambulations du personnage principal dans un Paris glauque, humide, gris, des endroits repoussants (en tout cas pour le jeune homme que j’étais). Tout cela se soldait par une issue shakespearienne : portée par sa passion dévorante, la jeune fille prenait le risque de se faire contaminer par son grand amour, afin de « garder quelque chose de lui en elle » lorsqu’il serait mort. Ils faisaient donc l’amour sans capote, en sachant tous deux ce qui allait arriver. Et tout le monde mourait dans la tristesse à la fin.

J’ai dû être un peu prostré, hyper désagréable avec mes parents, encore plus rongé de l’intérieur après avoir vu LE film. Jusqu’à ce que ma rage de vivre et ma colère contre l’injustice ne me fassent reprendre des couleurs. J’ai eu raison et je vous garantis que ma vie a été bien plus belle que dans LE film.

Mais pourquoi ressasser toutes ces vieilleries, remuer ce vieux film sinistre que j’étais bien trop jeune pour comprendre ? Quel intérêt aujourd’hui, pour le lecteur comme pour moi, de revenir sur ce passé pesant de la condition homosexuelle ? S’il me fallait une réponse à ces interrogations, je l’ai eue très vite et pas du tout là où je l’attendais.

C’était il y a quelques jours, avec un ami que je connais depuis 15 ans. Il est hétéro – ça arrive aux meilleurs d’entre nous – ce qui ne l’a pas empêché depuis toujours d’être entouré d’homos, plus ou moins amoureux de lui. Il a passé une grande partie de sa vie au milieux d’eux et leur doit beaucoup. À moi en particulier. Nous avions un peu fait la fête, et puis d’un coup, il me parle d’un proche qui lui a révélé en larmes sa séropositivité. Dans ces cas-là, je sais toujours trouver les mots, donner les bonnes infos, dédramatiser.
La conversation dérive sur les maladies graves en général et là, sans que rien ne m’y ait préparé, il assène : « Je préfère mourir du cancer que vivre avec le sida ». Voilà. Flottement dans l’assistance. Je suis médusé, j’oscille entre stupeur, tétanisation, souffle coupé, au bord de l’explosion de colère. Mais je ravale tout sans battre un cil, sans rien montrer, comme nous avons si bien appris à le faire.

Ainsi donc des décennies d’information, de films, de livres, de témoignages, d’avancées médicales, de luttes, de militantisme, de prévention, bref de progrès, tout cela n’a servi à rien : un hétéro hyper éduqué, vivant au milieu des pédés, balance « qu’il préfère mourir d’un cancer que vivre avec le sida ». Et il poursuit la conversation comme si rien ne s’était passé, avec sa bouche entourée d’une barbe blonde et de deux grands yeux bleus.

J’ai travaillé un temps dans l’humanitaire et l’une des premières choses que l’on m’a apprises, c’est que la cause qui touche le plus le public et qui le rend généreux, c’est typiquement « l’enfant-innocent-atteint-d’un-cancer ». Plus on s’éloigne de cette équation, plus la cause est difficile à défendre dans l’opinion. Et vous ne serez pas surpris que la folle / le drogué / la pute sidaique, se situe à l’extrême opposé. Et quarante ans de luttes finissent résumés dans cette phrase épouvantable sortie sans filtre de l’inconscient d’un jeune homme en 2018.

La chance et la sage application des consignes de prévention ont fait que je suis passé entre les gouttes, « le Sida n’est pas passé par moi », comme le disait une campagne française des années 90. Je ne sais pas comment j’aurais pu autrement me relever d’un tel choc, d’un tel arrêt de mort sociale, sorti de la bouche d’un ami intime que je croyais connaître comme moi-même.

Alors oui, j’ai voulu comprendre pourquoi le sentiment de malaise et d’abattement que j’avais ressenti au premier visionnage des Nuits Fauves, il y a 25 ans, pourquoi ce putain de malaise était encore présent avec force dans la cervelle de mes copains hétéros (et probablement de beaucoup d’homos, si j’en juge par le nombre de suicides de jeunes gays que nous connaissons tous au cours de notre vie).

Revoir Les Nuits Fauves de et avec Cyril Collard à 40 ans change tout.

Le film sort le 21 octobre 1992. Cinq mois après, Cyril Collard meurt à 8 heures du matin des suites du Sida. Trois jours après sa mort, le film obtient les Césars du Meilleur Film, du Premier Film, de l’Espoir Féminin (pour Romane Bohringer, l’autre rôle principal) et du Meilleur Montage. Il a aussi été nommé pour les Césars de la Réalisation, du Scénario et de la Musique.

Qui peut dire exactement
Qu’il sait ce qu’est la rage ?

C’est sur ces paroles de chanson que s’ouvre le film, car c’est bien de rage qu’il s’agit, rage narcissique, rage de conquérir les autres, rage contre l’injustice et la maladie, rage jalouse, orages des sexualités qui se percutent. Très synthétiquement : Jean est bisexuel et séropositif, Laura 17 ans, tombe folle amoureuse de lui, au point qu’elle ne craint pas la contamination. Mais Jean ne parvient pas à se donner exclusivement à Laura. Il y a les garçons, les autres filles, il y a surtout lui même. Laura va sombrer dans la folie destructrice, tandis que l’entourage de Jean se déchire et dérive.

– J’ai jamais su choisir.
– T’as qu’à dire non à ce qui te plaît le moins.
– Je ne sais pas dire non, j’ai jamais appris.

La caméra est souvent subjective, le cadre est non stable, le montage est nerveux. Un effet de style fréquent est l’ellipse, tant dans la narration que dans le montage. Par exemple, au début du film, Jean, qui ne sait pas encore qu’il est séropositif, va faire une prise de sang de routine à l’hôpital et signale à l’infirmière qu’une tache est apparue il y a quelques jours. L’infirmière propose une biopsie. On n’en sait pas plus pendant longtemps, jusqu’à ce que plus loin, le personnage de Jean parle soudain de sa séropositivité : il n’y a eu aucune scène « d’annonce » ou de découverte de la séropositivité de Jean. Ellipse.

Laura à Jean.
– Tu pilles tout le monde pour survivre mais toi qu’est-ce que tu donnes !

L’homosexualité est omniprésente au long du film, mais comme un vent contraire, qui ralentit ou empêche la marche de ce qui devrait être la grande histoire. Elle est surtout une sexualité et très peu une inclination amoureuse. Et elle est abordée assez tard. Bien après que Jean, le personnage principal, un caméraman un peu bohème, a déployé son hétérosexualité ravageuse, et conquis plusieurs femmes, dont bien sûr Laura, folle amoureuse dès leur premier échange, lorsqu’elle passe un casting.

Jean annonce à Laura sa bisexualité.
– J’ai un truc à te dire, j’aime aussi les garçons.
– Je sais.
– Tu le sais ?
– Enfin, je m’en doutais.
– Tu t’en fous ?
– Non je ne m’en fous pas.

Les premiers homosexuels du film sont furtifs, des ombres presque inquiétantes qui se frôlent sous un pont de Paris la nuit venue, se touchent et ne se parlent pas. Il y a ces scènes urophiles, sado-maso, ces regards pervers et ces corps moches. Mais il y a aussi les moments de vie nocturne, dans les bars, les créatures improbables et saoules, les rires, les embrassades, et encore de l’alcool et de la cocaine. Et puis il y a le personnage de Samy, un sportif à la beauté fracassante. Hétéro également, dit-il, mais qui cèdera lui aussi au magnétisme de Jean. Jean et Samy auront de nombreux rapports, mais ils réfutent en quelque sorte le label « homosexuels », d’ailleurs tout commence avec une femme rencontrée dans la rue, dans un trio sensuel, et lorsque les deux garçons commencent à se caresser entre eux, la femme réagit avec agressivité, obligeant Jean à quitter les ébats.

Le meilleur ami de Jean, et Jean.
 – Comment tu fais avec les mecs ?
– Des trucs sans risque, une branlette sous un pont ;
ça dure 5 minutes et puis pfft …  Ça te choque ?

La scène qui a été très commentée à l’époque est évidemment celle où Jean annonce à Laura qu’il est séropositif, alors qu’ils ont déjà fait l’amour sans protection. Particularité, pour donner toute sa vérité à ce moment pivot du film, Cyril Collard avait demandé à Romane Bohringer de ne pas apprendre de texte, et d’improviser. Le résultat est poignant.

Jean et Laura.      
– Tu sais j’étais avec pas mal de garçons, pas toujours des canons. Faut peut-être qu’on fasse un peu attention tous les deux.
– Attention à quoi ?
– (un long silence) J’ai fait le test du Sida, je suis séropositif.
Laura recule, muette, glacée.

Plus tard, lorsque Jean mettra un préservatif pour faire l’amour à Laura, c’est elle qui l’en empêchera et le déposera sur la table de chevet. Laura est éperdument amoureuse de Jean, et Samy aussi, il finira par dire « je t’aime », et, comme Laura, il demandera à Jean de lui faire l’amour sans préservatif. Cette fois Jean refusera catégoriquement de « baiser sans capote ». Les Nuits Fauves ont eu ce mérite que pour la première fois le bareback a fait une entrée fracassante dans le débat public. Et toutes les questions éthiques qu’il charrie. La polémique n’a fait qu’être renforcée par la personnalité de Cyril Collard dont Jean semble être le jumeau cinématographique. Il y a eu des rumeurs de jeunes femmes contaminées, un ou deux noms sont même sortis dans la presse. On peut dire quoiqu’il en soit que Les Nuits Fauves pose clairement la problématique de la responsabilité dans la sexualité. C’est vraiment ce sujet qui est central, celui de la responsabilité, bien plus que la « maladie » en soi, qui d’ailleurs est invisible et muette dans le film. On ne voit pas de dégradation physique, très peu de symptômes (une courte scène où Jean s’auto-examine et palpe ses ganglions dans le cou et sous les aisselles), pas de scène d’hôpital ou de pilules d’AZT : presque rien.

Samy à Jean dans la chambre à coucher :
T’aimes les garçons ?
– Tu crois ?
– Je te demande, je sais pas.
– Allonge toi. Je te violerai pas (rires). Enlève ton blouson, viens, fais pas cette tête là tu ne vas pas à l’abattoir !

Harrison Arévalo dans le rôle de Cyril Collard
© Jean-Louis Fernandez

L’autre grand thème est l’impossibilité amoureuse. L’impossibilité du choix entre Laura et Samy, entre les filles et les garçons, entre le bonheur domestique et la bohème nocturne.

Laura, observant Jean et Samy qui s’amusent à la boxe :
– C’est assez misérable deux garçons ensemble.

Il ne fallait pas attendre de ce film qu’il soit un mode d’emploi de vie homosexuelle à destination des jeunes, ni un documentaire, encore moins une étude sociologique du monde gay. Et c’est pourtant une formidable leçon de vie, en ce que Les Nuits Fauves fait fi de tout ce qui encrasse l’esprit et sépare les êtres. Les clichés sont un à un déconstruits. Les sexualités des protagonistes sont mouvantes, leurs contours tremblants, l’homo ne l’est jamais complètement et l’hétéro pas plus. Eros et Thanatos s’entre-choquent violemment, pulsion de vie, pulsion de mort, l’amour n’est pas cette jolie chose qu’il faut continuellement espérer, peut-être faut-il le fuir. Les mères ne savent pas toujours parler à leurs filles. La tragédie sentimentale peut soudain virer au vaudeville grotesque. La séropositivité est un adjuvant, un booster de vie, si on le décide. La séropositivité ne se voit pas. La séropositivité provoque des attaques de panique et de désespoir, dire que tout va bien c’est ne rien dire. La séropositivité ne rend pas impossible l’amour, c’est l’individu dans sa singularité, qui ouvre ou ferme des portes. La séropositivité singularise son porteur, il devient un être à part, et il peut arriver qu’autour de lui, tout le monde se déchire pour l’avoir. Les sexualités ne sont pas toujours bonnes et épanouissantes, elles peuvent être sales, moches, dangereuses, traumatisantes, destructrices.

Jean dort. Une voix dans son rêve :
– Lâche prise, laisse tomber tes illusions. Profite de l’épreuve de ta maladie. (Jean  se réveille en sursaut)

À sa sortie, Les Nuits Fauves a été vu 2.811.000 fois. Il a été interdit au moins de 12 ans. Des milliers de jeunes se sont déplacés à l’enterrement de Cyril Collard au cimetière du Père Lachaise à Paris, celui des grands noms historiques et des célébrités. Beaucoup de lycées ont choisi de projeter le film aux élèves comme introduction à la prévention du VIH. L’effet sur les consciences a été immédiat et colossal, bien au delà de n’importe quelle campagne d’information gouvernementale.

La mère de Jean à Jean, après un dîner de famille :
– Ce virus peut te rendre capable d’aimer.
Jean hurlant dans la rue la nuit.
 – J’veux pas crever ! 

A noter, reprise des Idoles de Christophe Honoré au théâtre de L’Odéon du 11 au 28 juin 2020.