L’art dans la guerre : Picasso au Musée de l’armée

Picasso, Massacre en Corée

C’est l’événement du printemps artistique et il est encore question du roi Pablo. Comme un écho de l’importance centrale de son génie et en miroir de « Calder-Picasso » jusqu’au 25 août au Musée Picasso mais aussi de « Quand Fellini rêvait de Picasso » jusqu’au 28 juillet à la Cinémathèque, voici que le Musée de l’Armée accueille aux Invalides et pour la première fois une exposition qui prend pour thème la guerre dans l’œuvre de l’espagnol.

Elle débute par une énorme frustration : c’est une photographie de Guernica qui fait signe au visiteur à son arrivée. Certes, elle est signée Dora Maar et reprend la grandeur nature du tableau (349,3 cms par 776,6 cms) mais le chef-d’œuvre est resté au Musée de la Reine Sofia à Madrid. Le temps de se souvenir du fameux échange du peintre avec un soldat allemand qui lui demandait en 1944 devant la toile « C’est vous qui avez fait ça ? » « Non, c’est vous! » la déception s’affaisse à l’approche des tableaux, sculptures et photographies que l’on parcourt chronologiquement.

Si Picasso connaît la peinture d’histoire, majeure au 19ème siècle, la première guerre mondiale apparaît peu dans son œuvre. C’est qu’il a la tête baissée dans l’abstraction. Mais de nombreuses lettres lumineuses précisent l’orientation de son art. Il conseille ainsi le 7 février 1915 à son ami Apollinaire qui est sur le front de peindre l’artillerie qui l’entoure comme ses propres arlequins « aux couleurs vives et par morceaux, rouge jaune vert bleu blanc. » La peinture comme support à valeur stratégique : la concordance est fulgurante puisque cinq jours plus tard, le Ministre de la guerre écrit au gouverneur militaire de Paris.

« J’ai l’honneur de vous faire connaître que j’ai décidé la constitution d’une équipe dite de « camouflage » pour dérober les travailleurs aux vues aériennes et maquiller sur le terrain le matériel qui pourrait être repéré par l’ennemi. »

Cela n’empêchera pas Apollinaire d’avoir la tête blessée, on peut s’approcher de son casque troué par une balle au Bois-des-Buttes la même année. Accroché juste à côté, le portrait au crayon, d’une ligne, du poète soldat à son retour. Un bandeau lui ceint le crâne.

Picasso, La Femme qui pleure

Picasso ne connaîtra pas le front et il reste toute sa vie un civil, un citoyen espagnol considéré ressortissant neutre malgré une demande de nationalisation française en 1940 qui est classée sans suite. Et oui, depuis 1901 il est surveillé, un rapport de police précise même qu’ « il y a lieu de le considérer comme anarchiste vu ses relations » .

Cette boussole anarchiste guide ses pas et son pinceau, c’est peut-être elle qui agit comme une résistance à l’intégration à la France, même s’il y est fêté à la libération. Le 30 novembre 1942, il renouvelle sa carte d’identité d’étranger. Rien ne vous interdit de murmurer ce que vous lisez :
Nom : Picasso. Prénom : Ruiz Pablo. Né le 25 octobre 1881. Nationalité : espagnol. Adresse : 23 rue de la Boétie. Profession : artiste peintre. Au centre, une phrase en rouge : Je certifie sur l’honneur ne pas être juif au terme de la loi du 2 juin 1941. Il y a aussi une attestation de religion, soulignée : Catholique.

Sa guerre de fond est celle du goût. L’atelier des Grands Augustins représente un refuge durant la deuxième guerre mondiale. Il n’y souffre ni de la faim ni du froid : depuis longtemps déjà il a des commandes et de l’argent. Il peint en un mois Guernica viscéralement, réaction à sa terre confrontée à la guerre civile. Là encore, les œuvres préparatoires montrent qu’il est question du terrain, de la topographie, de la réalité concrète de ce point capital. Guernica manufacture d’armes où on essaye les bombes. Guernica où les civils sont mitraillés.

Brassaï, Pigeon sur une marche de l’atelier des Grands-Augustins

Il écrit une courte pièce de théâtre surréaliste, « Le désir attrapé par la queue », mis en scène et jouée en privé par Albert Camus en 1944 devant Sartre, Bataille, Lacan, Braque, Leiris, Michaud, Reverdy. Elle sera d’ailleurs à nouveau jouée sous la houlette du comédien-auteur Thierry Harcourt durant l’exposition les samedis et dimanches trois fois par jour.

Dora Maar, rencontrée en 1935, devient un monde de peinture. Il faut revoir « La femme qui pleure » de 1937 et son fond violet fou où la guerre est déjà annoncée. Les visages de femmes sont tordus comme le sens en temps de guerre. Les femmes, toutes, sont le filtre absolu de l’œil de Picasso. Brassaï prend en photo une colombe sur une marche de l’escalier de l’atelier en 1943 et Capa des soldats américains devant un assemblement de toiles l’année suivante. La guerre des nations est terminée. Pas celle de Picasso. Il l’explique clairement à la journaliste et romancière Simone Téry dans Les lettres françaises le 24 mars 1945.

Robert Capa, Trois soldats devant des œuvres aux Grands-Augustins, 1944

« Que croyez-vous que soit un artiste ? Un imbécile qui n’a que des yeux s’il est peintre, des oreilles s’il est musicien ou une lyre à tous les étages du cœur s’il est poète ou même, s’il est un boxeur, seulement des muscles ? Bien au contraire, il est en même temps un être politique, constamment en éveil devant les déchirants, ardents ou doux évènements du monde, se façonnant de toute pièce à leur image. Comment serait-il possible de se désintéresser des autres hommes, et, en vertu de quelle nonchalance ivoirine, de se détacher d’une vie qu’ils vous apportent si copieusement ! Non, la peinture n’est pas faite pour décorer les appartements. C’est un instrument de guerre offensive et défensive contre l’ennemi. »

Ensuite ? Les guerres rebondissent partout dans le Temps et Picasso, que le parti communiste sirote mais n’arrive pas totalement à aspirer convoque les grands maîtres. Il s’appuie sur eux, les traverse, les aère. Poussin avec une bacchanale d’après « Le triomphe de Pan » en 1944. Goya pour « Massacre en Corée » en 1951. Delacroix et Matisse qu’il observe toujours avec précision dans « Femmes d’Alger » en 1955.

Aujourd’hui ? La guerre est sourde mais omniprésente et Picasso est toujours un héros. Il vibre au présent.

Picasso et la guerre, Musée de l’Armée – Invalides jusqu’au 28 juillet 2019
Hôtel national des Invalides, 129, rue de Grenelle – 75007 Paris
Du lundi au vendredi de 10h à 18h
Nocturne le mardi jusqu’à 21h30
Samedi et dimanche de 10h à19h.