Guerre d’Espagne (I): Regard sur 80 ans de littérature

Guy Hermet, historien de la guerre d’Espagne (18 juillet 1936-1er avril 1939), écrit, à son sujet qu’elle a été « l’un des grands symboles mobilisateurs de notre époque ». 80 ans après la triste victoire de Franco sur les Républicains, victoire d’une armée putschiste soutenue par l’Église et par le fascisme européen, cet événement historique ne disparaît jamais longtemps des catalogues, librairies et bibliothèques que ce soit dans le domaine historique ou dans le domaine littéraire. C’est celui-ci qui nous intéressera ici.

En février 2019, dans L’Histoire, Antoine de Baecque annonçait le documentaire saisissant et bouleversant, Le Silence des autres. La justice contre l’oubli, réalisé par Almudena Carracedo et Robert Bahar, présenté par Pedro Almodóvar.
Dans Télérama, Frédéric Strauss soulignait très justement que ce documentaire « passionnant relie les fils de la mémoire, éclaire les compromissions et les multiples manigances pour repousser le procès définitif du régime de Franco. Avec beaucoup de force, il dénonce le déni de justice. Et, surtout, il montre que ce passé refoulé s’est inscrit dans la chair de ceux qui en ont reçu en héritage le supplice d’une mère, l’exécution d’un père, d’un grand-père. Ce sont eux, les citoyens, les anonymes, qui veulent réconcilier l’Espagne avec sa vérité, contre les politiques, qui font obstruction. Ce combat exemplaire trouve toute sa résonance à l’écran ».

Stéphane Michonneau avait déjà pointé, en 2016, l’accélération et la multiplication des témoignages depuis les premières années de ce siècle, après le « silence », relatif, dû en partie à la loi d’amnistie d’octobre 1977 devant bénéficier aux opposants politiques à Franco mais ayant été appliquée aussi aux bourreaux de la dictature et mettant le couvercle sur la justice à rendre aux victimes. En 2000, Emilio Silva a créé l’Association pour la récupération de la mémoire historique ; dans la foulée, un peu partout en Espagne, sont nées des associations civiques. Rappelons que ce n’est que le 20 novembre 2002, que les Cortes avaient voté une condamnation du coup d’État de 1936, vingt-sept ans après la mort de Franco : « Comme dans d’autres pays, la mémoire est devenue en Espagne un enjeu démocratique central. Elle a aujourd’hui cristallisé des formes de déception et de mécontentement d’origines très diverses vis-à-vis des institutions démocratiques post-franquistes ».

On ne peut nier la force de l’image – surtout quand elle est magistralement construite comme dans ce documentaire – pour soutenir, raviver ou informer les citoyens que nous sommes. Mais la littérature, si elle demande un effort personnel plus contraignant, n’est pas en reste pour nous nourrir d’Histoire et pour nous alerter sur la force du passé à peser sur le présent et sur la force d’une situation historique particulière à éclairer d’autres situations plus contemporaines. Pendant la guerre elle-même, puis après et aujourd’hui, les témoignages écrits, les récits et les fictions sur la guerre d’Espagne n’ont pas manqué. Écrits pendant la guerre ou juste après, ils « témoignent », quel que soit le niveau de leur travail d’écriture, du réel à la création.

Souvenons-nous que le prix Goncourt 2014 a été attribué à Lydie Salvayre pour son roman, Pas pleurer, dans lequel la guerre d’Espagne et ses retombées étaient au cœur du récit comme elle l’a expliqué clairement : « C’est d’abord la lecture des Grands cimetières sous la lune de Georges Bernanos qui m’a bouleversée. Son courage et son indépendance d’esprit dans le témoignage des massacres perpétrés par les franquistes. Ce récit très sombre a réactivé en moi le désir de faire entendre également d’autres puissances que celles de mort. Soit les puissances de vie et de liberté qui sont nées pendant l’insurrection libertaire. (…) Le récit s’inspire d’éléments de la vie de ma mère, mais pas totalement, même s’il y a une grande part de vrai.(… Mes parents) nous en parlaient (de l’Espagne franquiste), mais c’est nous qui ne voulions rien entendre à l’époque. Nous voulions être des petits Français comme les autres, avec des parents qui auraient parlé sans accent, qui auraient eu une histoire banale. Il a fallu du temps pour que nous acceptions d’être les enfants de ces immigrés, réfugiés politiques, qui parlaient mal le français, qui avaient vécu l’exil ».

En 2019, les éditions du Sonneur font paraître la traduction d’Errol Flynn (1909-1959), Moi et Castro suivi de ce qui m’est réellement arrivé en Espagne. Errol Flynn avait publié ce texte dans Photoplay en juillet 1937, à la suite de l’annonce qui avait été faite de sa mort à Madrid… : « Mais oui, je suis bien mort. D’ailleurs j’en suis le premier surpris. La nouvelle m’a même un peu refroidi si vous me passez l’expression ». Suit le récit, sur un ton léger, de ses « vacances en Espagne » quand son producteur lui donne huit semaines de congé ; il est sûr qu’on ne viendra pas l’y chercher car « cela rend les publicitaires et les producteurs très nerveux de se faire tirer dessus ». Après moult contrôles et l’impression d’être tombé dans son film sorti en 1936, La Charge de la brigade légère, il s’installe à l’hôtel à Madrid où il lui arrive quelques mésaventures, guerre civile et tempérament de baroudeur obligent. Il change de chambre passant, pour sa sécurité, du 3e étage à la cave de l’hôtel. Il raconte, avec désinvolture, quelques épisodes de la guerre en direct telle qu’il l’a vécue. Son récit se termine par la lettre de condoléances adressée à sa femme : « Elle prétend qu’il me servira de pense-bête la prochaine fois que je voudrai passer mes vacances à la guerre ».

Moins léger et anecdotique, évoquons le témoignage de Manuel de la Escalera (1895-1994), Mourir après le jour des rois, écrit dans les années 40, publié en 1966 vient d’être traduit en français aux éditions Bourgois. C’est un hommage magistral et vibrant à ceux qui combattirent contre Franco et qui moururent.

Remonter vers le temps de la guerre

Parmi celles et ceux qui furent acteurs de la guerre civile du côté républicain, nombreuses seraient les œuvres à citer. J’évoquerai celles auxquelles j’ai eu accès et qui m’ont happée. Parmi les œuvres que Ramón Sender (1901-1982) a consacrées à la guerre d’Espagne, le remarquable Requiem pour un paysan espagnol (1960, traduit seulement en 1999) : Ce récit, sous l’apparence d’une simple chronique villageoise (celle de son village aragonais), joue, en mode majeur, la tragédie d’un peuple avec une concentration qui intensifie les significations faite d’ellipses et d’implicite, un panel de personnages inoubliables dont les deux principaux : le prêtre, Mosèn Millan et Paco. L’ensemble sur un fond prégnant d’appel à la culture populaire avec « El Romance de Paco », pensé et chanté par l’enfant de chœur et qui s’égrène tout au long du récit :

« (…) Sur les ronces du chemin,
Il a laissé son foulard,
Les oiseaux passent si vite,
Les nuages vont doucement.
… Les alouettes viennent se poser
sur la croix du cimetière »

L’autre récit est celui de Mercè Rodoreda (en catalan en 1962 puis en 1965, trad. en 1971 puis en 1996). Il a fallu à cette romancière beaucoup de temps après le traumatisme de la défaite, pour se remettre à écrire. Mis en scène, il a été joué au Palais de Chaillot en 1997-1998. La protagoniste en est Natàlia, surnommée Colometa par son mari. C’est par elle que nous vivons la guerre et l’après-guerre. Cette narratrice baigne dans un milieu républicain avec son mari, Quimet et ses amis, Cintet et Mateu. Sa meilleure amie, Julieta, prend, elle aussi, les armes.

Colometa reste à Barcelone avec ses deux enfants, et garde aussi le pigeonnier de Quimet. Le comportement des pigeons et le rapport qu’elle entretient avec eux fonctionnent comme une sorte de métaphore des préparatifs de la guerre, de son vécu et de l’échec des Républicains. En choisissant ce récit-là du conflit et de ses conséquences, la romancière fait bien vivre cette guerre que le peuple espagnol n’a pas voulu mais à laquelle il a été acculé pour préserver sa liberté et les acquis de la République. Elle fait bien vivre le paradoxe d’une guerre juste et cruelle. Un monument a été érigé à Barcelone sur… la place du diamant, en hommage à la romancière catalane.

Un des « plus grand symboles mobilisateurs », écrivait l’historien : le roman de Serge Mestre, Regarder, paru en 2019, est consacré à celle qu’Hemingway nommait « Capa’s Girl », en réalité Gerta Pohorylle de son nom choisi, Gerda Taro, photoreportrice, tuée en juillet 1937 et qui fut, un temps, liée à Robert Capa. C’est le 3e roman sur cette personnalité forte, proche des Espagnols.

Gerda Taro

Ce sont aussi les œuvres de nombreux écrivains qui sont là pour nous rappeler ce qu’a représenté l’engagement aux côtés des Républicains. Elles sont connues, nous nous contenterons d’en énumérer quelques-unes. En 1937, André Malraux écrit et fait paraître L’Espoir ; la même année Bertolt Brecht écrit et met en scène, Les fusils de la mère Carrar, manifestant une fois de plus « que l’art peut et doit intervenir dans l’Histoire (…) que le théâtre doit aider résolument l’Histoire en en dévoilant le procès », comme l’a écrit Barthes. En 1938, Georges Bernanos publie Les grands cimetières sous la lune, Arthur Koestler, Un Testament espagnol et George Orwell, Hommage à la Catalogne. En 1940, Ernest Hemingway fait paraître Pour qui sonne le glas (traduit en 1961) : le film de Sam Wood, en 1943 avec Gary Cooper et Ingrid Bergman, a contribué à la notoriété du roman. N’oublions pas qu’en 1939, Drieu la Rochelle fait partir son héros, Gilles, en Espagne, pour rejoindre les franquistes. 

Survivre et écrire sous Franco vivant

Une place à part est à faire, en particulier pour les lecteurs francophones, aux romans sur la guerre d’Agustin Gomez Arcos (1939-1998) qui a quitté l’Espagne après 1966 et vu interdire certaines de ses pièces. Non seulement il quitte l’Espagne mais il prend le risque de changer de langue. Il reçoit, en 1975, le prix Hermès pour son premier roman écrit en français, L’Agneau carnivore. Il est suivi, en 1976 par Maria Republica, en 1977, Ana Non ; en 1978, Scène de chasse furtive et en 1983, L’Enfant pain. On a écrit à juste titre que « toute l’œuvre d’Agustin Gomez Arcos était un cri contre la mise à mort de l’Espagne ». Pour lui rendre hommage (vingt ans de sa mort), Le Parlement d’Andalousie a engagé des actions pour la reconnaissance de l’écrivain dans son pays et l’inscription de ses œuvres dans les programmes.

Dans ses romans, Gomez Arcos donne un tableau pathétique et grinçant mais éblouissant de réalisme et de vie et d’une vision rude, de la vie d’après-guerre chez les vaincus. Ils se retrouvent à lutter seuls contre le nouveau pouvoir en place, contre les mesures draconiennes et intransigeantes prises par celui-ci à leur encontre. Dans cette lutte inégale et démesurée pour la survie, le pain, le gâteau revêtent une importance capitale par l’espoir et le réconfort psychologique et véritablement politique qu’ils (re)créent. Les vaincus doivent retrouver leur fierté pour engager la nouvelle guerre que la paix a instaurée.

Dans Ana Non, le romancier choisit de faire traverser l’Espagne du Sud au Nord à cette vieille femme, voyage lui permettant de balayer tout le pays. Pour que celui-ci soit significatif, il lui fallait faire le détour par Madrid qui ne se justifiait pas dans l’itinéraire choisi (l’itinéraire du chemin de fer pour ne pas s’égarer). Ce détour, Gomez Arcos le justifie psychologiquement (Ana, épuisée, se fait avoir… « elle est terrible la tentation de la tranquillité », dirait Brecht) et historiquement : comment écrire la guerre sans passer par Madrid ? En fin de parcours, Ana meurt : son âge est là, bien entendu qui explique sa mort, mais aussi l’aboutissement de sa métamorphose. En tant que symbole, elle a tout donné et peut devenir emblématique d’une autre mémoire de l’Espagne. Le fait qu’elle ait quitté le lieu protégé de sa maison, où elle entretenait le souvenir de ses hommes, pour aller vers le lieu ouvert qui est l’Espagne entière, montre que son parcours participe à cet espoir d’une autre Espagne.

Dans ses romans, Gomez Arcos entretient un rapport étroit avec les grandes traditions espagnoles et avec les symboles du quotidien (la couleur, l’Église, etc.) : la tradition religieuse détournée par le romancier pour accompagner ses personnages jusqu’à leur prise de conscience d’être sujet historique ; la tradition du récit picaresque. Comme le picaro, le ou la protagoniste se transforme tout au long de son périple mais en inversant les significations du picaro : le personnage de Gomez-Arcos cultive les valeurs de l’humain, de la solidarité et de l’amour. Ces romans ont une double hispanité que l’écriture en langue française n’expulse pas : une hispanité de surface, celle des signes extérieurs qui se traduisent par l’accent parfois caricatural mis sur les scènes collectives ; une hispanité profonde, celle qui doit permettre au vaincu d’hier de redresser la tête, de refuser les miettes et le pardon d’un pouvoir qui veut écraser et auquel on ne doit rien pardonner : un nouvel ordre de l’Espagne à instaurer s’appuyant sur le refus de renoncer. Ce refus de renoncer est évident dans le film, Le Silence des autres. Les romans de Gomez Arcos reflètent parfaitement l’affirmation de Bartolomé Bennassar : « Il est certain que Franco a pratiqué une véritable politique de la vengeance, et ce pendant des années, jusqu’en 1966 environ ».

L’Après Franco

Après la mort de Franco en novembre 1975, s’est ouverte ce qu’on a appelé « la transition démocratique » (1975-1982) : dans un souci de réconciliation, elle a mis un couvercle sur le passé et particulièrement sur les vaincus de la guerre civile et sur les victimes de la répression franquiste. C’est le roman qui reprend la donne et qui s’installe dans les silences et les vides de l’Histoire, en plongeant dans le quotidien des gens comme il l’avait déjà fait précédemment mais avec une fréquence et une force décuplées. Juan Marsé en éditant au Mexique, en 1973, Adieu la vie, adieu la mort, a déclaré qu’il a toujours gardé « le doigt sur la détente de la mémoire ». Dans les années 80 paraissent aussi les œuvres de Julio Llamazares, Antonio Muñoz Molina et Manuel Vásquez Montalbán.

Pour ce qui est des années 90, on a pu évoquer une véritable effervescence de la mémoire : Manuel Rivas édite en 1999, Le crayon du charpentier. Alfons Cervera consacre un cycle romanesque à la mémoire de la guerre et de l’après-guerre : « dans chacun des romans composant le cycle, prennent la parole les êtres qui ont perdu leur voix pendant la guerre civile et tout au long de l’après-guerre, dans la situation d’incroyable répression que créent la victoire et la dictature franquiste ».

En ce début du XXIe siècle paraissent des romans qui sondent des pans obscurs de la guerre civile comme La moitié de l’âme de Carme Riéra (2004), les romans de Almuneda Grandes dont Le Cœur glacé (2008). Les Soldats de Salamine (2002) de Javier Cercas ont eu un succès extraordinaire en Espagne et hors de ses frontières. Le romancier reconstitue la vie d’un des fondateurs de la Phalange. Cette reconstitution le conduit sur les traces d’un Républicain, Miralles, combattant de la division Lister. Raconter l’histoire des vaincus, c’est les tirer hors de l’oubli et souligner la dette qu’on leur doit  et que l’on veut oublier, en Espagne mais aussi en France : « J’ai passé trois ans à combattre à travers l’Espagne, vous savez ? Et croyez-vous que quelqu’un m’en ait remercié ? (…) Je vais vous répondre. Personne ne m’a jamais remercié d’avoir gaspillé ma jeunesse à défendre votre pays de merde. Pas un seul mot. Pas un geste. Pas une lettre. Rien ».

Le roman ne se termine pas sur ce constat d’échec mais appelle à autre chose. Comme l’a écrit Albert Bensoussan : « S’il y a une leçon dans ce livre étonnant, passionnant, original et réussi, elle est dans cette accolade entre la génération de la guerre et celle des petits-enfants qui veulent comprendre (les fils, eux, ont voulu oublier : « Franco, connais pas ! »), et par-delà cette effusion, dans l’antagonisme fraternel entre le phalangiste et le milicien, comment ne pas voir ce que Javier Cercas nous propose, c’est en fin de compte une véritable réconciliation des deux Espagne ? » Cette réconciliation ne peut passer que par la remontée des mémoires et leur écriture.

En 2002 a été publié un autre roman fort et inoubliable qui fut « livre de l’année 2003 » en Espagne : Voix endormies de Dulce Chacón (1954-2003). A son sujet, Ramón Chao a pu écrire : « Dulce Chacón bâtit, dans une prose somptueuse inspirée par d’authentiques témoignages, un récit haletant qui mêle lyrisme, tragédie, angoisse, amour et passion ». Le lecteur est placé au cœur des années de plomb franquistes, au cœur de la vengeance sans répit que le dictateur fait subir aux vaincu(e)s. Le lecteur entre dans la vie d’incarcération de Pepita, Tomasa, Elvira, Hortensia et Reme et de leur familles qui viennent, quand elles le peuvent, les visiter dans la prison madrilène de Ventas. L’exergue du roman est ciblée : « A tous ceux qui furent contraints de garder le silence ».

En conclusion à ce panorama, on peut citer le constat de Pierre Barbéris réfléchissant aux rapports de l’Histoire et de la littérature, écrivant qu’« il y a là une immense mémoire où s’est déposée écrite, la pratique des hommes, leurs réactions au réel, qu’ils n’avaient pas choisi, dans lequel et par lequel, contre lequel, ils essayent de vivre ».