Les Écœurés : « un gilet jaune est mort ». Et le polar avec.

© Dominique Bry

Il y a deux manières d’aborder la lecture des Écœurés de Gérard Delteil qui paraît au Seuil le 9 mai : en réprimant un mouvement de recul devant le bandeau promotionnel jaune qui proclame qu’un gilet de la même couleur est mort ou, piqué par la curiosité, en espérant que ce roman noir n’est pas que le fruit d’un opportunisme éditorial en 25 actes de manifestations hebdomadaires en chasubles de haute visibilité.

Histoire vraie : j’ai lu Les Écœurés en une journée. Il faut dire qu’il n’y avait pas grand-chose à faire ce jour-là si ce n’est regarder sur les chaînes d’infos en continu le spectacle affligeant du journalisme en perdition. Et je n’ai pas lâché le livre de Gérard Delteil de la première à la dernière page pour plusieurs raisons (rayez les mentions inutiles) : la quatrième de couverture promettant une « immersion très informée » dans le mouvement qui sévit depuis le 17 novembre m’a davantage alléché que la litanie des commentaires de Pascal Praud sur CNews ; le passé de journaliste de l’auteur engagé pouvait laisser présager une couverture et un biais séduisants ; Avengers Endgame n’était pas encore sorti ; il pleuvait.

Vous avez une voiture, Lieutenant Devers ?
– Je viens d’en louer une à la gare.
– Parfait, donc vous avez un gilet jaune. C’est obligatoire.
– Possible, mais je ne l’ai pas encore utilisé. Je suppose qu’il est dans le coffre.
– C’est l’occasion. Vous allez le sortir et l’enfiler.

Frais émoulu de l’école de police, le Lieutenant Devers vient de se voir confier une mission par le commissaire Berjac : infiltrer le mouvement des Gilets Jaunes qui s’est installé sur un rond-point à la sortie de la ville. Devers va donc devoir s’intégrer au groupe de manifestants, écouter, se renseigner, identifier, cerner, cataloguer. Un rôle d’espion auquel il n’est pas préparé et encore moins formé. Pire : il va devoir rapporter faits et gestes à la DGSI. Un double, voire triple jeu à même de faire vaciller quelques certitudes…

Dire que Les Écœurés est en prise avec l’actualité est un euphémisme. Le roman estampillé « premier polar en Gilet Jaune » ne fait pas dans la dentelle réfléchissante. Un avertissement prévient même le lecteur que Les Écœurés « est bien évidemment inspiré de faits réels. » Et que les « ressemblances ne sont pas fortuites dans la mesure où les hommes et les femmes placés dans des situations semblables, issus des mêmes milieux sociaux, animés du même esprit de révolte adoptent inévitablement des attitudes très proches. »

Gérard Delteil est un routier du polar, auteur prolifique qui livre près d’un bouquin par an, à faire pâlir de jalousie les Nothomb en devenir, avec des titres fleuris qui transpirent l’efficacité (à défaut de l’originalité) et avec un goût certain pour les références et les jeux de mots faciles (Histoire d’os, Ticket choc, Balles de charité…). Sa nouvelle production, forcément écrite après le 17 novembre 2018 – il y a moins de six mois, relectures et corrections comprises –, révèle donc le talent de l’auteur pour écrire au kilomètre des intrigues qui cochent toutes les cases du genre : un héros, une mort brutale et peut-être accidentelle, une enquête policière, une plongée dans un microcosme, des personnages secondaires intrigants, des comparses, des fausses pistes, un peu de couleur locale et une tentative de s’inscrire dans une tradition chabrolienne pour ce qui est de la description de la vie provinciale. En cours de lecture, on se surprend même à imaginer un casting idéal si Les Écœurés venait à être adapté au cinéma ou à la télévision : on verrait bien Pierre Niney en jeune flic, Adèle Haenel en pasionaria des ronds-points, Gérard Lanvin en commissaire retors, Jacques Gamblin ou Vincent Lindon en capitaine de la DGSI…

Le roman de Gérard Delteil n’est pas sans quelques qualités – dont celle d’arriver à mettre en miroir le factuel et le fictionnel sans trop tomber dans la caricature – mais pas sans défauts non plus : l’enquête policière est moins passionnante qu’une partie de Cluedo, les extrapolations sont nombreuses et les interprétations du mouvement amalgament tout ce qui se dit et se répète sur la toile, quitte à frôler le complotisme tous azimuts. Et les intrigues parallèles ne satisferont pas le lecteur exigeant qui trouvera le final plus banal que de la neige en hiver ou du soleil en été. Si le livre pose quelques questions intéressantes (sans réponses à ce jour) sur le rôle de la police, des pouvoirs publics, sur les motivations des figures de proue (dans le livre comme dans la réalité) et sur les revendications du mouvement, la platitude (sûrement volontaire) de l’ensemble fait que l’on stagne mollement dans l’attente du dénouement (du livre).

Quand bien même on reconnaît aisément à Gérard Delteil d’avoir su agréger l’époque et osé proposer un instantané de ce qui se dit et est montré dans les médias ou sur les réseaux sociaux à propos du mouvement des gilets jaunes, on a moins un polar qui tient la route qu’un croisement réel-fiction qui à l’instar des acteurs militants du livre reste coincé sans but au rond-point.

Gérard Delteil, Les Écœurés, éditions du Seuil, mai 2019, 240 p., 18 €