Catherine Lacey : « Les sentiments sont une sorte d’énergie, de matière » (Les Réponses)

Après Personne ne disparaît, Catherine Lacey publie Les Réponses, récit tout aussi sidérant de maîtrise, précisant les contours d’un univers romanesque singulier, à la fois barré et totalement familier, dans un entre-deux à l’équilibre miraculeux. Mary s’y retrouve au centre d’une expérience étrange, l’XPC, qui vise à décrypter scientifiquement les mystères du sentiment amoureux.

Catherine Lacey

« Personne, nulle part, n’avait besoin de moi »

Mary mène une «  étrange vie, toujours de plus en plus étrange » — « depuis un an, je n’avais pas de vie, seulement des symptômes » — et elle manque d’argent pour financer sa thérapie, des séances de KAPologie (Kinesthésie Adaptative Pneumatique). L’expérience scientifique rémunérée tombe donc à pic pour avoir un peu d’argent devant soi. Par flashbacks, Catherine Lacey nous donne à comprendre les flux qui traversent Mary et la poussent à s’engager dans cette drôle d’aventure : une enfance compliquée, le choix de rompre avec sa famille, l’abandon de son prénom de naissance (Junia), la fuite dans des voyages compulsifs et les dettes qui s’accumulent, en somme le sentiment que rien ne pourra l’« empêcher de tomber hors de moi-même » ou permettre à son corps de cesser d’être « épuisé de lui-même ». Son amie Chandra lui a parlé de la KAPologie, c’est cher, sans doute un peu vain, voire ridicule, mais Mary se sent indéniablement mieux.

Mary tente donc de se faire enrôler dans une étrange « expérience rémunérée » — « en vérité, plus une exploration qu’une expérience » — pour se payer ses séances de KAPologie, et elle passe avec brio tous les bizarres tests d’embauche et entretiens filmés avec capteurs sur tout le corps. Elle a un atout immense pour être prise : elle ne connaît pas Kurt, l’acteur (pourtant une superstar oscarisée) à l’origine comme au centre du projet. Mary n’est sans doute rien d’autre qu’une page blanche, après une enfance complexe et ballottée, « mon acte de naissance arriva avec dix-sept ans de retard, aussi la version officielle de mes débuts est-elle obscure — mes dates de naissance, mère, père, et lieu de naissance sont tous inconnus. Mais j’ai fini par être née ».

« On a tous quelque chose en nous
qu’on ne voit pas encore »

Voilà donc Mary enrôlée dans cette étude au long cours de « la physiologie » des équilibres émotionnels et amoureux ; voilà son emploi du temps scindé entre les séances de KAPologie, « étrange mélange d’exercice physique, de thérapie, de premier rendez-vous et de cérémonie », et ses rencontres avec l’acteur, réglées selon un protocole au millimètre. Elle y est sa « Petite Chérie Émotionnelle », au sein d’une « armée de petites chéries » (chacune prenant en charge un aspect différent de ce qui compose toute relation amoureuse, la colère, le sexe, etc.). Kurt, superstar, en a assez « de toute cette attention du public », liée à son image et non à son être, il veut désormais « être compris, pas seulement désiré ». Il revient donc à Mary d’être un miroir et une empathique chambre d’échos aux émotions de Kurt. Il parle, elle écoute. Bien sûr, toutes leurs rencontres sont analysées scientifiquement, évaluées par des capteurs qui mesurent ce qui se passe « en Kurt et chez les femmes pendant les Expériences Relationnelles » pour mieux « analyser les données, produire les rapports ».

Aucune place ici pour le hasard, tout est cellules, biologie, mesures, courbes, stats et études ; ce qui n’empêche en rien Mary de beaucoup réfléchir sur sa vie antérieure, sur son histoire d’amour ratée avec Paul. « Peut-être que j’avais simplement tout gâché en lisant Barthes au mauvais moment (Fragments d’un discours amoureux, disait Chandra, était un poison pour une relation) ». Cependant Mary est à ce point en décalage constant avec sa propre vie que ses réflexions lui font toujours l’effet d’être « apocryphes ». L’XPC est donc comme une externalisation de sa propre manière de fonctionner : toujours analyser ce qu’elle ressent, ne jamais vivre directement les choses. Là bien sûr, l’échelle est démultipliée, Matheson est chargé de tout traduire en données scientifiques, « convaincu que cette expérience allait générer une connaissance pratique, utile et véritable de l’amour, des moyens de le faire durer, de décoder les énigmes de la limerence  — qui était, disait-il, l’état psychologique et physiologique d’un corps tandis qu’il tombe amoureux ». Au-delà du seul sentiment amoureux, l’ensemble du dispositif vise à « diagnostiquer et traiter les problèmes médicaux, psychologiques et mêmes interpersonnels ». Est-ce que « l’amour est un compromis pour compenser le fait qu’on ne peut être qu’une seule personne » ?

« Qu’est-ce qu’un corps ? »

Bien sûr, tout ce dispositif est absurde (« nous reconnaissons qu’il ne s’agit pas d’une science exacte, la mesure des sentiments et des humeurs des gens ») mais aussi parfaitement naturel, comme la KAPologie, comme tout ce qui entre dans la composition chimique des romans de Catherine Lacey. L’étrange est au centre de son univers : l’étrangeté de nos modes de vie contemporains, le sentiment intime d’étrangeté au monde, à soi et aux autres qui étreint tout autant l’acteur que Mary, le rapport étrange de l’esprit au corps. D’ailleurs, décrypter une étrangeté à soi, la bizarrerie de nos affinités électives, de nos quotidiens, de notre rapport « apocryphe » à nos vies, n’est-ce pas justement ce qui irrigue les romans, sous-tend leurs intrigues et analyses ?

Le roman de Catherine Lacey est ainsi une « dérive » dans nos ultra-modernes solitudes à l’image de la dérive de Mary dans les rues de New York, dans son propre quotidien et sa propre biographie, entre vertige et équilibre. « Quel ordre, quelles règles y avait-il dans le monde, dans un corps ? Et pourquoi attendais-je encore des réponses que je savais ne jamais devoir venir ? » Le plus fascinant dans ce roman — au-delà de sa forme et de sa prose, admirablement rendues par la traduction de Myriam Anderson — est ce sentiment de familiarité du lecteur face à Mary, alors qu’elle est l’étrangeté même, si loin si proche. Sans doute est-ce lié, aussi, à la manière si singulière dont ce roman analyse les maux de notre siècle, cette ère de la transparence et de la collecte de données, ou notre quête, désespérée jusqu’au loufoque, de réponses. Catherine Lacey nous offre un roman aux allures de fable, qui donne corps à nos hantises.

Catherine Lacey, Les Réponses (The Answers, 2017), traduit de l’anglais (USA) par Myriam Anderson, Actes Sud, mars 2019, 363 p., 22 € 80 — Lire un extrait en pdf