Aaron Swartz (1986-2013): Information is power

Aaron Swartz

Il y a trente ans, le 12 mars 1989, Tim Berners-Lee nous offrait le World Wide Web : le Web ou une forme d’utopie, au sens premier du terme, bien avant sa colonisation par le commerce, le traçage des données et autres perversions des idéaux premiers. Comment mieux fêter cet anniversaire qu’en évoquant Aaron Swartz, enfant du Web, héraut du libre partage de l’information ?

Il est des lois injustes. Allons-nous y obéir sans mot dire ? Allons-nous y obéir en attendant de les modifier ? Ou allons-nous les transgresser sans plus attendre ?
Thoreau, La désobéissance civile (1849), cité en ouverture du documentaire de Brian Knappenberger  (Unjust laws exist ; shall we be content to obey them, or shall we endeavor to amend them, and obey them until we have succeeded, or shall we transgress them at once ?)

Il est plusieurs manières de découvrir Aaron Swartz, au moins trois : (Re)voir le documentaire de Brian Knappenberger, The Internets Own Boy. The Story of Aaron Swartz (2014), produit via un financement participatif et bien sûr sous licence Creative Commons. (Re)lire les écrits d’Aaron Swartz, accessibles sur son blog en anglais et (en partie) disponibles en traduction française aux éditions B42, sous le titre Celui qui pourrait changer le monde. Enfin, lire Ce qu’il reste de nos rêves de Flore Vasseur, publié aux éditions des Équateurs en janvier dernier. Les trois approches façonnent le portrait fragmentaire et mobile d’un électron libre, d’un « twerp » (un emmerdeur), comme le dit son frère, Noah Swartz, dans le documentaire de Brian Knappenberger, un « geek alpha », ajoute un autre de ses proches.

Dans le documentaire de Brian Knappenberger comme dans le livre de Flore Vasseur, on découvre ce gamin qui, comme les autres, apprend l’alphabet et l’algèbre avant de, lui, se réaliser dans les lignes de code. Il est cet ado étrange invité à des conférences et dont le visage dépasse à peine de l’écran de l’ordinateur portable posé sur le pupitre, juste assez pour que l’on puisse voir son regard assuré. Il est ce môme passionné d’encyclopédies qui, à 12 ans, seul dans sa chambre, a créé un site, The Info Network, qu’il définit comme « the repository of human knowledge », un lieu de dépôt des connaissances humaines, en accès gratuit, au contenu participatif. C’est simple et prométhéen, c’est tout Aaron Swartz, déjà. Flore Vasseur rappelle qu’en 2002 le gamin se rêvant écrivain ouvrait son blog d’un tonitruant « Hello World ! ».

Swartz a donc conçu l’ancêtre de Wikipedia, et il ne jalousera jamais le succès de Wiki bien au contraire, c’est un site qui le passionne, auquel il consacre nombre de ses essais, pour lequel il rédige des notices, en particulier sur David Foster Wallace, son héros et presque double littéraire — « Si j’arrive à accomplir la moitié de ce qu’il a fait, j’estimerai avoir réussi ma vie ». Les similitudes entre les deux destins sont sidérantes. Dans l’une des notices introductives de Celui qui pourrait changer le monde, James Grimmelmann écrit qu’Aaron Swartz « aurait fait un modèle idéal pour un personnage » de DFW. Il poursuit : « Je dirais bien qu’Aaron était le David Forster Wallace de sa génération, mais vous connaissez la fin de l’histoire ».

L’un comme l’autre se sont pendus, Swartz alors qu’il était sous le coup de 13 chefs d’inculpation (la condamnation se serait assortie de 35 années de prison et un million de dollars d’amende) pour avoir téléchargé la base de données JSTOR depuis le MIT en septembre 2010 et avoir voulu mettre en accès libre ses millions d’articles scientifiques payants. Swartz motivait son geste par la volonté de partager publiquement ce qui appartient au domaine public, son refus de voir les étudiants n’appartenant pas aux prestigieuses universités américaines exclus d’un accès à ce savoir en ligne ; il voulait enfin mettre en lumière le paradoxe d’un système faisant que des recherches financées par nombre d’aides publiques soient aux mains d’énormes groupes privés. Comme l’écrit Swartz dans son Manifeste pour une guérilla en faveur du libre accès, « information is power » (l’information, c’est le pouvoir). Si JSTOR a fini par retirer sa plainte, c’est désormais le gouvernement américain qui attaque Aaron Swartz en justice et veut faire de son cas un exemple — il est impossible d’entrer ici dans les détails de l’affaire, sur laquelle le documentaire est largement focalisé, en défense d’Aaron Swartz, un film conçu comme un grand « Pourquoi ? » adressé au gouvernement américain et à son système judiciaire.

The Internet Own Boy (capture d’écran du documentaire)

Le 11 janvier 2013, à tout juste 26 ans, Swartz se suicide — ou est poussé au suicide par la pression financière et judiciare qu’il subit depuis des mois. « Aaron dead. World wanderers, we have lost a wise elder. Hackers for right, we are one down. Parents all, we have lost a child. Let us weep », écrit Tim Berners-Lee sur son compte Twitter (« Aaron est mort. Vagabonds du monde, nous avons perdu un sage avisé. Hackers de la justice, nous sommes tombés. Parents, nous avons perdu un enfant. Tous, pleurons »). Anonymous fait sauter les serveurs du ministère de la justice, un collectif de hackers prend le contrôle des sites du MIT et barre leurs pages d’accueil d’un écran noir. Flore Vasseur le rappelle, les journaux titrent sur la « mort de l’ange d’Internet ». Pour elle, Swartz était « Albator, le capitaine des pirates. Un personnage irréel mais vrai ».

La vie d’Aaron Swartz est celle d’une comète dont la trajectoire a durablement marqué Internet, ses pratiques et ses combats. Swartz s’interrogeait, le 1er juin 2006, sur ce qui peut définir un héritage (Legacy) — c’est l’Épilogue choisi pour ses Écrits : on a tendance à penser que l’héritage est l’influence que laissent les actions de quelqu’un sur le monde. Or « la vraie question n’est pas de savoir quel effet a eu le travail que l’on a accompli, mais à quoi ressemblerait le monde si l’on ne l’avait jamais accompli ». Il ne s’agit pas de trouver sa place dans le système mais de profondément le bouleverser « au lieu de se contenter d’aller dans son sens ». Sans doute n’est-il pas pour rien fasciné par Le Procès de Kafka (« Ce n’est pas de la fiction, c’est du documentaire ») ou par Le Bûcher des vanités de Tom Wolfe, « le Power Broker de la fiction ». Swartz a usé de son génie de programmateur pour créer des outils pour tous : le flux RSS, des logiciels en accès libre, des forums connectant les gens (Infogami qui fusionnera avec Reddit), Watchdog.net, les Creative Commons, Open Library, etc. Mais à la fin de sa vie brève, c’est vers l’écriture qu’il se tournait, de son blog tenu quasi quotidiennement à des essais, demeurés fragmentaires et inachevés.

Les idéaux d’Aaron Swartz n’ont, eux, jamais varié : le libre accès, le partage, la mise en relation des ordinateurs et des hommes, le refus de toute hiérarchisation dans l’accès au savoir… Il ne s’agit pas seulement de lubies de geek ou de fantasmes de surpuissance — même si tous ses amis reconnaissent son arrogance, qui fut sa force comme son talon d’Achille : ce sont des idéaux profondément politiques, influencés par la pensée de Lawrence Lessig comme de Noam Chomsky, avec le partage du savoir et la justice sociale pour armature, ou, on le sait moins, un combat contre le réchauffement climatique et les lobbies industriels qui étouffent la réalité des faits (cf. tout particulièrement deux de ses écrits, « Rachel Carson, meurtrière de masse ? » et « Déplacer les termes du débat : comment les grandes entreprises ont camouflé le réchauffement climatique »). La lecture de Noam Chomsky lui fut une « épiphanie » Swartz dira avoir mis deux ans pour réussir à écrire un billet de blog sur ce Comprendre le pouvoir, un livre qui a modifié sa « vision du monde »  : « En lisant ce livre, j’avais l’impression que mon esprit était un champ de mines en train d’exploser. Parfois les idées étaient trop fortes, et je devais littéralement m’allonger ». C’est aussi le « tournant radical » qui le convainc de se consacrer à l’écriture de son propre livre. « Rien ne me fera plus jamais baisser les bras » (mai 2006).

Internet fut pour Swartz un outil, le nouvel espace par lequel il est possible, en créant des commnunautés de citoyens engagés, de lutter contre la désinformation, d’engager des combats contre les intérêts des puissants. « Notre société possède un niveau de liberté et d’ouverture extraordinaire. C’est à nous qu’il revient de décider si nous voulons utiliser cette liberté pour chercher la vérité ou si nous préférons continuer à nous satisfaire des platitudes qu’on nous sert », écrit-il. En lutte contre les algorithmes de Google qui nous disent que et qui lire et nous guident vers des sources et des contenus ciblés, Swartz promeut et concourt à construire un Internet libre, proprement démocratique. Puisque tout le monde peut désormais parler (« everyone has a licence to speak »), la question est de savoir qui peut être entendu et comment (« who gets heard »).

Aaron Swartz

Son mantra ? Fédérer et connecter les gens, comme le dit Tim Berners-Lee dans le documentaire. Il est un « bâtisseur de ponts », ajoute Henry Farrell dans Celui qui pourrait changer le monde, « un bâtisseur de ponts entre beaucoup d’individus différents issus de beaucoup d’univers différents ». Son but ? Mettre à mal le système politique, économique, journalistique et universitaire : tout est formatage, reproduction des élites, un ensemble sclérosé au bénéfice des puissants. Swartz perçoit la profonde mutation du net, devenant un espace commercial, une tribune du pire, un outil de surveillance d’État et de contrôle, voire de censure. Il lutte pour que le Web demeure un outil de connaissance et de libération, d’invention et d’expression personnelle, il le paiera de sa vie, « tué par le gouvernement, trahi par le MIT », comme l’énonce l’ouverture du documentaire. Gabriella Coleman, professeure à McGill le synthétise en une formule : « He wasn’t comfortable with the world and the world wasn’t comfortable with him » (il n’était pas à l’aise avec le monde et le monde ne l’était pas avec lui).

Swartz est cet empêcheur de tourner en rond, qu’il serait facile de réduire à ses lubies — ses menus blancs à la Sophie Calle (un régime très personnel et suicidaire pour soigner ses maux de ventre), sa vie de bohème, éternellement en jeans et T-shirt (les costumes « sont la preuve physique de la distance hiérarchique, la validation d’une forme particulière d’inégalité »), ses colocations avec ses potes malgré le million de dollars gagné via la vente de Reddit à Condé-Nast. Mais il ne faut pas le voir non plus comme « un cyber-utopiste », Lawrence Lessig le souligne dans Celui qui pourrait changer le monde, ces « fragments issus d’une vie trop courte » : si Swartz était bien, selon ses propres termes, « un fondamentaliste de la liberté d’expression », comme le prouve son Manifeste pour une guérilla en faveur du libre accès (Guerilla Open Access Manifesto, 2008), il n’idéalisait pas le Web et avait perçu ce qu’il tendait à devenir, la perversion en cours de ses idéaux d’origine. Comme Swartz le dit dans l’une de ses dernières interviews (montée dans le documentaire de Brian Knappenberger), en juillet 2012, Internet n’est pas soit un fantastique espace de liberté et de créativité soit un effrayant outil de surveillance et traçage. Il est les deux et il nous revient de décider, par nos actes, quelle dimension prendra le pas sur l’autre…

 

 

Aaron Swartz, potentiel héros des écrits de David Foster Wallace ou « Joseph de Kafka » (pour Flore Vasseur), est devenu le personnage central de Ce qu’il reste de nos rêves (2019). Le texte tient de l’enquête comme de la biographie romancée, il tente d’approcher un être instable (au sens chimique du terme) par courts chapitres qui sont comme les fragments d’un puzzle. On n’apprend pas forcément grand chose de la vie d’Aaron Swartz quand on a vu le documentaire de Brian Knappenberger ou lu les écrits de l’Internet  own boy mais là n’est justement pas le propos de l’auteure.

Flore Vasseur extrait Swartz de son statut d’icône immatérielle, elle le modèle en être de chair et de sang, elle l’incarne. Par ailleurs, se rendant à Chicago, interrogeant ses parents, ses frères, ses amis, ses mentors, elle noue le fil passionnant d’un héritage familial. Tout remonte à l’exil de ses aïeux fuyant les pogroms, l’arrivée à Ellis Island depuis l’Europe de l’Est avec, « au fond du cœur deux mille ans de persécutions et autant d’errance. Chassés pour toujours, élus à jamais. (…) Ils ont refilé à leur descendance une dépression millénaire, moteur de leur idéalisme. En vingt-six années pied au plancher, Aaron a sublimé sa lignée. (…) Il a écrit l’épilogue du roman familial ». Aaron Swartz parachève l’histoire en l’inversant : son grand-père, William Swartz, était un génie du commerce, le fondateur d’une société de promotion, l’inventeur des panneaux d’affichage rétro-éclairés, il a inondé le monde de cendriers Marlboro et de porte-clés Ford. Son petit-fils hait le monde de l’entreprise, l’économie de marché, la mythologie de la start-up nation, il révolutionnera autrement la communication tout retenant la leçon familiale, « le monde avance à coups de questions ».

Le monde d’Aaron, ce sera Internet, lieu de conversation et d’échanges, un espace qu’il veut sans frontières et discontinuités, puisque pour lui la connaissance est « un bien commun, comme l’eau et l’air. Elle devait être en accès libre » et non un patrimoine « numérisé et verrouillé par une poignée d’entreprises privées », que le Net ne doit jamais devenir l’empire du « capitalisme de la surveillance ». Et puisqu’en ce 12 mars 1989, nous fêtons les 30 ans du Web, rappelons que Tim Berners-Lee — le héros de Swartz qui regrettait que personne ne connaisse vraiment le nom de celui qui a offert sa découverte au lieu de la monétiser — travaille actuellement sur Solid, visant à (re)décentraliser la toile, une forme de nouveau Web dans lequel l’internaute garde la propriété et le contrôle de ses données personnelles ; en somme un anti-GAFA dont le modèle est l’appropriation gratuite de nos données, à des fins, au mieux, commerciales.

The Internets Own Boy. The Story of Aaron Swartz, documentaire de Brian Knappenberger (2014, mn). En accès libre sur Internet.

Celui qui pourrait changer le monde. Aaron Swartz, Écrits, introduction de Lauwrence Lessig, traduit de l’anglais (USA) par Amarante Szidon et Marie-Mathilde Bortolotti, éditions B42, mars 2017, 392 p., 23 €

Flore Vasseur, Ce qu’il reste de nos rêves, éditions des Équateurs, janvier 2019, 368 p., 22 €