La ronde de nuit d’Hélène Frédérick (La Nuit sauve)

De La poupée de Kokoschka (2010) à Forêt contraire (2014), les romans d’Hélène Frédérick sont autant de récits d’émancipation, qui s’élaborent à rebours des dominations et des aliénations. Voilà pourquoi elle aborde ici dans La Nuit sauve les territoires obscurs de l’adolescence. C’est une soirée d’été de 1988 dans une vallée du Québec, mais cela pourrait être n’importe où, dès lors que les corps se frôlent et les désirs s’agacent autour d’un feu de camp, loin des impératifs du monde adulte.

Hélène Frédérick

Ce roman, il faut le lire avec les oreilles. Et d’abord parce que c’est un roman vocal qui entrelace trois voix adolescentes, celles de Fred, Mathieu et Julie, aux tonalités distinctes, aux déchirures singulières. Et rarement on aura creusé aussi fortement le rythme et les obsessions de l’adolescence, sans singer ses parlures : un roman de la voix, et non de l’argot, qui creuse à travers trois silhouettes complexes les égarements de cet âge sans repères. C’est là l’une des réussites, de savoir capter cette énergie de l’adolescence à travers ces monologues intérieurs d’une rare puissance qui donne aux discours de l’adolescence la force lyrique, sensible et abstraite à la fois d’une méditation. Mais il faut aussi des oreilles aux aguets pour lire ce roman comme une playlist, sur laquelle dansent filles et garçons. C’est là tout un paysage sonore, celui de la fin du XXe siècle qui est ici indirectement esquissé : I heard a rumour ; The Spirit of the night ; I still haven’t found what I’m looking for, etc.

Entre les trois voix juxtaposées, s’intercalent en italiques les descriptions distanciées d’une narratrice qui considère la scène à distance, depuis le présent, avec mélancolie et fatalisme : cette nuit estivale, elle est ressaisie depuis le désastre, en annonçant une issue fatale, instaurant une dramaturgie inquiète sans que le lecteur ne sache d’où viendra le drame. Chacun des adolescents pactise avec le danger, et la mort semble jouer ici au jeu du furet. Un imparfait vient napper ces séquences, faisant basculer la présence des corps adolescents en souvenir poignant ou en mythologie incarnée d’un moment perdu.

Nulle naïveté cependant dans cette restitution de l’adolescence. C’est le temps de l’incompréhension et de la maladresse, celui où l’on se cherche sans se trouver. Et cette petite société éphémère, avec ses rituels et ses codes, dit bien la ronde gauche et fruste des désirs inexprimés : un désir avec lequel on ne sait pas encore pactiser, mais qui tiraille au plus profond. Une faille ou une béance, selon les mots de la narratrice, que chacun s’emploie à « remplir de tout ce qu’il pouvait trouver ».

Cette nuit, c’est donc une nuit en suspens, une parenthèse, entre deux années scolaires, mais aussi le dernier seuil avant l’âge adulte ou la mort : un « curieux temps mort antérieur à l’élan, notre parenthèse ». C’est l’art d’Hélène Frédérick de savoir étirer en presque deux cents pages une poignées d’heures nocturnes, pour y concentrer les histoires singulières de quelques adolescents, et leur désir contrarié d’avenir. Cette nuit, c’est donc « la suspension du temps et de ses lois », le dernier moment avant l’âge adulte, un seuil initiatique à traverser ou à refuser : étirer la nuit, la retenir, c’est préserver coûte que coûte cette vacance des corps et des désirs, que l’âge adulte viendra encombrer de devoirs et d’urgences.

En vitesse, terminer l’école, en vitesse gagner ma croûte, en vitesse faire des enfants.
Cette nuit la course s’arrête.

Cette dilatation du temps fait de ce roman une merveilleuse résurrection du temps perdu, avec sa puissance d’enchantement et ses promesses de mort.

C’est un roman crépusculaire aussi : celui d’une fin de siècle, où l’on danse pour s’étourdir et mieux oublier un monde à la dérive, entre libéralisme et désastre écologique. Si tout le récit de ce feu de joie est tendu vers l’aube, la lumière du feu et la promesse d’illuminations, les cœurs eux sont happés vers le noir et l’obscur : la romancière ausculte ce sombre tropisme des êtres, qui les amène à frôler en permanence le danger, l’oubli de soi et la mort. Une parenthèse, une dernière ronde de nuit, au son du rock, avant le trou noir ou de sombrer corps et bien dans l’estomac d’une baleine.

Hélène Frédérick, La Nuit sauve, éditions Verticales, février 2019, 184 p., 17 € 50 — Lire un extrait